Chapitre 17 : Compagne de voyage (Argentine)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Après deux semaines ma famille repart pour la France. Je suis de nouveau accueilli par Dario et Mariela, un couple péruano-chilien vivant à Santiago du Chili qui nous avait déjà reçus il y a quinze jours. Leur gentillesse me permet de digérer le départ de mes proches. Dario m’avait rencontré via Internet et s’était spontanément proposé de m’héberger si je venais à Santiago. Il est né à Lima mais habite au Chili depuis de nombreuses années. Il s’est récemment marié avec Mariela, une chilienne d’une grande douceur. Aussi cultivés et patriotiques l’un que l’autre, les écouter est un bonheur. J’en profite pour me renseigner sur un point encore non élucidé. Le pisco sour : invention péruvienne ou chilienne ? Chacun donne ses arguments et la question reste encore sans réponse…

Stéphanie est une Suissesse rencontrée au parc national de Torres del Paine au Chili. Elle nous retrouve en soirée. Cela fait deux mois qu’elle promène son sourire en Amérique du Sud, elle a bien voulu me l’offrir pour les sept jours suivants.
Les séparations avec Dario sont pleines d’émotion. Nous quittons cette personne attachante, généreuse et fraternelle avec peine. Une fois arrivés à Mendoza, je retrouve Teresa. Malgré les deux semaines de vacances, elle n’est toujours pas prête. Entre les siestes et le mate, le mécanicien n’a pas eu le temps de s’en occuper, ce qui est fâcheux. Nous patientons dans un tenedor libre dont l’Argentine est spécialiste. A l’intérieur, un buffet gargantuesque nous accueille. Pour vingt et un pesos, nous pouvons manger à volonté. Après ce mois de vacances, mon estomac est entraîné à ingurgiter de gran­des quantités d’aliments, et je suis bien résolu à en avoir pour mon argent. Stéphanie m’accompagne prudemment mais avec gourmandise. Je ne commets pas la même erreur qu’au Plaza Hotel de La Paz, et je m’arrête à la quatrième assiette pour profiter des desserts. Malgré tout, je regrette de ne pas pouvoir avaler toute la nourriture mise à disposition ; le tenedor libre sort toujours gagnant !
Teresa est finalement prête en soirée, remise à neuf pour parcourir les prochains cinq mille kilomètres qui nous séparent d’Ushuaia. Stéphanie m’accompagne jusque chez Hugo et Norma, des retraités qui m’avaient invité avant l’arrivée de mes parents. Comme dans toute maison argen­tine, ils nous accueillent avec la phrase suivante : « Notre maison est votre maison. » Les Argentins ont l’art de mettre leurs invités à l’aise !
Les séparations sont également difficiles, je suis triste de les quitter. Dans une dernière étreinte, Hugo me dit d’une voix chevrotante que je vais lui manquer. Cette fois je ne reviendrai plus. Nous nous éloignons les larmes aux yeux et les remercions une dernière fois d’un coup de klaxon.

*

Teresa est plus rayonnante que jamais. Après cette longue période d’abstinence, la revoir est un vrai plaisir. J’ai besoin de sentir mes pieds appuyer sur les pédales, d’écouter les pneus crisser sur le bitume, de sentir le cuir de la selle sous mes fesses. J’ai hâte de repartir affronter ces pistes que j’ai parcourues en voiture. Le vent me souffle des mots doux à l’oreille, que le voyage se poursuive !
A mes côtés Stéphanie est juchée sur un vélo de location qu’elle a nommé « Rafael », en lien avec la ville de destina­tion. Elle n’a encore aucune expérience de voyage à vélo et se réjouit d’une telle aventure. L’expédition est d’autant plus agréable pour elle que je porte ses affaires, son vélo n’étant pas équipé de porte-bagages. Teresa affiche des formes géné­reuses : petit souvenir du désert du Lipez !
Le voyage en Patagonie m’avait fait oublier combien il fait chaud dans cette partie de l’Argentine. Le thermomètre indique plus de trente degrés, et aucun arbre ne nous abrite. A notre droite la brume de beau temps voile les pics enneigés, donnant ainsi à la montagne un air mystérieux. Derrière se cache l’Aconcagua, le sommet le plus haut des Amériques, culminant à 6 962 mètres d’altitude. Devant nous la route s’étale à travers des paysages sans fin et sans véritable caractère. La végétation est réduite à de petits arbustes nus, séparés les uns des autres par des bancs de sable agités par le vent. Pour tuer l’ennui nous agrémentons la balade de longues discussions. J’apprends ainsi à mieux connaître ma compagne de route qui se fait un plaisir de m’enseigner quelques subtilités de la langue suisse. On retrouve notamment le septante (soixante-dix), huitante (quatre-vingts), nonante (quatre-vingt-dix) mais aussi d’autres termes comme kil (kilomètre), une morse (un morceau)…
Notre discussion est interrompue par une voiture de police : ses occupants nous demandent de nous arrêter. Mécontents de voir dépasser une trique de mon vélo, ils m’ordonnent de l’enlever. Je refuse catégoriquement. Les Argentins font peu attention aux cyclistes, et ce bâton me per­met de me mettre hors de portée de leurs pare-chocs. Cela ne plaît évidemment pas aux automobilistes. Certains s’arrêtent parfois pour me dire que je n’ai pas le droit de les gêner ainsi. Mais de quel droit, eux, peuvent-ils mettre en danger la vie des autres.
J’explique tout cela aux policiers. L’un d’eux me regarde d’un ton sévère, puis me demande si je suis Américain (des Etats-Unis).
– Non, Français.
Cela semble mieux lui convenir, mais il garde le visage fermé. Il est contrarié, ne sachant que faire de ce voyageur. Après plusieurs minutes il me demande mon passeport et me questionne :
– Tu aimes l’Argentine ?
– L’Argentine ? J’adore ! La sieste et le mate, j’en raffole !
– Ah oui ? Tu aimes le mate ?
– Bien sûr que oui !
Il me rend le passeport et me souhaite bon voyage. Aimer le mate est signe d’amitié en Argentine ! Nous continuons notre chemin, mon bâton toujours en travers de la route. Les policiers nous doublent quelques secondes plus tard en prenant soin de bien s’écarter. Nous poursuivons notre discus­sion. Royer (pleuvoir), brouillon (nombril), cornet (sac en plastique), natel (téléphone portable)… Cent trente kilomè­tres plus loin, nous dormons sur le stade municipal du dernier village avant San Rafael. La douche froide est appréciée et Stéphanie s’endort satisfaite. De mon côté je suis heureux d’avoir retrouvé la liberté que m’offre mon vélo.
Nous préparons un muesli pour le petit déjeuner. Chacun prend ses marques dans notre binôme et effectue ses tâches avec soin. Stéphanie a la responsabilité de couper les fruits, de mon côté je prépare le lait et y ajoute l’avoine et le maïs. Les conséquences de cette alimentation sur ma partenaire sont étonnantes. Elle débute l’étape avec une énergie surpre­nante. Peinant à la suivre, je lui demande de ralentir.
– On roule à quelle vitesse ? me demande-t-elle.
– Quinze kilomètres par heure.
– On pourrait rouler plus vite alors !
– On est en montée, Stef !
– Ah oui ? Ça monte là ?
– …

Une petite journée est nécessaire pour effectuer les cent dix kilomètres nous séparant de San Rafael. Arrivés de bonne heure, nous nous réjouissons à l’idée de profiter d’une longue soirée. Au stade municipal où nous voulons camper, on nous demande une autorisation écrite de je ne sais qui. Nous n’en avons évidemment pas et nous contentons d’une simple douche. Quant aux hôtels, ils sont tous bondés en raison d’un congrès d’évangélistes et d’une fête du vin (est-ce un hasard si ces deux événements se déroulent en même temps ?). Finalement nous dormons sur un terrain privé. Le propriétaire revient à minuit et hésite à nous réveiller. Ce n’est qu’au petit matin qu’il nous demande froidement de quitter son terrain. A San Rafael, l’accueil est différent du reste du pays !

Nous gagnons rapidement le canyon del Atuel. Une rivière au fort débit ronge les rochers de calcaire et polit le basalte surgissant des profondeurs de la terre. Nous escaladons plusieurs barrages hydroélectriques établis sur une quaran­taine de kilomètres. Le bleu intense des lacs artificiels contraste souvent avec la roche dénudée. Les paysages nous surprennent souvent par les formes originales. Assiettes de pierre sculptées par les eaux et posées en équilibre fragile, doigts pointant vers le ciel, roches multicolores, couches sédi­mentaires déformées par les mouvements tectoniques. Nous traversons le canyon en une journée puis revenons par une autre route à San Rafael. Pour cette première expérience de voyage à vélo, Stéphanie a été exceptionnelle. Les kilomè­tres ont défilé sans qu’elle se plaigne, les montées ont été gravies avec aisance et elle a même trouvé un certain plaisir à se faire secouer par la tôle ondulée ! Elle a simplement connu une défaillance en fin de parcours. La fringale lui a montré que, finalement, ce n’est pas si facile de voyager à vélo !
Nos routes se séparent. Stéphanie se dirige vers la Bolivie où un stage en agronomie l’attend. De mon côté je garde le cap sur Ushuaia. Ces quelques jours m’ont permis de vivre une transition agréable entre repos et vélo. La balade avec elle fut plaisante, enrichie par de longues discussions et de nombreux fous rires. Mais le grand jour est arrivé : la solitude me manquait, je la retrouve avec une certaine excitation.

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Cap sur Ushuaia : 18 euros

Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud