Chapitre 14 : Retour au vert (Argentine)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

Disponible dans la boutique

Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Il me faut encore effectuer cinq kilomètres avant le bitume. Cinq kilomètres d’efforts. Le vent et le sable ne veulent pas me laisser partir : la libération vient avec l’asphalte. Quelle invention extraordinaire ! Les pneus ne s’enfoncent plus, les chevilles ne sont plus écorchées par le sable ou le gravier. Le bitume : un vrai plaisir après une semaine de sable. Le vent vient parfaire la situation. Cette fois-ci il me pousse violemment. Je n’ai pas le temps d’oublier le Lipez qu’une autre course m’attend. Comme je risque d’être à court de nourriture, je dois rejoindre Salta dans trois jours.

J’ai voulu remettre un peu d’air dans mon pneu avant dégon­flé pour la traversée du désert. Mal m’en a pris. Le sable bloque la valve et ma chambre à air se vide instantané­ment. Je suis à plat et me morigène. Lorsque je veux remettre ma grande roue de 28 pouces laissée sur le porte-bagages arrière, je constate que les secousses l’ont abîmée : deux rayons sont cassés, la jante est voilée, l’axe rongé. Je parviens cependant à l’installer et repars fébrilement. Les vitesses ne passent plus, la cassette de roulements du pédalier est cassée et j’entends des bruits suspects que je ne peux identifier. Teresa a souffert du voyage et j’ose à peine lui faire confiance. N’étant plus habitué à avoir un pneu fin à l’avant, j’éprouve de grandes difficultés à garder l’équilibre.
Je suis sur un plateau vallonné à 4 500 mètres de hauteur : les montées s’obstinent à succéder aux descentes. Le plateau est bordé de volcans au nord. Après vingt kilomètres, je m’arrête sur le bord de la route. Le froid m’oblige à préparer mon repas dans la tente. La flamme bleue de mon réchaud tres­saute, s’éteint, se rallume, meurt définitivement. Je ne peux plus cuisiner et suis réduit à consommer de l’avoine pendant les trois prochains jours. En m’endormant j’ai le sentiment que tout mon matériel a attendu la fin du désert pour m’abandonner. Plus rien ne fonctionne correctement.

Je me lève un peu plus tard que d’habitude : 5 h 30. Une fois de plus j’ai dû dormir tout habillé, avec ma veste et mon bonnet. Le froid est vif et je suis couvert de givre au réveil. Malgré cela, ce matin c’est l’extase. Le désert est toujours là, immuable, et il m’offre un spectacle majestueux. Eclairé par la lumière matinale, il s’étend, ondulant au gré des volcans du gris au marron. Le vent est là aussi. Il souffle doucement mais agréablement. Je le sens frôler mes épaules fraternelle­ment. Enfin amis ! Je deviens exigeant, et râle lorsque je ne le sens plus derrière moi. Grâce à lui, je grimpe chaque montée avec aisance et dévore les plaines à grands coups de pédales. Le cadre est d’une grande douceur. Les flamants roses sont toujours présents, la vigogne aussi. Cet animal est surprenant. Comment peut-il vivre dans ces lieux où l’herbe est quasi inexistante ? Sa présence me rassure. Moi aussi à présent, il va me falloir être vigognien en me satisfaisant de peu. Avec mon réchaud en panne, je devrai me contenter d’un régime d’avoine. Mais être vigognien, c’est aussi se déplacer avec aisance sur le sable, chose que je n’ai pas vraiment réussi à faire !
L’air est transparent. Je suis séduit par la douceur et la profondeur des couleurs, par l’intensité de la lumière, par l’ampleur des formes, des courbes qui ne cessent de s’allonger, par le bleu impeccable du ciel. L’immensité que m’offre le désert me captive. La large vallée dans laquelle j’évolue s’enfuit à l’horizon. Je suis en extase devant ce désert que je traverse. Je reprends même confiance en Teresa et atteins les 80 km/h dans une descente. Oui, l’extase !
Je gagne la frontière argentine après avoir passé vingt-quatre heures au Chili. Vingt-quatre heures intenses durant lesquelles j’ai connu le chaud et le froid, la colère et l’émerveillement, l’espoir et le désespoir. Un concentré de ce que l’on peut vivre en voyageant à vélo.
Le douanier me demande de vider une sacoche pour en véri­fier le contenu, puis me laisse passer en me souhaitant la bienvenue en Argentine. Ici tout le monde mâche la coca. Je pensais que c’était interdit. En fait sa consommation est tolérée dans les régions de Salta et de Jujuy en raison de la forte présence de population indigène. Il est difficile, voire impossi­ble, de trouver de la coca dans le reste du pays. Au Chili, en détenir est passible d’emprisonnement.

*

Susques est le premier village que je traverse depuis Uyuni. On y dénombre deux épiceries, je n’espérais pas trou­ver pareille fête ! Je me ravitaille copieusement et me prépare un muesli géant composé d’avoine, lait, yaourt, céréales, pomme et raisin. Je dévore également du pain et de la charcute­rie. Je revis ! Le bonheur est dans mon assiette. Le monde peut s’effondrer, cela ne m’empêchera pas de manger ! J’ingurgite pour rassasier mon corps épuisé par une semaine de disette.
J’aperçois ici ou là des lamas, des ânes et parfois des hommes. Il y a même des arbres. Ils sont morts certes, mais ils ont vécu ici quelque temps… Malgré ces traces de vie plus nombreuses que dans la partie chilienne, le désert m’apparaît bien plus inhospitalier et même agressif. Les crêtes sont plus affûtées, le rocher a remplacé le sable, les paysages sont découpés par de profondes vallées asséchées aux parois abruptes. Les cactus poussent dans les endroits les moins hospitaliers et me font regretter les vigognes que je ne vois plus.

Une longue ligne droite de trente-cinq kilomètres traverse les Salinas Grandes. Je pensais profiter de l’aide du vent venant d’ouest. Mais il vient d’est et je l’ai de face. J’avance alors à 10 km/h, comptant les poteaux électriques pour m’aider à avancer. Je viens d’en passer un, il me faut mainte­nant aller au prochain, puis au suivant. Je veux m’offrir le plaisir du coucher de soleil sur le salar. A mon désespoir il se trouve au bout de la ligne droite. Les kilomètres défilent lente­ment, les heures aussi. Peu à peu le soleil se rapproche de la crête lointaine, mon ombre grandit au fil des minutes et je lui roule dessus sans remords. Après trente kilomètres la verdure laisse place au sel. J’arrive juste à temps pour voir le salar s’embraser. De blanc il devient rose. De rose il devient orange. Les nuages prennent du volume et avancent en une avalanche furieuse. Neige poudreuse orangée qui descend du ciel et engloutit la plaine avant de disparaître dans la nuit. Près de quatre heures d’efforts pour quelques minutes de plaisir. Je vais me coucher, à peine abrité du vent, épuisé mais satisfait.

Au programme de la matinée, une longue montée durant laquelle je reçois les encouragements des Argentins de passage, qu’ils soient en voiture, camion ou moto. A mesure que j’approche du sommet, je ne peux réprimer ma nervosité. Ce col est le dernier 4 000 mètres de toute ma traversée. Qu’y a-t-il derrière ? Tout : des arbres, de l’herbe, des gens, des fruits, des légumes, des rivières. Bref, derrière, c’est tout ce qui m’a manqué depuis que je suis entré en Bolivie.
4 170 mètres. Je reste longtemps à savourer l’instant. Ce col a un goût particulier, il me rend fou. Je ne tiens pas en place, suis partagé entre l’envie de rester ici longtemps et celle de redescendre au plus vite vers la vie. C’est finalement ce que je choisis.
La route plonge dans un canyon aux dimensions surprenan­tes : la « Quebrada de Purmamarca ». Les lacets s’enchaînent et m’amènent rapidement au niveau de la rivière asséchée : il ne reste plus que son lit surplombé par une barrière rocheuse noirâtre et effilochée. Ensuite, la vallée s’embellit de mille couleurs. La roche prend tour à tour une teinte bleue, verdâtre, ocre, rouge, jaune, mauve. Aux arbres d’apparaître enfin pour ajouter luminosité et mouvement au tableau. Du mouvement car ils sont agités par un vent violent qui me vient de face et m’oblige à pédaler pendant les dix derniers kilomètres jusqu’à la petite ville de Purmamarca. Très touristique, son centre offre un patchwork de magasins d’artisanat. Cette fois les couleurs proviennent des tissus. Le contraste est violent avec le désert : je suis revenu dans le monde des hommes !
Alors que je suis arrêté pour regarder ma carte, j’entends derrière moi un groupe de motards français parler à haute voix :
– T’as vu le gars, il est venu à vélo !
– Il a l’air bien chargé !
Heureux d’entendre des compatriotes, je me retourne et les salue. Surpris de voir que je suis Français, ils m’invitent à manger avec eux. Je troque mon avoine contre du lama à l’étouffée. La viande est fine, le repas excellent, la compa­gnie heureuse. Ils sont sept motards suivis par deux voitures et font une boucle de deux semaines entre Salta et Mendoza. Joyeux blagueurs, ils me font passer deux heures de bonne humeur. La transition est faite, je quitte la table, prêt à retrou­ver la civilisation.

Je poursuis ma route dans une vallée verdoyante. Le vert, c’est sans doute ce qui m’a le plus manqué. Alors qu’il était tragiquement absent durant les dix derniers jours, il est mainte­nant omniprésent : dans les arbres qui bordent la route et me font une haie d’honneur, dans les joncs qui remplissent les fossés gavés d’eau, dans les prairies opulentes que vaches, chevaux, chèvres et moutons broutent à satiété. Ce vert m’a manqué, alors mes yeux se gavent de chlorophylle. Je n’ai cure du vent qui me ralentit, car il fait danser les arbres pleureurs et répand les senteurs des fleurs. Il m’enivre en faisant vivre cette vallée luxuriante. Je me moque aussi de la pluie qui tombe. Les nuages qui couvrent la vallée sont mes bienfaiteurs. Ils apportent ce liquide si précieux, source de vie, ma principale préoccupation des derniers jours. Il noie mes cheveux et mon front, coule sur mes joues, se perd dans les commissures de mes lèvres. Cette eau n’a plus le goût salé de l’effort ni des pleurs. Elle est aussi pure qu’une offrande divine et me permet d’apprécier le changement radical entre le désert et la vie. En quelques heures je suis passé d’un extrême à l’autre ; le choc est brutal.
Arrivé au village « Volcán », je décide de tester l’accueil des Argentins en plaçant ma tente dans le parc central. Ma journée se termine par une partie de football endiablée avec les enfants : le test est réussi. Il fait nuit depuis longtemps lorsque je vais me coucher.

Le lendemain j’ai l’impression de pédaler en Nouvelle-Zélande pour plusieurs raisons. Le brouillard cache des troupeaux de vaches sous son manteau. Je les entends beugler avant de les voir apparaître, comme par enchantement. La pluie suit, elle ruisselle sur mon visage et trempe mes vêtements. Elle s’arrête, remplacée par la douceur du soleil. Mais pas celui de l’Altiplano qui agresse, brûle et dont on cherche à se protéger. Non, un astre bienfaiteur, qui caresse les cheveux, sèche le visage et les mains. Il apporte égale­ment les senteurs d’après pluie, lorsque la route fume encore après l’averse. La fraîcheur envahit mes narines et assoupit mon cerveau. La végétation me rappelle également la Nouvelle-Zélande. La forêt devient plus dense et les arbres sont peuplés de milliers d’oiseaux. Leurs cris me sont inconnus, je les écoute avec attention : la forêt me salue. Le vert me paraît étincelant : il m’a tellement manqué. Enfin, pour parfaire le tableau je subis une nouvelle crevaison : que de souvenirs du pays des kiwis !
Si le rapprochement avec la Nouvelle-Zélande est possi­ble, c’est aussi parce que l’Argentine semble bien plus riche que ses voisins le Pérou et la Bolivie. Je retrouve une circula­tion proche de celle des pays occidentaux car beaucoup d’Argentins ont leur propre voiture. La route est bordée d’installations touristiques : campings, hôtels et restaurants. Le tri sélectif est effectué ici alors que la présence de poubel­les en Bolivie tient souvent du miracle. De grandes propriétés sont fermées par des grillages. Arrivé à San Salvador de Jujuy ce ne sont pas des bidonvilles qui m’accueillent mais un quartier riche. Au centre de la ville, les boutiques offrent des produits de grandes marques. Le calme règne : les vendeurs à la sauvette, les motos taxis et les combis ont disparu. Tandis que je me restaure d’une pizza, des publicités pour des maga­sins de mode, de la lingerie fine, de la chirurgie esthétique et dentaire défilent sur le petit écran. Rassasié je me dirige vers un supermarché. Cela fait si longtemps que je n’en ai pas vu ! Je déambule avec joie et curiosité entre les rayons, pour regar­der les prix affichés, les boîtes de conserve soigneuse­ment alignées, comparer les différentes marques de pâtes. Je ressors quatre heures plus tard avec seulement un peu de riz, du pain, de la sauce tomate et du mantecol. Il s’agit d’une pâte énergétique à base de cacahuète dont Yves et Gaël m’avaient vanté les bienfaits. Spécialité Argentine, il fut à l’origine produit par les esclaves africains, (la copie du mantecol se dénomme d’ailleurs « Marrakech »). A défaut de me ravitailler, ce supermarché m’a fait revenir dans un monde plus occidentalisé, plus proche de mon pays.
Je ne suis pas encore prêt à dormir dans un lit moelleux et quitte San Salvador de Jujuy en soirée. Je pédale la chemise ouverte, le torse, décharné par la disette, offert à la fraîcheur de cette fin de journée. La nuit ne semble pas vouloir tomber, le soleil est suspendu à un fil accroché à un nuage. Je pédale en profitant de la campagne alentour sans vouloir m’arrêter. Il fait nuit lorsque je me décide à bivouaquer, presque à contrecœur. Le lieu est agréable. Les arbres retentissent des cris des oiseaux. Tout en mangeant j’assiste à un spectacle son et lumière. C’est Noël avant l’heure. Des guirlandes clignotantes sont accrochées aux arbres : des centaines de lucioles virevoltent dans les airs. Je reste à l’écoute de ce trop-plein de vie, attentif à tout ce qui m’entoure, sensations que j’avais oubliées.

*

Je suis accueilli à Salta dans une maison appelée « casa de ciclistas » (maison de cyclistes). Ramón est le fils de la maison. Agé d’une trentaine d’années, il affiche un sourire quasi permanent et une grande passion pour le vélo. Il y a quatre ans, il a convaincu sa mère et sa sœur de tenir maison ouverte à tous les cyclovoyageurs de passage. Depuis, ils en ont reçu plus de soixante-dix. Un simple mail a suffit pour qu’ils m’invitent chez eux. Dans le jardin trône une étrange sculpture, faite de cadres de vélo, chambres à air, pneus, chaînes, pédales, chaussures, gants de cyclistes. Ils l’appellent le « cimetière de vélo » : chaque cyclovoyageur de passage y laisse, lorsqu’il en dispose, des pièces cassées. J’y ajoute une chambre à air, des patins de freins, une gaine et mon boîtier de pédalier. Petite contribution à cet ouvrage d’un style tout à fait unique, démontrant que voyager à vélo n’est pas de tout repos pour le matériel.
Une salle est réservée à l’accueil des invités. Je la partage avec plusieurs voyageurs. Je retrouve avec plaisir les cyclotou­ristes croisés dans le Lipez. Ils ont retrouvé leurs vélos et sont arrivés ici en même temps que moi. Ramón me montre immédiatement où se trouve la douche. Une façon délicate de m’inviter à en prendre une. Cela fait dix jours que je ne me suis pas lavé. Je suis couvert de poussière de la tête aux pieds : on me suit à la trace et surtout à l’odeur. Une fois lavé, j’ai rajeuni de deux ans. Je n’en fais plus que trente-trois aux dires de la maman de Ramón. Je me rase, et gagne encore deux années. J’approche peu à peu de la trentaine.
La mère de Ramón est une vieille femme discrète qui impose le respect. Calme, peu souriante, elle n’en est pas moins maternelle et généreuse avec les inconnus accueillis chez elle. Je lui demande ce qu’elle pense de ces voyageurs à vélo. Selon elle, tous se ressemblent : ils arrivent ici fatigués, ils se reposent le premier jour, réparent leur vélo le deuxième, lavent leur linge le troisième, puis repartent sur les routes.

Je me repose la première journée. Le lendemain je m’occupe de Teresa qui a terriblement souffert de la Bolivie. Placée en soins intensifs pendant une heure et demie dans les mains de Roberto, elle en ressort rajeunie et apte à poursuivre le voyage. Le troisième jour je lave mon linge qui en a grand besoin. La mère de Ramón avait raison. Enfin je reste encore deux journées pour reprendre des forces et manger. Je suis sorti du désert du Lipez amaigri de six kilos.

J’enchaîne alors les licuados (jus de fruits avec du lait) et les sandwiches surdimensionnés. Après cinq jours, j’ai le ventre et les joues un peu moins creusés, ce qui m’a fait encore rajeu­nir de deux années. Mais il faudra du temps pour que mon visage cicatrise des morsures du soleil, et que je retrouve ma gueule de jeunot, celle de mes vingt-six printemps. Le Lipez marque les corps autant que les esprits.

C’est le cœur gros que je quitte mes hôtes. Il ne peut en être autrement… Ils m’ont gonflé le cœur de leurs sourires, de leur gentillesse et de leur simplicité. Il s’agit d’une maison où l’on se sent chez soi, où personne ne demande notre date de départ. Tout est fait pour le repos du cycliste, pour qu’il reparte en bonne condition. On arrive, on vous installe confortablement dans une salle, on vous sert un thé ou vous apporte du pain et du dulce de leche (confiture de lait), on vous invite à prendre soin de votre personne sans vous préoccuper d’autre chose.

Je pénètre rapidement dans le parc national Los Cardones où la roche apparaît à découvert, rouge ou verte selon les couches sédimentaires. Le terrain devient favorable aux cactus, nombreux et de grande taille, certains s’élevant avec majesté à six mètres de hauteur. Je redécouvre aussi les joies de la transpiration, alors que le soleil de l’altiplano bolivien me desséchait de l’intérieur.
A la sortie du parc, j’atteins la ruta 40. Véritable colonne vertébrale de l’Argentine, elle débute au cap des Vierges (Cabo Virgenes) au sud de Rio Gallegos en Patagonie, et se termine après cinq mille kilomètres à La Quiaca, dans la région de Jujuy, à la frontière bolivienne. Cette route de légende fait la fierté des Argentins. C’est à présent le fil directeur que je vais suivre jusqu’en Patagonie. Je vais appren­dre à la connaître, à la dompter peut-être. Elle sera tour à tour ondulée, sableuse, caillouteuse, asphaltée et ventée. Je la quitterai parfois pour mieux la retrouver ensuite, et elle me guidera ainsi vers le sud en me faisant longer la cordillère des Andes et découvrir l’Argentine traversée dans toute sa longueur.
Quelques kilomètres plus tard, le voyage prend une autre tournure. Sur un panneau blanc est écrit en noir : « Km 4 510 ». C’est la distance qui me sépare de son origine, de la Terre de Feu en somme. Et dans le village suivant, « San José », je lis cette phrase sur un écriteau :
– Ta volonté dit ce que tu dois faire.
Aujourd’hui, je sais qu’il me faut encore pédaler plus de quatre mille cinq cents kilomètres avant d’arriver à Ushuaia. Je le veux, je le ferai !

Je roule d’abord sur une piste ennuyeuse et en mauvais état. Puis le décor change radicalement. Deux mondes s’affrontent. L’eau et le désert. Alors que j’effleure du bras gauche les roseaux bordant une plaine irriguée, je peux toucher de la main droite des formes géologiques caractéristi­ques des milieux arides, tas de sable colossaux émergeant de la montagne. Leur base conique peu ravinée supporte une table sommitale parfaitement plane. La route passe entre ces deux mondes.
Les tas de sable disparaissent peu à peu. Mon regard se porte alors de l’autre côté de la vallée. La montagne est un mille-feuille plissé qui danse comme la queue d’un cerf-volant offerte aux humeurs du vent. Elle s’étale ainsi le long de la vallée avant de s’encastrer devant moi dans une monta­gne plus solide à peine écorchée par l’érosion. Ici le mille-feuille se redresse et les couches de roches s’élancent vers le ciel. Cette structure tout à fait originale semble provenir à la fois des mouvements tectoniques et de l’érosion. Le résultat est spectaculaire, le décor surréaliste. Je circule dans un monde de roc, parcourant une montagne informe présentant des arêtes, des flèches ou des pics. La route subit la géologie et file en dents de scie dans ce décor. Vient ensuite la route du vin qui me permet de rejoindre Cafayate. Là, de grands vigno­bles inondés de soleil produisent un vin fameux, appor­tant de la verdure à cette région semi désertique.

*

J’ai quitté Salta depuis quatre jours lorsque j’arrive au petit village de Amaicha del Vallee. Je prépare mon repas sur la place centrale du village lorsque Placebo m’aborde. Philoso­phe de quatre-vingt-deux ans, il parle anglais, quechua, latin, et lit l’allemand, le français et un peu le grec. Nous sympathisons rapidement, le temps pour moi de croquer une pomme en guise de dessert. La nuit tombe ; il me demande où je compte dormir.
– Je ne sais pas encore. Un peu plus loin dans la campagne, quand je trouverai de la place pour ma tente.
– Non, tu vas dormir chez moi.
Sa sagesse et son autorité naturelle ne me donnent pas le choix et j’accepte sans discuter. Chez lui, nous parlons éduca­tion, corruption du gouvernement, conquête espagnole. Il se désole de voir les richesses de son pays partir pour des bouchées de pain. Le pétrole, les mines de fer ou de plomb, puis bientôt l’eau. Déjà des multinationales achètent les terres de Patagonie pour vider le moment venu les nappes phréati­ques. En 1991, Benetton a acheté près d’un million d’hectares dans la région de Chubut en Patagonie, devenant ainsi le plus grand propriétaire terrien privé d’Argentine. Il regrette aussi de voir le niveau d’éducation baisser considérablement. Il y a cinquante ans, l’Argentine était le quatrième pays du monde le plus cultivé me dit-il. Aujourd’hui les enfants ne savent pas où se trouve le Pérou ni l’Espagne. La faute au gouverne­ment, me dit Placebo : « il est plus facile de gouverner un peuple ignorant ; quelques sacs de riz habilement distribués suffisent à réélire les soi-disant bienfaiteurs ».
Après avoir pris une douche, je me dirige vers la terrasse. Mon hôte est assis contre le mur et médite. Au-dessus de nous une constellation d’étoiles saupoudre le ciel. En levant les yeux il me demande de tendre attentivement l’oreille. Je n’entends qu’un silence parfait. Il sourit et me dit simplement :
– Un trésor !

Au réveil, Placebo m’offre un mate (prononcer maté), une autre spécialité argentine. Un récipient appelé mate est rempli de yerba, une plante broyée, venant de la région du nord-est. De l’eau chaude est ajoutée et bue à l’aide d’une petite paille en fer appelée bombilla qui s’élargit à son extrémité pour former un filtre. L’ensemble est amer. Je bois deux gorgées. Me voyant grimacer, Placebo me rassure en me disant que je ne suis pas obligé d’aimer ; par contre j’ai fort intérêt à m’y habituer si je veux sympathiser avec les Argentins ! Ce sera pour une autre fois. Je quitte cet homme attachant. Il reste dans mon rétroviseur jusqu’à la première courbe, et dans mon cœur et mon esprit pendant de longs kilomètres.

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Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud