Chapitre 19 : Lacs patagoniens


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Après une journée passée sous la protection du volcan Lanín, qui du haut de ses 3 776 mètres domine de plus de mille mètres les sommets environnants, j’arrive à Junín de los Andes. J’y rencontre David, un jeune Américain voyageant à vélo. Comme Brook et Ethan, il a débuté son voyage à Mendoza et se rend à Ushuaia. Il est accompagné d’autres Américains avec lesquels il ne semble pas bien s’entendre. Il décide de s’en séparer temporairement et nous faisons route ensemble jusqu’à San Martin de los Andes, en empruntant la piste de terre pour échapper au trafic important de la route principale.
L’itinéraire nous permet de découvrir une campagne assez jolie, en dépit de nombreuses traces d’incendie semblables à des coups de griffes. Comme beaucoup de ses compatriotes, David voyage avec deux passeports, un états-unien et un irlan­dais, correspondant aux deux nationalités qu’il possède et montre l’un ou l’autre selon l’hostilité ou non de ses interlo­cuteurs envers les Etats-Unis. J’ai plaisir à discuter avec lui. Comme avec Ethan et Brook, j’en apprends davan­tage sur leur pays.

San Martin de los Andes est une ville touristique bien diffé­rente de ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. Au centre, les habitations et boutiques sont toutes en bois, petits chalets attrayants très soignés. L’artère principale s’arrête sur la plage d’un lac où les promoteurs touristiques proposent des balades en bateau, kayak ou pédalo. A l’office du tourisme, on nous annonce des places de camping à trente pesos, c’est beaucoup trop cher pour nos bourses. Il y a bien un camping tenu par une communauté de mapuches. Il est à cinq pesos, mais est trop loin pour nos jambes fatiguées. Quant à la plage, tout le monde est formel : il est interdit d’y dormir, les gardes ou la police municipale nous infligeraient une amende salée. Après réflexion j’annonce à David que nous y dormi­rons quand même, au diable les autorités locales ! Il acquiesce, un peu inquiet à l’idée de se faire prendre. Je le tranquillise : les cyclovoyageurs français sont réputés pour être les moins sages, il ne faut pas se dérober à cette réputa­tion !
Avant la nuit nous revoyons Jacques et Marie-Paule. Nous les avions croisés ce matin à Junín de los Andes. Ce couple de retraités voyage en Land Rover depuis quelques années. Leur véhicule immatriculé en France avait retenu mon atten­tion et nous avions échangé quelques mots. Jacques se souvenait de moi pour m’avoir croisé à Paris dans un festival de voyageurs où nous présentions chacun nos livres. Pour l’heure, ils nous invitent à dîner et installent une table près de leur véhicule. Le pastis est de rigueur à l’apéritif, quelques bières suivent. Un poulet et des légumes composent le repas. Nous sommes aux anges ! Nous passons un long moment à écouter Jacques nous conter avec brio ses péripéties en Amérique du Sud. Il est 23 heures lorsqu’ils nous laissent seuls sur la plage de San Martin. L’heure pour nous de narguer les autorités locales. C’est parti pour une nuit à la belle étoile. En véritables clochards, nous nous installons sous un ponton et laissons venir le sommeil. La plage se vide peu à peu de ses occupants. Seuls deux voyageurs à vélo restent là, sans bouger ni s’inquiéter outre mesure. Personne n’est venu nous déranger sur la plage interdite : c’est le bruit du réchaud qui me réveille. A 7 heures David est déjà prêt pour le mate. Nous nous rendons à la station de ski implantée au pied du cerro Chapelco. Sur la route nous croisons Serge et Christiane, deux autres Français circulant en camping-car. Agés de soixante-quinze ans, ils voyagent ainsi depuis douze ans. Eux aussi veulent nous offrir un pastis. Mais la chaleur nous invite à la raison et nous acceptons seulement de l’eau avec des glaçons.

Une fois arrivé à la station de ski, je dois poursuivre mon chemin sur la route des Sept Lacs. David redescend à San Martin de los Andes où il retrouvera ses trois camarades de voyage. Sa compagnie a été agréable : dynamique, curieux, spontané, il met du cœur à pédaler. Il distingue des détails que mon œil pourtant exercé ne voit pas : une femme seule allongée au bout de la plage, de jolis maillots de bains, même ceux à peine visibles, portés avec sensualité… Il m’a appris à observer mon environnement d’une manière différente. Nous suivons le même trajet jusqu’à Ushuaia, peut-être nous rever­rons-nous d’ici là…

*

La route des Sept Lacs est une curiosité de la région. Elle serpente le long d’une montagne retenant l’eau dans de larges cuvettes difformes. La forêt alentour est malade, les arbres sont attaqués par un parasite similaire au gui. Je distingue de nombreuses taches brunes disséminées : branches mortes contrastant avec le vert vif des feuillages, marques de tristesse d’une forêt qui voit ses arbres souffrir. En appro­chant des deux mille mètres d’altitude, ils disparaissent défini­tivement pour laisser la place à une pelouse, qui elle-même s’efface un peu plus haut, avec des pitons rocheux et nus recouverts de quelques névés.

La route perd beaucoup de son charme trois kilomètres après le lac Villarino, lorsque l’asphalte disparaît. Des pistes, j’en ai parcouru beaucoup depuis cinq mois. Mais celle-ci a la particularité d’être empruntée par des centaines de touristes. Certains me lancent un « bon voyage » par la fenêtre qu’ils entrouvrent pour l’occasion, puis continuent leur route. Je suis très vite couvert de la poussière balayée par les voitures. Ça grince entre les dents : du sable, j’en mange beaucoup aussi !
A cela s’ajoutent les taons. Gros et nombreux, j’en tue une quinzaine, à mains nues ou aidé de ma casquette, qui s’avère être une arme longue portée redoutable ! Je croise deux jeunes cyclistes argentins rencontrés auparavant à San Martin. Je les reconnais facilement, l’un d’eux est teint en rouge en plus des nombreux piercing qui couvrent son visage. Plus loin je croise une asiatique vêtu de la tête aux pieds d’une combinaison orange. Il manœuvre un vélo tout à fait spécial : en guise des deux sacoches arrière, un moteur le fait avancer !
Je m’arrête au lac Espejo, le dernier de la série. D’un bleu sombre aussi parfait que les précédents, il reflète l’ombre d’un pic rocheux imposant. S’y baigner est paradisiaque. Je m’y lave, c’est encore mieux ! Une famille m’offre une milanesa (viande panée), puis je contemple avec attention le voisinage, mettant en pratique les enseignements de David en admirant une femme accorte. Rassasié (par la milanesa), je décide de poursuivre ma route pour en terminer avec cette piste poussiéreuse. Je retrouve le bitume quelques kilomètres plus loin.
Villa la Angostura est une ville aussi touristique que San Martin de los Andes. Il s’agit d’une station de ski huppée. Je la traverse rapidement et longe le lac Nahuel Huapi. On m’avait annoncé de petites plages où je pourrais planter ma tente ; je ne vois que des espaces privés et des campings onéreux. Après quinze kilomètres, je consens à m’arrêter à La Estacada. Javier est le responsable des lieux. Il m’annonce la nuitée à quinze pesos, ce qui n’est pas excessif pour la région mais toujours trop pour mon budget. En plaisantant, je lui dis que c’était moins cher en Bolivie.
– Tu viens de Bolivie à vélo ?
– Oui, du Pérou en réalité.
– Depuis combien de temps ?
– Cinq mois déjà.
Puis nous parlons du Pérou, de Machu Picchu où je ne suis pas allé, de Choquequirao que je conseille toujours comme alternative. Nous évoquons aussi l’Argentine, les rencontres, les galères. Je m’apprête à le quitter pour chercher une autre plage lorsqu’il m’annonce que je suis son invité pour la nuit.
– Quand même ! Quelqu’un qui vient de si loin à vélo, je ne vais pas le laisser partir comme ça ! me dit-il en me serrant la main. Il y a assez de touristes, sois ici comme chez toi !
Ma maison est ta maison ; mon camping est ton camping. Bien intégré dans une forêt, celui-ci est un petit joyau. Après avoir pris un bain dans le lac, j’installe ma tente, dîne de pâtes puis m’en vais, mon thermos sous le bras, boire le mate sur la plage. Assis sur un tronc d’arbre, je couche mes pensées du jour sur mon carnet tout en savourant ma liqueur. Je détache souvent mon regard de la feuille blanche pour le porter sur le lac agité par des vaguelettes. Un pêcheur à la mouche agite le fil dans les airs avant de libérer l’hameçon le plus loin possible. Il repart bredouille, avec pour seule satisfaction le plaisir d’avoir taquiné la truite, une nuit d’été, dans le lac Nahuel Huapi. Au loin, la montagne n’est plus qu’une ombre, le ciel se teinte d’orange.
Le pêcheur parti, trois femmes s’installent à mes côtés. A leur accent, elles doivent être de Buenos Aires. Les y et les ll se prononcent ch. Difficile à comprendre au début, on s’y habitue finalement. Parler espagnol est une chose, compren­dre les Argentins de Buenos Aires en est une autre.

Lorsque Placebo m’avait offert un mate pour la première fois, j’avais trouvé cette boisson imbuvable. J’ai finalement appris à l’apprécier à San Juan avec Gretel, et aujourd’hui je m’en délecte. Il me procure des instants de joie, partagés avec des voyageurs, des locaux, ou seul, dans la nature comme c’est le cas ce soir. Il est prétexte à prendre le temps, apprécier le coucher du soleil qui tarde à arriver, écouter les vague­lettes s’échouer sur le sable, méditer sur ma condition de cyclovoyageur. Sans cela je serais déjà enfoui sous ma tente. Le salar d’Uyuni et son horizon sans fin m’avaient enseigné la patience, l’Argentine et son mate m’apprennent à prendre mon temps.
Quand je quitte la plage, mes voisines sont lancées dans d’interminables discussions portant sur la yerba (cherba pour elles) : quelle est leur préférée, comment elles l’utilisent, à quelle heure de la journée, avec ou sans sucre, mélangée parfois avec une autre. C’est un débat sans fin qui anime le pays, nourrissant les conversations des commères comme celles des robustes gaillards.

La route pour rallier Bariloche est de nouveau encombrée par un grand nombre de véhicules. Elle n’offre aucun espace pour les cyclistes, et je tressaille à plusieurs reprises lorsque des camions manquent me faire tomber. Cette fois c’est mon drapeau et son mât que j’utilise comme « écarteur » de voitu­res. Plus en sécurité, je reçois alors quantité d’insultes et de coups de klaxons peu amicaux. Cela rend généralement les automobilistes mécontents. Ici ils sont furieux, je les vois crier, s’emporter, s’offusquer avec véhémence derrière leurs pare-brise. Je reçois tous ces excès de colère comme des compliments, preuve que mon stratagème fonctionne. Les plus mécontents sont les chauffeurs de camions, de bus ou de 4×4. D’ailleurs l’un d’eux se plaint au contrôle de police situé quinze kilomètres avant Bariloche. Je le vois lorsque j’y arrive, en train de dénoncer au policier la présence d’un cycliste prenant trop de place sur la route.
L’officier me demande de retirer mon drapeau. Commence alors un dialogue de sourds. Je refuse en lui expliquant qu’il y va de ma vie. Il me donne le choix : soit je l’enlève, soit je reste ici. Je tente une explication : j’ai besoin de mon bâton pour me mettre hors de portée des furieux motorisés. Comme je me rends à Bariloche, je ne compte pas, non plus, m’arrêter ici. Je poursuis mon plaidoyer en lui expliquant que mon exten­sion faisant moins d’un mètre de long, elle ne peut pas déranger les automobilistes respectueux du code de la route. Il me demande mon passeport ; je lui demande son nom.
– Pourquoi veux-tu savoir mon nom ?
– Si j’enlève mon drapeau et si je me fais renverser un peu plus loin, ce sera vous le responsable. Votre nom s’il vous plaît ?
Il feuillette mon passeport.
– D’où viens-tu ?
– De Lima, au Pérou.
– A vélo ?
– Oui à vélo !
– Quand es-tu parti ?
– Septembre.
– Et où vas-tu ?
– Ushuaia.
– Toujours à vélo ?
– Oui, avec ce drapeau jusqu’à Bariloche. Après, ça ne sera plus nécessaire. Votre nom s’il vous plaît ?
Il réfléchit encore quelques minutes ; je demande à voir son chef.
– Listo (c’est bon), me dit-il finalement en me rendant mon passeport.
– Je peux y aller ?
– Vas-y. Je n’ai rien compris à ce que tu m’as dit mais ce n’est pas grave.
Nous nous séparons avec un large sourire et une franche poignée de mains. Cette victoire est plus belle que toutes les insultes reçues. Le méchant petit cycliste a gagné face au gentil gros 4×4…

La statue dressée sur la place centrale de Bariloche est maculée d’inscriptions mapuches. Ici comme partout dans le monde, les populations indigènes se battent pour récupérer leurs terres volées par les colons qui continuent de les oppri­mer aujourd’hui. Station touristique majeure du pays, Bariloche est communément appelée « la petite Suisse d’Argentine ». Les paysages, les lacs, les montagnes, l’architecture en bois des chalets, les boutiques de chocolats et son musée rappellent le petit pays européen. Comme au Pérou, certains malins proposent pour quelques sous une photo avec la mascotte. Il ne s’agit pas ici d’un lama mais d’un saint-bernard. L’imitation de la Suisse est poussée jusque dans les moindres détails.
Je longe le lac vers l’ouest jusqu’au kilomètre douze. Là vit Rodolfo, le frère de Cristina, une amie d’Ivana mon hôtesse de San Juan. Je plante ma tente dans le jardin pour une journée de repos. Mon hôte tient un bar du nom de « casa caracol ». Le concept est original. Il s’agit avant tout d’un lieu où on sert des cocktails citronnés et des tortas gigan­tesques. C’est également une boutique de mode dernier cri où sont exposées des chemises fantaisie en tissu fin et de belles robes pour les dames. Doiss, un ami de Rodolfo, se charge de la boutique, pour éduquer les Argentins me dit-il. Il apprécie la France pour la musique. Assis dans sa chambre à feuilleter des revues où sont présentées certaines de ses photos, j’écoute quelques morceaux de Tryo, Tiersen ou, comme c’est d’actualité, Carla Bruni, la première dame de France, faut-il le préciser… Rodolfo s’occupe aussi de tatouer les clients qui le souhaitent. Il est passé maître dans l’art de colo­rer la peau des Argentins friands de cette pratique. Enfin, une dernière salle est consacrée à une exposition de céramiques très fines. Bref, un endroit unique, bien conçu et très « tendance », situé juste en face d’une petite plage où bron­zent de jolies femmes.

*

La chaleur est forte lorsque je repars. Au-dessus d’une montagne aux pics sculptés par la neige et l’eau, un soleil de plomb m’assaille. Rien n’arrête ses rayons. Les nuages sont inexistants, le bleu est aussi parfait que celui des lacs. Les pays les plus pauvres subissant les conséquences des activités industrielles, c’est sur la Patagonie que se situe le trou de la couche d’ozone. Seule la crème solaire peut me protéger de la morsure du soleil qui me brûlerait en moins de cinq minutes.
Je croise un groupe de cinq étudiants chiliens partis pour trois semaines à vélo. Eux aussi se dirigent vers El Bolsón. Je discute avec Javiera, la seule fille du groupe. Elle m’explique qu’il s’agit de leur premier voyage à bicyclette.
– Je m’en doutais !
– Ah oui ? Pourquoi ? me demande-t-elle.
– Une règle importante régit la famille des cyclovoyageurs. Elle consiste à s’arrêter pour se saluer les uns les autres. Or, vous avez ignoré le cycliste américain croisé tout à l’heure.
Javiera est surprise et confuse d’avoir fait preuve d’impolitesse.
A ce moment, un cyclovoyageur arrive en face de nous. Son lourd chargement indique qu’il est en partance pour de longs mois. Je traverse la route à sa rencontre, m’arrête et le salue avec effusion. Lui me passe devant en me lançant un petit hola sans conviction et continue sa route. Penaud, je retourne aux côtés de Javiera.
– Bon, apparemment cette règle de bonne conduite n’est pas connue de tous…
J’apprendrai plus tard qu’il s’agissait d’un Italien.

Pourtant, la fraternité qui nous lie tous, grands ou petits cyclovoyageurs, est un des plaisirs du voyage à vélo. L’arrêt peut être de cinq minutes comme de plusieurs heures. Mais il se fait naturellement. Il apporte un peu de réconfort dans les déserts ou les moments difficiles. Il est également source d’échanges, de conseils sur la route à venir, de bonnes adresses, de bons plans, de cartes, de sourires.
Depuis quelques jours, je vois quantité de cyclovoyageurs (douze aujourd’hui). J’en avais croisé seulement une quin­zaine entre Lima et Mendoza. Le sud de l’Argentine est très prisé. Quelques-uns sont des voyageurs au long cours, d’autres des vacanciers. Si la rencontre dans le désert d’Atacama est rare et inespérée, ici elle devient routine et chacun continue sa route sans forcément s’arrêter.
Pourtant, un peu plus loin, un couple hispano-argentin s’immobilise. Ils viennent d’Ushuaia et se dirigent vers Salta. Nous échangeons des conseils, bons plans, bonnes adresses et sourires. Après une heure, chacun repart satisfait.

La route dessine d’amples courbes sur le versant boisé du canyon de Mosca. Elle est toujours dominée par un écrin rocheux grisâtre et tranchant. Après une descente agréable, j’arrive au ruisseau où a lieu un contrôle phytosanitaire. Cela me surprend, car ils sont généralement au lieu de passage d’une région à une autre. Or, la prochaine limite administra­tive se situe à cinquante kilomètres de là. Qui dit contrôle sanitaire, dit interdiction de traverser avec fruits, légumes, fromage et viande, dans le but d’éviter toute importation de maladies (fièvre aphteuse entre autres). Le fait est que j’ai trouvé un magasin bon marché à Bariloche (rare dans cette région touristique), et je m’y suis copieusement ravitaillé. J’ai dans mes sacoches quantité de tomates, pommes, concombres ainsi qu’un saucisson et du fromage. De la nourriture pour deux jours ; de quoi irriter aussi les contrôleurs plantés devant moi. Je n’ai évidemment pas envie d’engloutir tout cela à l’instant, sous cette chaleur et dans ces paysages fades. Un repas se déguste dans un certain environnement. Une prairie ombragée, un ruisseau, un panorama sont autant de choses qui donnent toute la sapidité à un fromage sans goût, à des tomates écrabouillées ou au saucisson échauffé par des journées de transport. Mais ici il n’y a pas d’ombre, il fait extrêmement chaud, le paysage est désolé, rocailleux, sans grand caractère.
Avant que les contrôleurs n’aient le temps de m’interroger, je fais diversion en leur demandant où se situe le lac Manso, sachant pertinemment où il se trouve. L’un d’eux me dit qu’il est à sec.
– Où puis-je trouver un endroit agréable où camper ?
– Va jusqu’au ruisseau Foyel, à vingt-cinq kilomètres de là. Mais attention, tu as dix kilomètres de montée.
– Aie ! Y a-t-il une épicerie sur le chemin ? Je n’ai plus rien à manger et j’ai une faim de tous les diables !
Heureux de pouvoir m’aider, il me renseigne encore, puis me souhaite bon courage pour la lutte contre la chaleur, la montée et bien sûr la faim. Je le salue et file sans plus atten­dre, lui s’en va contrôler d’autres véhicules.
L’eau coule avec force dans le ruisseau Foyel où se baignent plusieurs familles. Limpide et fraîche, elle fait le bonheur de mon corps brûlant. Je m’assoupis un moment, à mon réveil la plage est désertée. Je suis seul à profiter de ce coin de fraîcheur qui ressemble à un paradis. Devant moi la montagne est envahie par l’ombre de son vis-à-vis, dessin d’une montagne sur une autre. Seule l’arrête rocheuse en dents de scie est éclairée, avant de s’éteindre aussi. Le bruit de la rivière capte toute mon attention. Il me berce. Ma sieste devient nuit, elle se poursuit dans des rêves nocturnes.

A El Bolsón, je suis attiré par le tenedor libre situé en face de la place centrale. J’y rencontre Loïc, un Français saltim­ban­que qui me dit ses misères. Il s’était amouraché d’une Chilienne et lui a fait un enfant. Depuis, il vit un enfer : possessive, double personnalité, jalouse, sa femme a tout pour plaire ! Tomber amoureux est bien la pire des choses à faire pour un voyageur !
Je songe à me reposer un peu lorsque deux têtes familières apparaissent dans mon champ de vision. Brook et Ethan ! Je pensais qu’ils avaient traversé la frontière plus au nord. Mais non, ils sont bien là, toujours souriants et aussi peu bronzés !
Nous nous racontons nos voyages respectifs et décidons d’acheter quelques bières pour arroser les retrouvailles. Cela tombe plutôt bien car des amies cyclovoyageuses doivent éga­lement venir ce soir. J’avais prévu d’aller jusqu’au Lago Puelo pour dormir, je décide de rester en leur compagnie.
Cari et Jude nous rejoignent et nous squattons un carré de pelouse sur la place centrale comme le font tant de voyageurs. Ici bon nombre de jeunes saltimbanques coiffés de rastas et vêtus de pantalons amples et colorés discutent en buvant de la bière. El Bolsón n’accueille pas les mêmes touristes riches et huppés que Bariloche. Ici ce sont majoritai­rement des hippies qui donnent la tonalité. Ambiance décontractée, crasseuse et peu philosophique. Nos ancêtres soixante-huitards seraient déçus en arpentant ces rues baignées d’insouciance stérile.
Le soir arrive, les capsules volent, la bière coule à flots. Nous en goûtons de toutes sortes, de tous les goûts. Vient le moment de la photo collective. Bras dessus, bras dessous nous rions aux éclats et nous nous étalons tous sur le gazon. Enfin, pas exactement. Ethan, lui, est tombé sur une bouteille de bière. Nous ne rions plus. Le bilan est assez dur : le souffle coupé, notre ami vient de se casser une côte, diagnostic confirmé par une radiographie effectuée sur-le-champ. C’est arrivé de la manière la plus stupide et le voyage de mes deux amis pourrait être sérieusement compromis. Je reste la journée du lendemain avec eux. Nous quittons le camping où ils ont dormi pour nous installer près de la rivière. Nous nous allongeons dans un endroit ombragé et profitons de moments de pur repos en attendant qu’Ethan aille mieux. Je le regarde ingurgiter son yaourt. De la bière il est passé à des boissons lactées. A l’alcool il préfère aujourd’hui le calcium : change­ment alimentaire nécessaire pour le bon rétablissement de ses os.
Nous sommes devant le quartier le plus pauvre d’El Bolsón. Rien à voir cependant avec le bidonville fait de maisons en carton qu’Ethan et Brook ont pu voir à la sortie de Bariloche. Les maisons, sommairement aménagées, sont animées par la vie des enfants. Ils nous rendent visite en soirée. Après avoir beaucoup échangé paroles et rires, ils passent de l’autre côté de la rivière, et nous lancent des pier­res comme pour tester leur force. Toutes les leurs s’échouent dans les eaux, alors que les nôtres traversent la rivière plusieurs fois ! Nous nous endormons ensuite sous une pluie d’étoiles.

*

Rassuré sur la santé d’Ethan, je quitte mes amis le lende­main. Nous nous donnons rendez-vous dans trois jours à Esquel. Eux iront par la route asphaltée, moi par la piste qui traverse le parc national de los Alerces : il doit son nom au plus grand arbre d’Amérique latine. Sur la route je m’arrête auprès d’un groupe de cinq auto-stoppeurs : une Chilienne, une Italienne, deux Argentins et un Français. Je n’ai malheu­reusement pas la place de les prendre tous à vélo. Ils se diri­gent vers le lac d’Epuyén, je les y retrouve peu après et passe le reste de la journée en leur compagnie. Des petites plages autorisent le repos, des rochers permettent de plonger dans l’eau d’une douceur agréable, la forêt recouvre la montagne alentour. Nous buvons quelques bières et du mate en faisant connaissance. Vincent a trente-cinq ans et voyage depuis quatre mois. Il était animateur de quartier à Toulouse et vient ici pour se changer les idées. L’Italienne est également en voyage jusqu’en avril ou plus. Les autres sont des saltim­banques, des hippies. Ils font, pour les vendre, des bracelets et autres objets d’artisanat. Ils voyagent ainsi, profitant de la vie qui vient. Passer une journée avec ces jeunes est intéres­sant. J’essaye de me situer par rapport à eux. Moi aussi je suis un peu saltimbanque, usant mes pneus sur les routes du monde, profitant de tous les plaisirs du voyage, revenant en France pour écrire et faire des conférences. A ma différence, ils sont animés d’une insouciance que je ne partage pas. J’ai un but, des objectifs, une certaine responsabilité envers la cause que je défends et qui me tient à cœur. Je vis le voyage comme une expérience de mon jeune âge, en essayant de garder un pied dans notre société. Voyageur oui, hippie non.
La nuit arrivant, je regagne ma tente. Mes compagnons du jour continuent leurs activités comme si de rien n’était. Deux groupes de vagabonds les rejoignent et tous jouent de la guitare, font du théâtre, crient et rient aux éclats. Lorsque l’un d’eux commence à entonner une chanson racontant la vie d’un pauvre homme, je revis mes souvenirs de la nuit passée à Belén, où des jeunes jouaient au violon la chanson d’un voyageur. Ceux-là, pourtant plus jeunes, m’avaient paru bien plus responsables et constructifs que ces hippies vagabonds dont le seul but semble être le divertissement, avec pour seule préoccupation leur réjouissance personnelle. Ils ne compren­draient pas si je leur demandais de se taire. Il est deux heures du matin lorsque je me décide à reprendre la route. Je plie mes affaires et pars sans dire un mot ; ils me regardent sans me poser de question. C’était la première fois de ce voyage que je payais un camping et je n’ai même pas pu y dormir ! Cette nouvelle expérience me conforte dans mon amour pour les nuits en pleine nature, bien moins bruyantes !
Un ciel parsemé de mille étoiles éclaire mon chemin. Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité sans le secours d’une lampe. De nouveau le calme alors qu’au camping la fête doit battre son plein.
Après une heure de sérénité, l’asphalte disparaît pour une route en construction faite de graviers. Le ciel est d’une beauté rare. A chaque arrêt, dû la plupart du temps à une chute, je lève les yeux et reste de longues minutes subjugué. J’ai souvent le plaisir de capter une étoile filante transperçant l’espace. Le liseré de la montagne s’éclaire quatre heures plus tard. Le soleil se lève doucement, des ombres apparaissent, puis des montagnes. Je découvre peu à peu le paysage que j’ai traversé durant la nuit. Des montagnes massives m’entourent, certaines formant au loin de grandes tours dans lesquelles sont lovés de petits glaciers.
Il est 9 h 30 lorsque j’arrive à l’entrée du parc national los Alerces. A proximité, un chemin plonge sur la plage du lac Rivadavia où se situe l’entrée des cyclistes. Au bout de plusieurs centaines de mètres, une clôture et un ponton de bois barrent le chemin. Je hisse Teresa sur mes épaules et traverse ainsi l’unique obstacle à l’orée du parc. Sitôt fait, j’entends une porte claquer. Je suis en fait tout près de la maison d’un gardien qui se dirige droit sur moi. Je me cache du mieux possible dans la forêt, m’allongeant au sol en faisant le mort. Il passe sans me voir et traverse lui aussi le ponton pour se rendre à son lieu de travail. Dès qu’il sort de ma vue je m’enfuis à grande vitesse. Je regagne la route et pédale aussi vite que mes jambes le peuvent jusqu’à ce que je trouve un endroit tranquille pour dormir. Dans ma précipita­tion, j’ai perdu mon drapeau ; il a dû tomber près de la maison du garde. Je rebrousse chemin à sa recherche. La maison est assiégée par des enfants mais je réussis tout de même à me faufiler à travers les buissons et récupère mon bien. Je remonte en selle et file à vive allure le plus loin possi­ble.
M’endormir maintenant est impossible. Trop d’excitation, d’attente, d’action durant ces dernières heures. Alors j’avance à la découverte du parc. A l’extrémité du lac Rivadavia, une petite marche à pied me conduit à un mirador d’où je décou­vre le lago Verde. Les lacs filiformes, serrés entre des mon­tagnes aux fortes pentes et au crâne dégarni, donnent un air de fjord à ce tableau
A bout de forces, je m’arrête à la playa del Frances (plage du Français) où le camping libre est autorisé. Deux familles et des pêcheurs y sont installés. Un homme assis sur un tronc d’arbre joue de la guitare. La soixantaine, il est ni tatoué, ni percé, et ne fume pas de marijuana. Il ne s’agit pas d’un hippie. Je suis rassuré, la nuit sera moins agitée que la précé­dente ! J’installe ma tente et m’y glisse à 19 heures pour une sieste bien méritée. Je me réveille à 8 heures le lendemain matin. La nuit a été bonne.
Je continue de longer le lac Futalaufquen. La route en dents de scie m’offre tantôt des parties ombragées, tantôt une vue sur le lac. Les rayons du soleil sont tamisés par les nuages et la lumière brille de mille éclats sur la surface des eaux.

Après cent vingt kilomètres de piste, je retrouve le bitume qui m’accompagne jusqu’à la sortie du parc. Avant cela je passe devant un lieu dit « historique » : un cimetière où sont enterrés les premiers habitants de la région. Il date de l’année 1900. Je me souviens des nombreux sites historiques de Nouvelle-Zélande, datant au plus de la fin du XIXème siècle. Dans les pays neufs, la notion d’histoire est bien différente de la nôtre.

C’est à Trevelin que je retrouve Brook et Ethan en soirée. Ce dernier semble bien remis de sa fracture. Nous quittons le village le lendemain après nous être largement ravitaillés. L’asphalte se termine sur une portion de très mauvaise piste. Nous rattrapons Juan, en vacances à vélo. Il a tout le caractère des Espagnols. Boute-en-train, il termine ses plaisan­teries par un grand rire et une franche tape sur l’épaule. En file indienne, nous nous concentrons sur la rude tâche qui consiste à avancer, rester juchés sur nos vélos, lutter contre le vent et encaisser les secousses de la piste. Est-ce l’Argentine qui ne veut pas nous laisser partir ou le Chili qui ne veut pas de nous ? Nous roulons dans une plaine drainée par une large rivière. Elle est couverte de ronces, puis d’herbe et enfin d’une forêt.
Nous nous arrêtons à quelques mètres de la frontière et déballons notre nourriture pour un pique-nique inédit, celui des interdits. En effet, le Chili refuse toute importation de viandes, fromages, fruits et légumes. J’avais pu constater la rigueur, et aussi la sottise, de la douane chilienne lors de mes vacances en famille. Nous nous étions présentés à une frontière avec quelques tomates. Je les avais alors présentées au douanier en lui demandant où je pouvais les jeter. S’en était suivi une heure de procédure durant laquelle j’avais dû signer un papier de dénonciation, de réquisition et de destruc­tion. Le douanier s’apprêtait à m’infliger une forte amende lorsque, lassé par cette sérénade, j’ai demandé à voir son chef. J’ai dû lui expliquer que c’était bien leur faute et non la mienne s’il n’y avait pas de poubelle. Ils m’ont finalement laissé repartir, libre et sans amende. Ils auraient aussi voulu que je les remercie pour cette mansuétude, et que j’apprécie le bon fonctionnement de leur démocratie…
Tous les voyageurs se débarrassent de leurs vivres à Trevelin, pour notre part nous avons mis un point d’honneur à faire de ce pique-nique un festin. C’est un véritable tenedor libre que nous déployons sur les berges de la rivière. Nous parvenons à manger cinq kilos de nourriture en trois heures, aidés il est vrai par d’autres cyclovoyageurs alléchés par l’odeur du banquet.

Nous sommes finalement sept à nous présenter à la fron­tière où nous remplissons le formulaire d’entrée au Chili. Ethan transporte un morceau d’ail dans sa sacoche. A la question « avez-vous des fruits et légumes », il répond par l’affirmative. Les douaniers n’y prêtent pas attention. Notre ami rentre au Chili avec quinze grammes d’ail en poche, en toute légalité…

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Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud