Harcèlement scolaire : une réalité pour 700.000 enfants.

Je me souviens d’une discussion avec un couple d’oncles et tantes, anciens professeurs aujourd’hui retraités. Lorsque je leur expliquais ce que j’avais subi à l’école, les brimades et les coups, durant 7 années, ils tombaient des nues. Ils mettaient cela sur le compte de la malchance, m’assurant que ma situation était tout à fait exceptionnelle. Durant toute leur carrière, jamais ils n’avaient vu pareil situation.

Mercredi dernier (le 28 mars 2018), l’émission « le téléphone sonne »  sur France inter était consacrée aux assises de la maternelle. Parmi les invités, Eve Leleu-Galland, Inspectrice Mission Ecole maternelle, conseillère du recteur pour l’enseignement préélémentaire. Elle parlait du bien-être à l’école : «  je n’ai pas le sentiment, sauf cas exceptionnel, que les enfants ne sont pas bien à l’école maternelle aujourd’hui. » Et lorsqu’une auditrice témoignait de la maltraitance qu’avaient subi ses enfants, elle aussi semblait tomber des nues. : « l’école a vocation de protéger les enfants. La première fonction de l’école maternelle, c’est la protection de l’enfant. Ils doivent y trouver du plaisir et avoir une expérience de bonheur. »

La situation de ces enfants tout comme la mienne serait donc exceptionnelle ?

En me documentant, je lis pourtant que 700 000 enfants sont harcelés. (1) On est donc très loin de l’anecdote dont on me parle lorsque j’évoque le sujet auprès d’amis ou d’inconnus. Ma situation n’était donc pas exceptionnelle mais cruellement banale. Sur une classe de 30 élèves, au moins 3 sont harcelés, partout en France. La violence dans nos écoles est un fléau dont on se garde bien de parler. C’est un sujet qu’il faut étouffer lorsqu’il devient trop voyant, comme ce jour où j’ai eu le nez cassé par un « camarade de classe ». Ne pas faire de vague pour ne pas parler d’un sujet tabou. Une simple bagarre pour l’infirmière, qui nous a convoqué quelques jours plus tard, ma mère et moi, pour nous convaincre de ne pas porter plainte contre mon agresseur. En réalité je n’en avais même pas eu l’idée, tant cette situation était normale pour moi. Certes, cette fois-ci on était arrivé à son paroxysme, mais pas de quoi en faire toute une histoire. Aucune sanction n’avait été donnée à cet élève, comme si cet acte de violence ne méritait pas qu’on s’y arrête. Après tout, on était à seulement quelques semaines du bac. J’étais simplement victime de la pression de l’examen qui s’approchait. Notre professeur principale avait fait un rappel à l’ordre, en nous demandant à tous de se concentrer sur l’épreuve décisive et de ne pas nous disperser dans des querelles. Affaire classée. Je garde encore une grande amertume de cette prise de position en faveur de la violence.

J’ai toujours été le gringalet sur qui on tapait à la récrée. Une bonne tête de premier de classe, docile. Je me pliais à la volonté de mes « camarades », à leurs humeurs, à leur railleries. Et lorsque je regardais ce qu’il se passait dans les autres classes, je constatais que la même chose se passait, avec d’autres élèves. Mon cas n’était donc pas unique, loin de là. Cela devait donc être la normalité. Des élèves de tout âge étaient brutalisés et humiliés par d’autres sans que cela ne pose de problème à personne. On les voyait tous, on s’en souvient tous. Ils étaient là, brimés, violentés, insultés à longueur de journée, dans les couloirs, les dortoirs, la cours de récréation et aussi pendant les cours, devant les professeurs aveuglés par la sacrosainte éducation et les valeurs tellement positives qu’est sensée prôner notre belle et grande Ecole. Les premiers de classe sont généralement ceux qui souffrent le plus. Je suis persuadé que les cancres gardent finalement de meilleurs souvenirs de l’école. Certes, les heures passées sur une chaise devaient leur paraître bien longues, mais la récompense arrivait, aux heures de récréation, quand enfin ils pouvaient se défouler sur les premiers de classe !

Certes, le harcèlement est vicieux, perfide. Il se cache. Mais je refuse de croire qu’il est invisible du corps enseignant. Pendant les deux années où j’ai été surveillant, en lycée et collège, j’ai moi-même pu constater, ou tout du moins soupçonner, des cas de harcèlement. Mais comment le sanctionner lorsque la violence est une banalité ? On fait un rappel à l’ordre, puis un deuxième, puis un troisième. Et ensuite ? Le harcèlement comme je l’ai vécu, et comme tant d’autres enfants le vivent à l’école, est une somme de « petites » choses qui, accumulées les unes aux autres, deviennent une agression permanente aux yeux de l’agressé, mais juste des querelles de jeunes enfants aux yeux des adultes. Querelles qui, nous affirme-t-on, permettent aux enfants de faire leurs armes face à la société qui les attend.

J’ai gardé en moi cette souffrance pendant des années, et je garde aujourd’hui des reliquats de haine envers mes agresseurs. Je me demande aussi souvent où j’ai trouvé la force de résister. C’est certainement la même force qui, des années plus tard, m’a permis de parcourir tant de kilomètres à vélo. Julien, Cédric, Vincent, Antoine, Vivien, je ne vous ai pas oublié. Vous auriez pu me tuer.

Certains n’ont malheureusement pas eu assez de force pour résister à ces agressions.

Ce fut le cas de Marion, que sa mère a retrouvée pendue chez elle le 13 février 2013. Elle avait 13 ans. L’Etat a été reconnu partiellement responsable de sa mort. (2) 

Pour Clément, retrouvé mort à Ham en mars 2017, la situation est différente; le harcèlement est allé jusqu’au meurtre. Il avait 16 ans lorsqu’on l’a retrouvé dans un étang, poignardé par un « camarade de classe ». (3)

La liste est longue ; elle pourrait s’étendre sur des dizaines de pages. Souvent, il apparaît que ce harcèlement est connu de tout le monde, mais que personne ne fait rien.

L’explosion des réseaux sociaux n’arrange en rien la situation. Là où un élève, comme moi, subissait les railleries de quelques individus, dorénavant l’humiliation est rendue publique et tout le monde peut se défouler sur la toile. Le fardeau est alors bien plus lourd à porter, et les enfants bien plus nombreux à flancher.

Après mon premier article expliquant pourquoi on ne souhaitait pas scolariser nos enfants, plusieurs personnes ont exprimé leur surprise en lisant que j’avais été harcelé. Je n’avais visiblement pas le profil. En exprimant ce passé, j’ai eu l’impression de faire mon coming-out. J’évoque un sujet tabou et douloureux, comme ce que peut être un viol subit par une femme. La comparaison peut sembler exagérée, et pourtant on est bien sur le même registre. Si certains enfants vont jusqu’au suicide, c’est bien que la violence est extrême. Comme le viol, c’est un sujet tabou ; comme le viol on s’en prend à votre chair ; comme le viol il est difficile de porter plainte. Comme le viol, on a honte de ce qui nous arrive

De mon côté, j’ai eu le temps de digérer tout cela et j’ai pu prendre une revanche psychologique sur mes agresseurs. Qui, parmi eux, aurait pu faire ce que j’ai fait sur mon vélo ? Je crois que pour chaque désert traversé, chaque col à 4000 mètres gravi, j’ai eu une pensée pour eux. Je me suis délecté des moments que je vivais en pensant à leur vie misérable (car elle ne sera jamais aussi riche que la mienne, j’en suis persuadé)

Cet article n’est pas très réjouissant, j’en suis bien conscient. Mais je tenais à mettre les choses au clair assez rapidement pour qu’il n’y ai pas d’ambiguité à ce propos. Les langues se délient peu à peu ; des « affaires » apparaissent dans les médias, les parents et enseignants prennent peu à peu conscience de la violence que certains élèves peuvent subir dans les cours de récré et le gouvernement semble vouloir prendre des mesures pour lutter contre ce fléau. Mais lorsque j’écoute des personnes me dire que l’école permet la sociabilité des enfants, des frissons me parcourent tout le corps. Lorsque j’écoute cette Eve Leleu-Galland, Inspectrice Mission Ecole maternelle, nous parler du bonheur et de la bienveillance à l’école, je me demande dans quel monde elle vit. Tous ces propos me paraissent tellement éloignés de mon expérience et de la réalité de ces 700.000 élèves en souffrance. 700.000 enfants, ce n’est quand même pas rien. Ne peut-on pas être choqué par ces discours face à un tel chiffre ? L’Ecole de la République ne doit-elle pas faire son possible pour que chacun s’y épanouisse ? Peut-on nous reprocher de ne pas vouloir mettre nos enfants dans cette école-là ?

La loi nous autorise à ne pas mettre nos enfants à l’école. Or, cette loi est bafouée par la désinformation et le mensonge. Lorsque Macron dit à la France entière que l’école sera obligatoire  pour les enfants de 3 ans dès la rentrée prochaine, c’est une mensonge. Malheureusement trop peu de français savent qu’ils peuvent se soustraire à cette école et offrir quelque chose de mieux à leurs enfants. Et je suis persuadé que si nous étions plus nombreux à le savoir, la non-scolarisation serait bien plus répandue dans notre pays et des milliers d’enfants seraient bien plus heureux que ce qu’ils le sont aujourd’hui. Qu’on ne me dise pas que tous les adultes qui ont été harcelés enfants mettent aujourd’hui de bon coeur leur progéniture à l’école. Ce serait un mensonge de plus.

 


(1) Plus de 700.000 enfants harcelés à l’école – Le Figaro, le 6 février 2015

(2) Harcèlement scolaire : l’Etat jugé partiellement responsable de la mort de Marion Fraisse, Le Parisien, 2 février 2017

(3) Meurtre de Clément à Ham : ses parents parlent pour la première fois. – Francebleu.fr, 27 février 2018

 

4 réflexions sur « Harcèlement scolaire : une réalité pour 700.000 enfants. »

  1. Bonjour,
    Fort de votre expérience, quelles solutions concrètes sont possibles selon vous pour aider nos enfants?
    Si je vous lis bien, vos professeurs ne vous ont pas aidé, votre famille ne vous a pas aidé, vos amis ne vous ont pas aidé, vous même quand vous étiez surveillants n avez pas pu aider des enfants en difficulté… j ai entendu parler de parents qui avaient essayé de parler du problème rencontré par leurs enfants en vain. j en conclue que rien n est vraiment possible si un jour nous sommes confrontés à ce problème…

  2. Vous avez entièrement raison !
    J’ai le même âge que vous, des enfants nés la même année et j’ai vécue toute cette violence,cette mise à l’écart infligée au bons élèves….
    Moi aussi je ne souhaite pas les scolariser…
    Merci beaucoup pour votre témoignage !!!!
    Vous devriez écrire un livre sur le sujet car en effet il est tabou, minimisé et même nié !!!!
    Au moins je me dis que je ne suis pas la seule à penser comme ça et ça me fait plaisir, ça me rassure et ça me donne du courage pour continuer.
    Très bonne continuation
    À bientôt

    1. Bonjour Marie,
      Merci pour ce commentaire, qui va dans le sens de beaucoup d’autres personnes ayant vécu la même chose. Je vous souhaite de vivre plein de belles choses avec vos enfants ; l’école à la maison est un beau défi à relever pour nos enfants.
      Bonne continuation

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