Chapitre 18 : Deux américains (Argentine)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

De nouveau seul, je suis grisé par l’envie de pédaler. Aller plus loin, plus vite, pour assimiler ce mois de vacances. Je repense à l’accueil hors du commun de Dario et Mariela à Santiago, au sourire de Cristina à San Juan, au dynamisme de Ivana sa fille. Je pense aussi à ma famille, aux larmes et aux rires échangés durant leur visite de quelques jours en Patagonie, aux lèvres tremblantes de Hugo, mon hôte de Mendoza. Enfin à Stéphanie, aux discussions passionnées, à la douceur qu’une femme peut apporter. Alors les kilomètres défilent sans que je m’en rende compte ; j’arrive à Malargüe après cent quatre-vingt-dix kilomètres.

Sitôt rentré dans la ville, j’aperçois au loin deux cyclovoya­geurs. J’hésite à faire demi-tour pour ne pas avoir à les rencontrer. Après quelques instants de réflexion je me décide à les saluer, par simple politesse et pour respecter la tradition qui consiste à s’arrêter lorsque l’on aperçoit un des siens. En m’approchant d’eux je suis tout d’abord ébloui par les couleurs vives de leur accoutrement. Ils semblent être plus cyclistes que voyageurs. Ethan est un grand blond, filiforme et maigrelet. Son compagnon Brook est un grand brun filiforme et musclé. Ils m’expliquent qu’ils viennent des Etats-Unis. Leur voyage a commencé à Mendoza. Ils affichent beau­coup d’optimisme ; ils veulent parcourir la distance qui les sépare d’Ushuaia en deux mois. En les regardant, je me sens pessimiste, mais je me garde bien de leur dire. Agés de 22 ans, ils sortent tout juste des bancs de l’université (chimie pour le blondinet un brin timide, langue roumaine et politique pour le brun aux allures de playboy). La douceur de leurs traits n’est pas encore marquée par la dureté du voyage. Leur équipement surprend aussi. Ils chevauchent deux vélos de route aux pneus très fins et leurs sacoches sont peu remplies. Ils me font penser à deux ingénieurs agronomes débarquant dans une étable crottée avec de beaux souliers. Dans quel état vont-ils en ressortir ?
Brook, le plus expérimenté des deux, ne semble pas inquiet à l’idée de parcourir la Carretera Austral et la ruta 40 avec de pareils vélos. Il aurait dû se renseigner sur l’état des routes. Je lui en apprends un peu plus : des longues portions de piste, de la tôle ondulée, des trous et des cailloux. Il semble surpris, tout cela n’était pas visible sur la carte… Et pourtant leur expédition connaît déjà les premières avaries. Ethan est occupé à réparer ses chaussures qu’il rafistole avec du scotch. Eh bien, me dis-je, c’est pas gagné !

Ils ont peu roulé depuis ce matin et ils comptent poursui­vre leur route. Amusé par ce duo inédit, je leur emboîte le pas. La fatigue se fait vite sentir et je demande grâce : j’ai fait deux cent six kilomètres. Compatissants, ils consentent à s’arrêter et nous bivouaquons en retrait de la route. La soirée nous permet de faire connaissance. Brook parle un français excellent et se met à rire lorsque je lui annonce que j’habite Clermont-Ferrand. Il y travaillera dès le mois de septembre prochain. Ethan est plus réservé, sans doute parce qu’il maîtrise moins l’espagnol que son ami. Peut-être aussi parce qu’il est novice en matière de voyage à vélo. Il s’agit de sa première expédition cyclopédique et les problèmes qu’il rencontre déjà avec son matériel ne sont pas là pour le rassu­rer.

Comme avec la plupart des personnes rencontrées ici, natifs ou étrangers, nous évoquons un des sujets chauds de l’actualité internationale : les amours de notre Président ! On m’a souvent demandé mon avis sur la question. Peu friand des commérages, cela m’importe peu. Seulement, à la suite de ces péripéties, notre chef d’Etat paraît encore plus petit. Cela dit je constate la différence avec son prédécesseur : dans mes précédents voyages on évoquait souvent Chirac et son parti pris contre la guerre en Irak, ici le sujet est plus terre à terre. Position à l’international ou position du Kama Sutra, chacun fait parler de lui à sa manière ! Durant le reste de la soirée, je leur enseigne les rudiments du voyage à vélo en Argentine ; il faut toujours avoir sur soi du mantecol, du dulce de leche, des alfajors et du mate. Parfois même il est utile de placer un morceau de bois en travers du vélo.

Après Malargüe, le relief est plus vallonné. La montagne apparaît enfin autour de nous, après tant de kilomètres de plaine désertique. Bardas Blancas est le deuxième village depuis San Rafael ; le prochain se trouve à cent quarante kilo­mètres. La région que nous traversons peut être qualifiée de désertique, tant la densité humaine est faible, proche de zéro habitant au kilomètre carré.
Le patron de la première épicerie n’est pas sympathique. Il n’aime pas les Français ni les Américains. Pour le coup nous n’aimons ni son pain ni ses biscuits. La gérante de la deuxième boutique est bien plus aimable. Nous lui achetons quelques légumes et du pain. Nous nous procurons des facturas, une pastèque et une boisson gazeuse dans un troisième commerce. Le fils du patron nous invite à nous installer dans son salon qui fait office de café. Mais il ne sait pas que nous avons les sacoches pleines de victuailles. Nous déballons avec enthousiasme un véritable buffet et commen­çons la dégustation. Après une heure et demie à festoyer, son père nous demande de sortir, prétextant qu’il doit fermer bouti­que pour cause de sieste. Nous finissons le repas devant sa porte, et jamais l’échoppe ne fermera…
Poussés par l’orage nous roulons à vive allure dans une large vallée drainée par le Rio Grande, dominé par l’imposant volcan Payun (3 680 mètres). Sur les crêtes des collines bordant la rivière, de grandes pompes extraient le pétrole à l’ombre de la montagne. Jamais la grandeur de la nature ne pourra arrêter la folie destructrice de l’homme. Pourtant ces engins paraissent ridicules au pied du Payun, le plus grand d’une série de nombreux volcans. Ces derniers ont déversé leur lave il y a peu de temps. Le décor que nous traversons est bien différent des précédents. La terre est recouverte de coulées de lave.
La qualité de la route avantage mes deux compagnons qui me devancent jusqu’à disparaître de ma vue. Je les retrouve frigorifiés à l’endroit où la rivière se faufile à travers le magma dans un canyon vociférant. Cela fait une heure qu’ils m’attendent : ils sont rapides, mais patients !

La journée se termine sur une large plage. Un 4×4 y est stationné et ses propriétaires nous saluent. Mathieu et Mélanie sont deux Français en voyage depuis trois mois sur les routes d’Amérique du Sud. Voyageant en sens inverse, ils nous donnent leur avis sur les routes à venir.

*

Nos rythmes sont incompatibles. Brook et Ethan sont plus rapides que moi sur le bitume et n’aiment pas s’arrêter. Ils se lèvent tard et prennent beaucoup de temps pour se préparer. De mon côté je roule plus vite sur les mauvaises pistes et ponctue ma journée par de nombreuses pauses. Nous déci­dons naturellement de nous séparer. Je les quitte et leur donne rendez-vous sur la route si la chance le permet, ou bien à Clermont-Ferrand pour Brook. Je suis de nouveau seul. Il me faut retrouver mes automatismes de pédaleur solitaire, qui m’ont permis d’arriver jusque-là sans encombre ; ils devraient me permettre de parcourir la dernière ligne droite de la même manière. Tout au bout : Ushuaïa.
Le village de Buta Ranquil est situé au pied du volcan Tromen, qui a recouvert la campagne de sa lave il y a deux siècles seulement. Le paysage est à nouveau sinistre. J’ai l’impression de passer juste après une éruption, dans la crainte d’une prochaine menace. Je m’arrête quelque temps au village. Je cherche notamment un bouchon pour mon thermos, le mien est cassé. Au supermarché la gérante se démène pour me satisfaire, en vain. Ses recherches sont infructueuses et elle en est désolée. Elle débusque tout de même un bouchon original : une petite lumière permet de l’utiliser la nuit ! Il ne s’adapte malheureusement pas à mon thermos. Je la sens contrariée de me voir partir vers un avenir sans mate et elle m’invite à le boire chez elle. Je refuse poliment et la quitte en lui disant de ne pas s’inquiéter pour moi… C’est finalement Martin, neuf ans, qui m’accompagne à vélo jusqu’à la sortie du village. Je lui demande comment il s’occupe pendant ces deux mois de vacances. Il me répond qu’il a beaucoup de choses à faire. Je n’ai pas vu ici de ces lieux où les jeunes s’abrutissent devant des jeux vidéo violents. Alors oui, ses vacances seront certainement bien plus intéressantes.

Après Chos Malal, je circule dans des paysages toujours arides. J’aperçois parfois, quelques oasis annoncées par des arbres, avec quelques maisons, un village ou bien une ville comme Chos Malal. Une longue montée me permet d’arriver au lieu-dit de Chorriaca où se tenait jadis une station service. Elle a disparu et il ne reste plus que quinze chèvres. Des Argentins sont affairés à réparer leur voiture. Je leur demande depuis combien de temps il n’a pas plu ici.
– Oh ! Depuis novembre au moins !
– Peut-être bien octobre, me répond un autre.
Bref, il ne pleut pas souvent, bien moins qu’à San Rafael, quelques kilomètres plus au nord.
Je déboule sur une grande plaine de couleur brune au bout de laquelle j’ai grand mal à discerner la route. Cette dépres­sion est délimitée par de petites montagnes. L’orage gronde sur celle de droite. Il ne viendra pas jusqu’à moi, je le sais maintenant. Comme ses habitants, la pluie a déserté cette région en la contournant. Je me contente d’imaginer les gout­tes d’eau. Rêve de fraîcheur, je les sens ruisseler sur ma peau. Un rêve oui, car je ne trouve que des gouttes de sueur…
Pourtant il devient réalité quelques minutes plus tard lorsque je reçois une première goutte. Très vite ce sont des glaçons gros comme mon pouce qui me fusillent. Le bombar­dement dure dix minutes durant lesquelles je me courbe sur le vélo tel un chien battu. Les glaçons me frappent violemment les mains, la tête et les jambes. Mes cuisses rougissent sous les impacts. S’ensuit une heure de pluie diluvienne. Je n’aperçois aucun abri. De toute façon un arrêt me ferait prendre froid. L’orage m’assaille de toutes parts. Les éclairs fusent : ils me fascinent lorsqu’ils sont loin, m’effraient lorsqu’ils éclatent au-dessus de moi. Mes pensées vont vers mes deux amis américains. Ont-ils pu s’abriter ou sont-ils pris dans la tourmente ? Je pense aussi à Stéphanie qui déteste l’orage. Cette plaisanterie du temps ne lui aurait certai­nement pas plu ! Pour ma part il me donne des ailes. Quel bonheur de vivre aussi intensément la force de la nature !
Les gouttes se font plus rares, le ciel s’illumine. Des monta­gnes apparaissent devant moi, ombres chinoises sortant de la brume, dessinées d’un trait fin sur un fond orangé. J’arrive à Las Lajas après cent soixante-quatre kilomètres et beaucoup d’adrénaline !
Au commissariat, c’est l’heure du mate (car c’est toujours l’heure du mate en Argentine). Deux policiers avenants m’indiquent un endroit où dormir. Le camping municipal est en travaux depuis cinq mois et devrait ouvrir dans un an. En attendant je peux m’y installer gratuitement. Comme les douches ne sont pas encore installées, le policier m’invite à me laver au commissariat. Déjà bien trempé, je le remercie sans accepter. Le gardien du soir, Raúl, me tient compagnie le temps du dîner. Lorsque je sors mon mate, son regard s’illumine : il se fait un plaisir, et aussi un devoir, de peaufi­ner mes connaissances en la matière. Il m’apprend qu’il ne faut pas tasser la yerba comme je le faisais mais au contraire l’aérer, la secouer pour enlever la poussière et l’incliner. Ensuite, verser l’eau toujours au même endroit, au niveau de la bombilla, en prenant soin de garder un peu de yerba sèche en surface pour prolonger sa saveur plus longtemps. Verser d’abord de l’eau tiède, et ainsi l’hydrater en douceur sans la cuire. Aspirer deux gorgées du liquide et le cracher, c’est un don à la Pachamama. Alors seulement utiliser l’eau chaude, et profiter pleinement du mate, un art en Argentine !

Le village de Zapala est proche. Il me faut de l’énergie. Rien de mieux pour cela qu’une boutique de friandises. J’y trouve des barres de céréales, du chocolat, des bombons, des biscuits, du mantecol et des alfajors. Si tous ces produits m’attirent, les prix, eux, me font grimacer. Le cours des carbu­rants semble avoir flambé ces dernières vingt-quatre heures, celui de la gourmandise encore plus ! Le client qui me précède pense la même chose, il le fait remarquer au gérant. Au moment de payer mes trois alfajors, je lui dis que mon prédécesseur avait raison de se plaindre. Un peu irrité, il me répond :
– Tu as vu avec quelle voiture il roule ? Il devrait faire des économies là-dessus avant de râler !
– Et toi, tu as vu avec quoi je roule !
En voyant mon vélo, il me demande depuis combien de temps je suis sur les routes.
– Sept mois. J’ai quitté la France en juillet pour aller en ex-Yougoslavie, et suis arrivé à Lima en septembre.
– Tu vas où maintenant ?
– Ushuaia.
Il m’offre de bon cœur un alfajor, comme pour s’excuser de ses prix trop élevés.
Il pleut de nouveau et je m’abrite sur le quai de la gare. Tandis que je dîne de pâtes, deux énergumènes âgés d’une vingtaine d’années m’accostent. Ils semblent être de grands amateurs de vin à en croire leur odeur puissante. J’éprouve des difficultés à les comprendre, mais crois deviner qu’ils souhaitent me soutirer quelques sous. Comme ils paraissent plus ivres que dangereux, nous tentons de discuter. La conver­sation languit. Après quelques minutes, l’un d’eux me demande pourquoi je voyage. Le regardant droit dans les yeux et empruntant un ton sévère, je lui réponds avec détermi­nation :
– J’ai tué quelqu’un dans mon pays. J’ai dû fuir pour échap­per à la police.
– Comment l’as-tu tué ? me demande l’autre.
Je lui réponds simplement en passant mon pouce sous ma gorge et en le transperçant du regard. Moins d’une minute plus tard ils me quittent en balbutiant des souhaits de bon voyage. Je plie rapidement bagage, le quartier me paraît peu sûr.

Je revois mes deux amis américains dans un parc de la ville. Quelle joie de se retrouver ! Nous cherchons un endroit où dormir. Nous le trouvons dans un lieu me rappelant la Bolivie : route non goudronnée, forte odeur d’huile brûlée, chiens errants, enfants morveux, maisons de tôles. Deux enfants nous conduisent à un terrain de football ; le responsa­ble nous autorise à y dormir. Autour d’un mate, nous nous racontons nos dernières journées, l’orage, les rencontres, les bivouacs. Ayant vite suivi mes conseils de voyage à vélo dans ce pays, ils me demandent s’il est possible d’acheter du mantecol en plus grande quantité que ces minuscules barres de deux cents grammes. Je leur apprends qu’il en existe par portions d’un kilo et les yeux d’Ethan s’illuminent. Personnel­lement je n’ai pas cette préoccupation depuis les soldes d’après Noël : j’avais quitté Mendoza avec un kilo et demi de ce concentré d’énergie. Cela devrait me suffire jusqu’à la fin du voyage.

La nuit passée, nous nous séparons de nouveau. Cette fois-ci nous sommes certains de nous revoir, même si nous ne choisissons pas exactement le même itinéraire, et l’émotion a disparu. Je les laisse à leur petit déjeuner et je me dirige vers la Laguna Blanca. J’y arrive rapidement. Ce lac situé au pied de la précordillère est un havre de paix. Il profite depuis 1940 de la protection du parc national du même nom. On y trouve quantité d’oiseaux venus s’y réfugier. Le flamant rose et le condor en font partie. Je ne me lasse jamais de regarder dans le ciel son vol majestueux. Il me donne force et espoir. Je l’admire de longues minutes.
La route qui suit respire de tranquillité. Les nuages appor­tent une fraîcheur agréable. La faible circulation permet d’écouter les bruits environnants. Je me laisse bercer par le chant des oiseaux, les grésillements des insectes, le murmure du vent. Au milieu des volcans, une flore riche et colorée se fraye un chemin entre les pierres volcaniques. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vécu un moment de commu­nion aussi intense avec la nature, ma joie s’y donne libre cours. Les paysages sont verdoyants, la campagne luxu­riante. Lorsque j’étais entré en Argentine après le désert du Sud Lipez j’avais éprouvé la même sensation. Depuis Salta je n’ai trouvé que du grillé, du sec, des plaines grises et monoto­nes. Aujourd’hui le vert m’apaise et m’égaye. Il m’avait manqué.
Je m’arrête pour passer la nuit près d’un ruisselet. J’écoute la pluie tomber sur ma tente. Cette étape marque un change­ment important du voyage. La longue traversée du désert débutée à Salta il y a près de deux mois vient de se terminer. Il me suffit de regarder hors de la tente pour apprécier le changement. Devant moi frémissent quelques herbes grillées ou encore vertes, quelques fleurs aussi. Plus loin à ma droite un ruisseau murmure une douce mélodie. Des arbres de belle taille recouvrent un versant de colline, plus loin une vingtaine de grands pins ferment l’horizon. La végétation est différente, le climat aussi. Le temps de la luxuriance est arrivé pour mon plus grand bonheur. Je vais pouvoir raccourcir les étapes (je tiens une moyenne de cent vingt kilomètres par jour depuis Mendoza) et profiter de la nature qui s’offre à moi.

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