Chapitre 16 : Fêtes en familles (Argentine et Chili)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

Disponible dans la boutique

Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Ivana me retrouve sur la place centrale de San Juan alors que je suis occupé à expliquer à des Argentins que je ne suis pas le Belge qu’ils ont vu dans le journal. Mon hôtesse est une femme accorte au sourire franc, dont la simple vue d’un vélo chargé de sacoches lui donne des frissons. Elle est en pleine préparation de son prochain périple : la traversée des Amériques du nord au sud. Il débutera en juillet 2008 en Alaska pour se terminer deux ans plus tard à Ushuaia. Elle est heureuse de pouvoir m’accueillir chez elle, tout comme sa sœur Gretel et sa mère Cristina. Me voilà entre de bonnes mains pour les prochains jours !
Ivana doit rendre visite à son père qui habite à Rodeo, dans la précordillère. La soirée est brève et nous quittons San Juan à 4 heures du matin pour deux jours de repos dans la montagne. J’en ai grand besoin !

Rodeo se situe près d’un lac où le vent souffle trois cent soixante-cinq jours par an. Un endroit privilégié pour la prati­que de la planche à voile et du kitesurf. Les deux jours passés à Rodeo en compagnie d’Ivana et de son père sont reposants. Au programme : petits déjeuners copieux, jus de fruits, déjeu­ners copieux, siestes, baignades dans le lac, dîners copieux.
De retour à San Juan je me rends à l’hôpital pour savoir si je suis apte à donner mon sang. Je rêve depuis des semaines de le faire à Mendoza pour Noël. Ivana et moi nous rendons dans un centre habilité à la collecte. Nous patientons un long moment, deux heures durant lesquelles nous rencontrons une femme venue donner son sang pour son père malade. Ici comme dans beaucoup de pays, le patient qui s’apprête à rece­voir une transfusion doit trouver au moins deux donneurs pour compenser. La femme n’a pas pu en trouver dans son entourage. Elle a donc demandé à un inconnu d’y aller « volontairement » contre quarante pesos. A défaut, elle aurait dû payer à l’hôpital deux cent cinquante pesos par poche… J’avais constaté le même problème à Sofia, où les Roms atten­daient (et attendent toujours) devant le centre de collecte les personnes cherchant des donneurs. Cela remet en cause la gratuité, et induit inévitablement un problème plus grave, celui de la sécurité. En effet la personne payée va peut-être devoir mentir au questionnaire pour recevoir ses quarante pesos. Les mensonges peuvent avoir de lourdes conséquences pour le receveur.
Pendant notre attente, nous rencontrons aussi un membre de l’association des « A- ». Ce groupe sanguin, dont je fais partie, concerne 10 % de la population. Il est difficile de trouver du sang pour ce groupe car il est rare. Aussi, des associa­tions se sont-elles créées en Argentine. Ceux qui le souhaitent adhèrent et payent une cotisation d’un euro par mois pour le fonctionnement. Chaque fois qu’une personne de la liste a besoin de recevoir du sang, l’association contacte les autres adhérents. Chacun donne à son tour selon les besoins. Une personne adhérente n’a pas la préoccupation de devoir trouver de donneurs, voire d’en payer. Ainsi, les A- ont moins de problème de pénurie depuis la création de ce système. J’apprends aussi qu’un futur transfusé qui amène un donneur A- n’a pas besoin d’en trouver un deuxième, parce qu’il compte double !
Le A- rencontré nous indique un lieu de collecte plus rapide. Après trois heures d’attente, je suis finalement reçu par un médecin. Il m’annonce que je ne pourrai pas donner mon sang pendant une année car j’ai passé une journée dans une région à risque pour le paludisme, sur la route de la mort en Bolivie. Je reçois cette décision avec beaucoup de tristesse. J’avais à cœur de faire ce don de sang pour Noël, moi qui ne peux le donner en France. Je suis déçu. Pour me réconforter Ivana me promet d’aller donner le sien dès que possible, même si elle n’est pas A-… !
La matinée passée dans les locaux des différents centres de don du sang a été instructive. Encore une fois j’ai pu consta­ter le grave problème des dons dits familiaux, supposés gratuits mais qui entraînent de nombreux faux dons payés en cachette. En dehors de cela, je découvre avec surprise le système d’association A-, qui palie la carence du bénévolat en Argentine. On ne peut cependant pas leur jeter la pierre : donner son sang dans de telles conditions est laborieux. Trois heures d’attente pour nous ce matin. Y aller c’est « perdre » une matinée complète, tant le système administratif et médi­cal est lent et mal organisé. Il est important de faciliter le geste du donneur pour que ce soit un plaisir et non pas une corvée. Tous les gens rencontrés ce matin voulaient le faire car la vie d’un proche en dépendait. Mais un donneur bénévole peut être moins patient, il convient donc de le ménager.

Je pensais passer deux ou trois nuits à San Juan, j’y reste finalement près de deux semaines. Ivana et sa famille m’ont invité à partager Noël avec eux. Mon activité durant cette période consiste à me prélasser sur la plage, à me baigner dans les eaux fraîches du lac de San Juan, à profiter de la char­mante et agréable compagnie d’Ivana et de sa sœur Gretel, à faire la sieste et à boire du mate auquel je me suis habitué. Je suis heureux et passe des moments relaxants et apaisants qui me permettent de reprendre des forces bien épuisées par trois mois de voyage.

Pendant deux semaines je fais de longues siestes. La chaleur est suffocante dans cette région et durant les après-midi il n’est pas possible de faire autre chose. La sieste se termine traditionnellement en sirotant le mate dont j’ai appris les rudiments. A l’origine, le contenant était fait avec le fruit séché et vidé de calabaza, plante rampante de la famille des cucurbitacées. Aujourd’hui il est également fait en bois ou en aluminium. On le remplit de yerbas aux saveurs différentes. Certaines sont très fortes, d’autres plus douces et parfumées. On peut également y ajouter un peu de sucre. La première rasade est bue par celui qui invite. Il ajoute à nouveau de l’eau et l’offre à son voisin. La yerba s’adoucit au fur et à mesure que le mate change de mains, jusqu’à ce que certaines herbes flottent. On remplace alors une partie du contenu par de la yerba nouvelle, et la dégustation se poursuit. Elle peut durer plus d’une heure, et permet de terminer la sieste en douceur. Je repars de San Juan avec mon mate, ma bombilla, ma yerba et mon thermos. Maîtrisant ainsi les arts de la sieste et du mate, je me suis transformé en parfait Argentin !

J’ai également profité des talents culinaires de mes hôtes. Si les gigantesques milanesas (viandes panées) cuisinées par la compagne du père d’Ivana m’ont aidé à me remettre des fatigues des dernières étapes, les salades de légumes, raviolis ou empanadas de Cristina, la maman d’Ivana, m’ont permis de reprendre du poids. Evidemment, tous ces mets étaient accompagnés de riches licuados, de pâtes de coings ou d’alfajores (gâteau spécifique à l’Argentine, constitué d’une couche de dulce de leche recouverte de deux biscuits chocola­tés ou de meringue). Je repars de San Juan avec soixante-quatorze kilos sur la balance, soit dix de plus qu’en quittant la Bolivie.
La période des fêtes a favorisé ma prise de poids. J’ai passé un Noël en toute simplicité, dans une famille qui m’a ouvert ses portes et son cœur. Quel meilleur cadeau aurais-je pu recevoir que leur hospitalité, les sourires, la confiance, l’amour et la compassion pour un voyageur loin de sa famille ? La fête de Noël comporte encore ses valeurs origi­nelles en Argentine. La pression publicitaire est bien moins importante qu’en France. Les cadeaux sont de petite taille, plus beaux d’être offerts avec amour et sincérité. Que dire du visage de Cristina qui s’est illuminé en lisant ma carte de vœux ? Son sourire a été un cadeau aussi apprécié que le déodorant qu’elle m’avait offert.

La porte de la casa de ciclista de San Juan se referme derrière moi. La séparation est brève pour éviter les attendris­sements. Il est 5 heures, le soleil n’est pas encore levé, je me glisse dans les rues de la ville avec nostalgie. Le début d’étape se déroule entre vignes et vergers. Puis le vert s’efface au profit des tons bruns, les virages deviennent des lignes droites, la fraîcheur laisse place à la chaleur. Cette étape devient aussi ennuyeuse que les précédentes. Cent kilomètres plus loin, le vert réapparaît, la route sinue de nouveau, puis au loin Mendoza s’étend devant moi. Après cent soixante-quatorze kilomètres, je suis en vacances pour de bon !

Je laisse Teresa dans un magasin de vélos où elle passera le Premier de l’An. Cela fait cent jours que nous pédalons en Amérique du Sud, et près de six mille cinq cents kilomètres ont été effectués depuis Lima. Alors nous nous offrons une cure de jouvence. Pour elle c’est le changement de transmis­sion et le dévoilage des roues. Pour moi ce sont les retrouvail­les avec ma famille. Je gagne Santiago du Chili en bus. Mes parents et ma sœur Muriel m’attendent à l’aéroport. Quel bonheur de les retrouver au bout du monde ! Le rêve de tout cyclovoyageur à n’en pas douter ! Eux sont rassurés en me voyant. Ragaillardi par la cuisine de Cristina, j’affiche une forme resplendissante !

Nous passons une quinzaine de jours ensemble à visiter le Sud de l’Argentine et l’île de Chiloé au sud de Puerto Montt au Chili. Ces vacances me permettent de découvrir ce qui m’attend pour la suite. Les champs de glace autour d’El Calafate, le parc national de Torres del Paine, la pluie, le vent violent, le froid (seulement quinze degrés en plein été…). La suite du voyage s’annonce mouvementée. Bonne nouvelle, Muriel a apporté dans ses bagages un pneu et deux chambres à air, généreusement offerts par François Massonnet, ami et futur tourdumondiste de l’association travelonbike (http://travelonbike.com).

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Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud