Chapitre 22 : Champ de glaciers (Argentine)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Après trois heures de traversée je débarque seul sur l’autre rive. Tous restent sur le bateau pour une excursion jusqu’au glacier O’Higgins, ils reviendront ici plus tard dans la journée. J’ai souvent été surpris durant mes voyages par l’isolement de certains postes frontières, comme ce fut le cas à Metalika au Monténégro, ou à Duyi en Croatie. Mais ici, c’est pire. Je fais connaissance avec les douaniers lors de la descente du ferry. Ils viennent chercher leur ravitaillement pour les trois prochains jours. Ils chargent les cartons dans une remorque et regagnent leurs quartiers par le moyen de locomotion le plus adapté, le tracteur. Le poste se situe à un kilomètre de là. Un drapeau chilien flotte au vent. Je peux compter six maisons ayant vue sur le lac. Elles sont blanches, en tôles, rectangulaires, impersonnelles. Un officier m’explique que la frontière est ouverte de début novembre jusqu’à mi-avril. Durant cette période ils sont huit à vivre ici tels des ermites et voient passer environ trois cents touristes par mois dans la pleine saison. Je suis le numéro deux cent cinquante du mois de février qui se termine demain.

Une fois les formalités administratives remplies, je pour­suis ma route. La piste en très mauvais état s’élève sur cinq kilomètres. Elle me permet d’avoir d’abord un panorama élargi sur le lac, puis plus restreint au fil des virages, jusqu’à finalement disparaître complètement. Je m’enfonce dans une forêt encombrée d’innombrables bois morts. Le relief est légè­rement vallonné et la route coupée par quelques ruisseaux. La plupart des ponts résistent encore au temps, mais l’un d’entre eux a cédé. Il est remplacé par de fines planches supportant péniblement le poids du vélo. Les pieds dans l’eau gelée, j’aide Teresa à garder l’équilibre.
Au bout de dix-sept kilomètres un panneau m’indique l’entrée en Argentine. Devant moi le mont Fitz Roy se montre ou se cache au gré des nuages. Je n’avais pu voir cette monta­gne lors de ma première visite avec ma famille à cause du temps pluvieux. Je suis heureux de pouvoir enfin découvrir cet énorme pic rocheux qui transperce le ciel.
Je change le chargement de Teresa. Le chemin qui suit, un sentier de muletier, ne me permet pas d’avoir de bagages à l’avant. Je remplis mon sac à dos et place mes deux grosses sacoches à l’arrière. Ma roue avant se retrouve allégée. Alors que la nuit et la pluie tombent, je rentre dans ma tente, atten­dant Brook et Ethan qui ont dû commencer l’ascension depuis plusieurs heures. Ils devraient d’ailleurs être à mes côtés depuis longtemps. Que font-ils ? Ont-ils réussi à traver­ser les rivières ? Peut-être ont-ils décidé de rester en compa­gnie des autres cyclistes… Je tarde à m’endormir, inquiet de ne pas les voir arriver. Soudain, un cri strident sorti de la nuit me fait peur.
– Juuuuu – liennnnnnnn !
C’est Ralf, le cycliste allemand embarqué avec nous ce matin. Il semble effrayé. Sa peur est contagieuse et je lui demande aussitôt où se trouvent mes compagnons.
– Derrière, me répond-il, à deux kilomètres peut-être.
– Ils sont trop lents, ajoute-t-il.
Moi qui les ai toujours trouvés trop rapides, sa réponse m’étonne. Peu importe, je suis soulagé. La pluie tombe à verse, il est désemparé : planté devant son vélo, il s’agite de manière désordonnée tel un pantin secoué par le vent, faisant des gestes aussi étranges qu’inefficaces.
– La nuit et des compagnons lents, c’est une très mauvaise combinaison, baragouine-t-il.
Il me demande de l’aider à planter la tente qu’il a enfin trouvée. Je crois rêver. Veut-il réellement que je quitte la chaleur de mon duvet pour aller sous la pluie ? Il insiste. En caleçon, simplement recouvert de ma veste polaire, je sors l’aider en lui demandant avec une ironie bougonne comment il se débrouille lorsqu’il est seul. Il m’explique avec sérieux que d’habitude tout est réglé à la lettre. Mais son vélo n’est pas préparé pour camper de nuit, car ses affaires sont disper­sées dans plusieurs sacoches. S’il avait su, il les aurait rangées autrement ce matin… Alors c’est la panique. Lorsqu’un souffle de vent vient soulever un coin de sa tente, il se jette dessus, effrayé à l’idée de la voir partir. Je le regarde avec une pitié amusée. C’est ce qui arrive lorsqu’un Allemand trop organisé se retrouve face à un imprévu : le monde autour de lui s’écroule tel un château de cartes. Lorsqu’un nombre suffisant de sardines a été planté pour maintenir sa tente, je retourne me blottir dans la mienne. Brook et Ethan nous rejoignent quelques minutes plus tard et me saluent plus calmement. Rassuré, je peux m’endormir, les laissant cuisiner et planter leur tente seuls, comme de grands garçons.

Nous nous réveillons avec le soleil. En face de nous le Fitz Roy dort encore, masse sombre plantée dans le lointain. A 7 h 30 les premiers rayons du soleil viennent lui lécher la face Est. Il s’illumine, c’est notre signal de départ. Brook, Ethan et moi nous élançons alors que Ralf prépare encore son vélo, rangeant toutes ses affaires avec minutie pour être prêt à camper ce soir, avant la nuit évidemment.
Le début du sentier est cahoteux. De nombreux arbres le coupent, il nous faut les enjamber, laissant chaque fois quelques traces de pédalier qui viennent s’ajouter à celles lais­sées par les cyclistes précédents. La traversée de certains ruisseaux nécessite de mettre les pieds dans l’eau. En sandales, je me charge de faire traverser les trois vélos alors que mes compagnons traversent sur des planches en bois. Certains cyclovoyageurs louent les services d’une mule ; mes deux amis américains ont trouvé la solution en voyageant en ma compagnie !
Après cinq kilomètres et plus d’une heure d’escapade fores­tière, notre regard plonge sur la laguna del Desierto. Le lac longitudinal d’un bleu turquoise est surplombé à l’ouest par de nombreux glaciers. Au loin, le Fitz Roy s’est rappro­ché, accompagné du Cerro Torres, aiguille encore plus aiguë que son compagnon. Les paysages à couper le souffle récom­pensent tous les efforts précédents. Un kilomètre plus loin nous sommes sur les berges du lac où les douaniers nous accor­dent notre visa d’entrée en Argentine. Ils sont cinq et sont relayés tous les quarante jours. Ce poste me semble cepen­dant moins isolé que le précédent : un bateau vient jusqu’ici deux fois par jour, chargé de touristes, de colis et de bonnes nouvelles.
De l’autre côté du lac je trouve une route que je connais déjà pour l’avoir empruntée avec ma famille deux mois aupara­vant. Ce jour-là, il pleuvait beaucoup et nous n’avions rien pu voir. Alors aujourd’hui je goûte avec satisfaction tout son charme. Derrière moi les glaciers surplombent la laguna del Desierto, devant moi le Fitz Roy apparaît ou disparaît au gré des collines. La montagne dégage une force impression­nante. Il s’agit d’une énorme aiguille de roc culminant à 3 405 mètres d’altitude. C’est l’emblème de la région, la star locale, celle pour laquelle des alpinistes du monde entier viennent à El Chalten. Sa paroi verticale nécessite vingt heures d’escalade pour les plus doués. Pourtant, si son aspect en a fait le symbole local, elle n’est pas la plus difficile. A ses côtés, le Cerro Torres du haut de ses 3 110 mètres est bien plus complexe, du fait de la présence d’un petit champignon rocheux recouvert de glace et de neige au sommet.

*

El Chalten compte sept cents habitants, mais plus de trois mille touristes par jour en cette saison touristique. Il s’agit du plus jeune village argentin. En le construisant il y a seulement vingt-deux ans, le gouvernement voulait récupérer du terri­toire au voisin et adversaire chilien. Une route a été tracée à travers la région inhabitée et des Argentins se sont implantés là, dans un territoire qui appartenait au Chili. Quelques années plus tard, l’Argentine a déposé une requête au tribunal de La Haye en demandant le rattachement de ce territoire à l’Argentine, justifiant cette demande par le fait que seuls des Argentins y vivent. La demande a été acceptée, El Chalten et la laguna del Desierto sont devenus argentins, ce qui a accen­tué l’animosité entre les deux peuples.
El Chalten ne compte que deux cents habitants de plus que Villa O’Higgins. Si ce dernier a une âme de pionniers, El Chalten est un centre touristique important et n’a aucune autre fonction. Tout a été conçu pour les touristes : hôtels, restaurants, magasins de montagne. Leur nombre augmente chaque année, la période touristique également. La rue princi­pale est parcourue par des voyageurs venus du monde entier, adeptes d’escalade, de randonnée ou de nature sauvage. Certains, arrivés il y a plusieurs semaines, attendent des condi­tions climatiques optimales pour gravir le Fitz Roy. D’autres ne sont là que pour quelques jours et se baladent autour du monstre de pierre. Ils l’approchent, le touchent peut-être, mais ne l’escaladent pas, cet exercice étant réservé à des spécialistes. Enfin, les touristes de passage, comme nous, découvrent un peu par hasard ce lieu qui ne ressemble à aucun autre. Tout cela donne son identité au village, dont la place centrale est en cours de construction.
Au camping de Mosco à Villa O’Higgins, Jorge nous avait prévenus de cette différence entre les deux villages. Il voudrait qu’il y ait environ cinq fois plus de touristes à Villa O’Higgins, qui en compte aujourd’hui moins de deux mille par mois. Mais, à la différence de l’Argentine, le Chili n’a pas développé le tourisme, principalement pour des raisons géogra­phiques. Pour se rendre à Villa O’Higgins, il faut faire plus de mille deux cents kilomètres de piste depuis Puerto Montt, pour finalement arriver à un cul-de-sac. A l’inverse, El Chalten n’est qu’à deux cent cinquante kilomètres d’El Calafate, un des centres touristiques majeurs du pays, et ne représente qu’un détour de deux cents kilomètres aller-retour depuis la route 40. L’asphalte ne se trouve plus qu’à cinq kilo­mètres du village et permettra d’augmenter encore le nombre de visiteurs.

C’est dans une boulangerie que je retrouve mes compa­gnons que j’avais distancés depuis la laguna del Desierto. Ils sont penchés sur un étalage de facturas. La question existen­tielle est invariable : sur la douzaine que nous achèterons, combien en prendrons nous au dulce de leche ? Deux lorsque le choix est alléchant et varié ; jusqu’à six lorsque l’inspiration manque. Car une factura au dulce de leche est une valeur sur laquelle on peut compter. Nous retrouvons avec plaisir ces douceurs sucrées mais aussi le sourire des Argentins. Ravitaillés, nous faisons demi-tour jusqu’au camping gratuit situé à l’entrée du village. Le petit kilomètre nous fait goûter au plaisir de pédaler contre le vent patago­nien dont la grande force caractérise la région. Il souffle géné­ralement de l’ouest vers l’est. Il nous aidera donc à sortir du village mais nous fera peiner pour nous rendre à El Calafate et plus loin au Perito Moreno.

Nous restons une journée à El Chalten. Nous ne pouvons malheureusement pas marcher en direction du Fitz Roy en raison des intempéries. Nous nous reposons donc. Tandis que mes compagnons réparent leurs vélos dans une bicicleteria (porte-bagages, crevaisons et quelques rayons cassés), j’équipe Teresa d’une grande voile. L’idée m’était venue avant de commencer le voyage. J’avais eu vent de deux Français effectuant un tour du monde avec des vélos à voile. Et lors de la préparation de mon voyage, j’avais recueilli plusieurs témoignages disant que les vents du sud de la Patagonie sont parmi les plus forts au monde : ils doivent l’être pour traverser ces immensités ! Aussi je me prépare à l’utiliser dignement. S’il est là, autant s’en servir ! Une branche morte mais solide sert de mât, la voile n’est autre qu’un grand sac en toile. Le stratagème fonctionne, la voile se tend et fait tomber Teresa de sa béquille…

21 heures, l’heure de partir. Le vent est toujours puissant. Nous sommes convenus de faire la route vers El Calafate de nuit. Avant de partir nous croisons un de nos amis italiens et un cycliste suisse. Ils nous confirment que tous ceux partis de Villa O’Higgins sont bien arrivés à El Chalten. Ils sont surpris de nous voir nous mettre en route de nuit, convaincus que nous formons un trio de fous ! La pluie cesse dès que nous quittons le village. Le Fitz Roy est un aimant à nuages : tous viennent s’y échouer et y restent accrochés. Aucun ne va s’aventurer plus loin dans l’océan de terre que nous nous apprêtons à traverser. La verdure disparaît, les herbes sont jaunies. La différence pluviométrique entre El Chalten et cette plaine sèche est incroyable. C’est à ce moment aussi que le vent tombe. Il aurait dû nous aider à sortir d’El Chalten, mais nous laisse maîtres de nos destins. Son silence est déce­vant, ma voile inutile. Il ne tient pas ses promesses !
La nuit tombe peu à peu, les étoiles mouchettent le ciel. Les voitures se font rares, une toutes les quinze minutes, puis toutes les heures. Nous les voyons arriver de loin, tant l’horizon s’étend. Les points lumineux, minuscules au début, s’approchent lentement en grandissant, passent à nos côtés puis disparaissent. De nouveau le calme, juste le bruit de nos pneus sur le bitume. Nous n’utilisons aucune lampe pour pouvoir nous concentrer sur l’environnement que nous traver­sons. La sensation est douce. La route et le ciel nous appartien­nent. Aucune barrière ne se dresse devant nous. Seule la nuit peut apporter une telle liberté. A trois de front nous avalons les kilomètres en silence. Nous sommes des machines, le noir nous grise et décuple nos forces. L’obscurité est un atout : nous ne pouvons pas voir les lignes droites s’étendre à perte de vue. Nos pensées s’évadent libre­ment. Tout est psychologique : l’horizon très proche est vite atteint puis dépassé. La sensation de vitesse n’en est que plus vive, et les jambes s’activent avec frénésie.
Nous avons quitté El Chalten depuis deux heures. Satis­faits du rythme que nous maintenons, j’annonce à mes camara­des que nous pourrons rallier El Calafate avant 10 heures demain matin. Brook s’excuse : pour eux, pédaler « de nuit » ne signifiait pas pédaler « toute la nuit ». Pour moi, pédaler de nuit, c’est pédaler jusqu’au jour, évidemment. Nous cherchons un compromis entre leur souhait de s’arrêter et le mien de continuer.
1 h 15. Une lumière apparaît devant nous. Nous pensons à une estancia mais la lumière grossit et prend de la hauteur. C’est finalement un croissant de lune qui s’élève parmi les étoiles. L’instant est magique. C’est dorénavant notre point de repère. Lancés à près de trente kilomètres à l’heure nous partons la décrocher.
Il est 2 heures lorsque nous arrivons au croisement de la route 40. Les quatre-vingt-dix kilomètres ont été faits à une moyenne de trente kilomètres par heure. Les discussions ne mènent à rien. Je souhaite continuer, mes deux compagnons sont épuisés et souhaitent s’arrêter. Nous nous séparons et nous donnons rendez-vous demain à El Calafate. Le vent ne souffle toujours pas alors que je me dirige vers le sud. Dans le ciel je peux voir au loin un nuage éclairé par les lampa­daires d’El Calafate. Cette pollution lumineuse est mon objectif, mon point de repère.
Les premiers kilomètres me paraissent étranges. La présence de Brook et Ethan me manque. Peu à peu, le senti­ment de liberté est renforcé à mesure que je m’habitue à la solitude. Derrière mon épaule gauche la lune veille sur moi en éclairant faiblement mon chemin. Douce lumière qui caresse mes sens. Je me laisse envoûter par la profondeur de la nuit étoilée. A ma droite la constellation du Corbeau est la seule que je puisse reconnaître entre les milliers de points lumineux. Et devant moi, les lignes blanches défilent. La sensation d’effort disparaît tant la nuit me procure de la force et de l’apaisement. Les kilomètres passent sans que je m’en préoccupe, et même les trente-cinq kilomètres non goudron­nés sont engloutis avec voracité.
Après cent cinquante kilomètres je peux voir les lumières d’El Calafate alignées au bord du lac que je devine. Il est 6 h 30, la nuit se termine bientôt. Je m’arrête à 8 heures juste après avoir traversé la rivière Santa Cruz prenant naissance dans le lac Argentino. Assis sur une barrière de sécurité, j’avale quelques biscuits en observant le soleil se lever. Tous mes efforts sont récompensés à l’instant où le ciel s’embrase de mille feux. Il est couvert de nuages incandescents et l’eau de la rivière devient sang. La magie est dans les airs. Le ciel si beau de la Patagonie m’enchante à chaque instant, que ce soit par ses nuages aux formes uniques, par les étoiles en quantité ou par le lever du soleil qui rivalise avec son coucher. Quinze minutes plus tard le spectacle est terminé. Les nuages deviennent gris et les paysages m’apparaissent. Je suis dans une plaine vallonnée aussi sèche qu’à la sortie d’El Chalten dix heures plus tôt. D’immenses estancias sont déli­mitées par des clôtures rectilignes renfermant quelques chevaux paissant une herbe jaune.
Il est 10 h 30 lorsque j’arrive à El Calafate. Deux cent vingt kilomètres ont été effectués sans le moindre souffle de vent et la nuit est terminée depuis longtemps. Je m’installe dans un camping en fin d’après-midi et m’écroule de sommeil. Le lendemain au réveil je vois le vélo de Brook atta­ché au mien. Ils sont arrivés hier soir à 21 h 30, épuisés par un vent de face impertinent. En les écoutant, j’apprécie davantage la longue nuit passée entre El Chalten et El Calafate.
En fin de journée nous rencontrons Waiki, un Indien péru­vien juché sur un vélo plus chargé que le mien. Ses yeux bril­lent au-dessus de deux pommettes saillantes, à ses oreilles pendent deux plumes colorées, un chapeau recouvre son crâne légèrement dégarni, sa peau est mate. Il nous suit au camping où il s’installe pour la nuit. Waiki est un personnage charismatique étonnant. Il nous dit être chaman et nous expli­que sa mission. Parti sur les routes du monde depuis quelques mois, il veut enseigner aux gens la différence entre les temps naturel et artificiel. Il nous parle du calendrier maya, identi­que à celui des Incas, basé sur la lune et le soleil. Ce calen­drier est naturel, bien différent de celui artificiel qui rythme notre vie. Selon la lune de notre naissance, certaines caracté­ristiques de notre personnalité sont dictées par la nature et représentent notre Kin. C’est celui d’Ethan que nous explo­rons en premier. Nous apprenons que son caractère fondamen­tal est la vigilance, et qu’il est maître dans l’art d’occuper l’espace. C’est un constructeur. Le voilà de corvée de montage de tente jusqu’à la fin du voyage ! Waiki ne dispose malheureusement pas des données suffisantes pour Brook et moi. Il lui faut aller voir sur Internet. Comme il se plaît à le dire, il est un chaman moderne !

Une fois douché, il me montre avec excitation des pattes d’autruches qu’une tribu locale lui a offertes récemment. Je n’y vois que des os répugnants d’où pendent des morceaux de chair et au bout desquels les ongles de l’oiseau semblent promis à la pourriture. Lui y voit des flûtes et des objets de décoration. Il jubile à l’idée de ce qu’il va pouvoir en faire. Il est, lui, un transformateur ! Il se prépare ensuite pour aller travailler, car il est aussi artiste. Il enfile quelques bracelets faits de cornes et de pattes de chèvre, se revêt de vêtements colorés et part un os à la main, danser et chanter dans les rues d’El Calafate. Il vendra également quelques flûtes taillées dans le bambou ou dans des os.
Nous le revoyons brièvement à son retour. Il a en poche une centaine de pesos et une bouteille de bière. Sa prestation semble avoir eu du succès auprès des touristes. Il nous paraît bien excité. Il doit nous quitter de nouveau pour rejoindre une touriste rencontrée dans le supermarché. Il nous avait pourtant dit ne pas aimer rencontrer de femmes en voyage ; elles lui font perdre trop d’énergie…

Il n’est toujours pas revenu à 1 heure du matin, à 10 heures non plus lorsque nous nous réveillons. Nous craignons qu’il ait perdu beaucoup d’énergie durant la nuit. A midi nous sommes dans un tenedor libre repéré la veille. Ces restaurants (souvent tenus par des Chinois aussi maigres qu’un grain de riz) ont su faire mon bonheur durant le voyage. D’abord à La Paz, puis à Mendoza ou à El Bolsón. Mais cette fois-ci je suis accompagné par deux cyclotouristes aussi affamés que moi. Le festin a l’odeur d’un défi : lequel d’entre nous lâchera prise en premier ? Tous nos sens et notre énergie sont concentrés sur la nourriture. Après trois heures, Ethan est le premier à demander la trêve. Il doit se rendre aux toilettes, et tous les trois sommes lancés dans un fou rire qui n’arrange pas notre situation. Finalement nous rendons tous les armes à 14 h 30. Allongés sur les gazons de la ville, nous digérons pendant de longues minutes.

*

Il est 20 heures lorsque nous sommes prêts à partir pour une expédition des plus excitantes : le parc national des Glaciers représenté par le Perito Moreno, le plus fameux de la région. Nous quittons El Calafate, petite oasis qui contraste fortement avec les paysages désolés alentours. La ville gran­dit au rythme du tourisme. Si elle est encore peu étendue, de nombreuses maisons sont en construction sur la colline déserti­que face au lac bleu turquoise. De cinq mille habitants en 1990, elle en compte plus de vingt mille aujourd’hui, et ce chiffre va croissant.
De grandes étendues s’ouvrent devant nous, parcourues par des brebis ou des lapins. Elles s’arrêtent là où la monta­gne se dresse, majesté couverte de glaciers. Notre objectif se trouve là-bas. Il est minuit lorsque nous franchissons l’entrée du parc. La nuit est l’amie des cyclovoyageurs : l’entrée est gratuite à cette heure-ci. Mais il nous faut encore plus de deux heures pour arriver au glacier. Nous le devinons au loin, planté à dix kilomètres de nous : petite tache claire scintil­lante dans l’obscurité. Alors que nous nous approchons, un morceau de glace s’effondre. Le bruit se répercute au loin. Est-ce le sol qui s’ouvre sous nos pieds ? Le silence suit, entre­coupé de claquements secs. Le monstre vit, bouge, se déforme. La glace casse sous la pression, les morceaux s’entrechoquent ou s’effondrent pour former des icebergs déri­vant sur le lac Argentino.
Enfin nous y sommes. Nous nous installons sur un ponton de bois construit pour admirer de plus près le panorama. Les lumières éteintes, nous pouvons le deviner juste devant nous sans toutefois pouvoir en mesurer les dimensions. Mon sommeil est à peine perturbé par les grincements du glacier tant la fatigue est grande. Lorsque le soleil nous réveille, nous nous retrouvons nez-à-nez avec lui, énorme, gigantesque. Nous pouvons le voir, presque le toucher. A quelques mètres le Perito Moreno se dresse avec magnificence. Le monstre est devant nous, prêt à nous engloutir.
C’est l’un des glaciers les plus réputés au monde. Il s’agissait du dernier à avancer, jusqu’à il y a quelques années, mais il régresse aujourd’hui comme tous ceux de la région. La faculté d’avancer est due à la forte pente de la montagne. Le poids de la neige accumulée aux sommets, qui se solidifie à partir de cinquante centimètres d’épaisseur, le pousse vers le lac Argentino. D’où nous sommes, nous contemplons une langue de glace de quatorze kilomètres de long et quatre de large. Elle vient lécher la péninsule à quelques mètres de nous, fermant ainsi un bras du lac. L’eau emprisonnée s’accumule dans un petit bassin qui voit son volume augmen­ter. Lorsque la pression est trop grande, l’eau se fraye un chemin en s’infiltrant de force dans le glacier, en le creusant et en le faisant éclater. Le phénomène est rare et spectacu­laire.
Le soleil effleure les sommets des montagnes. Comme nous éprouvons quelques difficultés à nous réveiller, nous sommes aidés par des touristes israéliens, généralement recon­naissables à leur manque de discrétion. Tout comme nous, ils sont venus de bonne heure pour ne pas avoir à payer l’entrée. Nous nous habituons peu à peu à leur présence et préparons notre petit déjeuner sous l’œil du glacier qui s’éclaire peu à peu. A peine arrivé sur les lieux, un Israélien nous demande sans délicatesse de ranger nos affaires :
– Ce n’est pas un camping ici. Je veux prendre une photo mais sans vos affaires. Je veux la faire maintenant, dans cinq minutes au plus tard, le temps pour vous de ranger tout ça.
Nous ne comprenons pas la brutalité de ce réveil, alors que la nuit avait été des plus paisibles. Hébétés, nous lui expri­mons notre mépris tout en nous exécutant tranquillement. Après quarante minutes, le touriste n’a toujours pas pris sa photo. Brook est contrarié. Il boue intérieurement et se décide à lui expliquer sa façon de penser. L’autre rétorque qu’il trouvait notre présence incompatible avec les lieux. Nous avions seulement trois petits matelas et nos sacs de couchage. Il trouve cela « moche » dans un tel endroit. Selon lui notre présence gâche le site. Et pourtant, est-ce nous qui faisons du fracas comme ses concitoyens, que ce soit ici ou dans le camping où nous étions la veille ? Est-ce nous qui laissons quantité de détritus derrière nous, à même le sol, comme le font nombre de ses compatriotes lorsqu’ils voyagent en groupe ? Nous sommes venus ici discrètement, à la force de nos mollets et nous nous sommes installés avec la plus grande tranquillité. Notre passage nocturne ne laisse aucune trace, nous n’avons dérangé personne, si ce n’est ce malotru qui, finalement, ne prendra pas de photo. Brook termine la discussion en lui lançant qu’il donne une mauvaise image de son pays. N’importe où sur ce continent, les Israéliens, quand ils voyagent en groupe, ont la plus mauvaise réputation, suivis des Chinois, des Argentins eux-mêmes et des Français. Ils sont nombreux à venir ici, souvent après leur service mili­taire (trois ans pour les hommes, deux pour les femmes) où ils ont plus appris à manier les armes qu’à respecter autrui. De ce fait, ils se font davantage remarquer. Nous avons entendu grand nombre de personnes se plaindre d’eux, de leur suffisance, de leur désinvolture et de leur négligence. Certes, il ne convient pas de généraliser, certaines rencontres ont été agréables. Mais on tend à retenir les mauvaises expé­riences. Nous nous éloignons. Brook est soulagé de lui avoir expliqué le fond de ses pensées, mais nous aurions souhaité un réveil plus paisible.

A mesure que le soleil s’élève, le glacier brille avec plus d’éclat. De grands blocs de glace se détachent par moments et s’effondrent avec fracas dans le lac. Le spectacle est sublime et terrifiant à la fois. A observer cette masse volumineuse avan­cer imperceptiblement, je prends encore une fois conscience de la force de la nature. Force tranquille qui sans rien laisser paraître, transporte des blocs de pierre gigan­tesques, racle le socle avec puissance, bouge et avance en se jouant de toute barrière. C’est aussi une représentation de la beauté parfaite. Selon la densité de la glace, la couleur varie du blanc pur au bleu étincelant et translucide. Quatorze kilo­mètres plus haut le glacier se perd dans une vallée qu’il façonne depuis des millénaires.
Alors que nous nous apprêtons à partir, un groupe de touristes français fait irruption. Stella est leur guide. Le temps que ses clients fassent connaissance avec le Perito Moreno, elle est libre et nous suit jusqu’au parking. La surprise est brutale : un grand nombre de voitures et de bus sont entassés là où nous avions posé nos vélos. Certains mécontents klaxon­nent, toujours trop pressés d’être en vacances. C’est insupportable. Alors Stella nous invite à la suivre sur ce qu’elle appelle « l’île » : un petit morceau de terre serré entre deux routes. Certes, on peut imaginer plus romantique mais difficile de trouver mieux ici. Assise autour de notre déjeuner, elle nous prépare le meilleur des mates. C’est une jeune femme de vingt-sept ans très avenante : entre deux gorgées elle finit par nous demander où nous dormirons cette nuit.
– Tu as un jardin chez toi ? lui demandé-je.
– Euh… oui. Pourquoi ?
– Eh bien nous allons dormir chez toi !
D’abord surprise, elle acquiesce finalement avec plaisir. Il ne pouvait pas en être autrement. Dans ce pays où « ma maison est ta maison » et « mon camping est ton camping », il est évident que « mon jardin est ton jardin » !

Quelques heures plus tard nous nous installons sous ses fenêtres, terminant ainsi une expédition de vingt-quatre heures et cent soixante kilomètres pour le Perito Moreno. Stella vit en collocation avec Laura, une cuisinière hors pair. Nous partageons un repas soigneusement préparé et bien arrosé grâce à nos hôtesses. Cette rencontre fortuite est des plus agréables. Leur compagnie est fort sympathique mais nous devons les quitter un moment. Juste avant de venir là j’ai croisé Waiki en train de jouer de la flûte dans la rue. Il m’a brièvement parlé de la nuit durant laquelle on pensait qu’il avait perdu beaucoup d’énergie avec une femme. Il l’avait en réalité passée au poste de police :
– Ce sont des racistes ! m’a-t-il dit. Ils n’avaient aucune raison de m’enfermer !
Il ne m’en a pas dit davantage, je suis curieux d’en savoir plus. Nous le retrouvons et il nous raconte toute l’histoire. Le soir où il nous a quittés, il a rejoint trois touristes israéliens. Vêtu de ses vêtements bariolés, il n’a pas été autorisé à rentrer avec eux dans un bar un peu huppé. Ses compagnons se sont énervés contre le gardien et Waiki a fini par jeter une bouteille de verre contre la fenêtre. Trois gorilles lui sont alors tombés sur le dos. Après leur avoir échappé il s’est enfui, à vélo, dans les rues de la ville ! Les policiers lui ont rapidement mis le grappin dessus et l’ont enfermé près de vingt-quatre heures avant de le relâcher. J’en déduis que l’arrestation n’était peut-être pas sans raison…

Une fois les explications données, Waiki nous conduit dans un cybercafé où nous continuons la lecture de notre Kin. Il me révèle que j’apprends beaucoup de la terre et de la nature, et que je vais au bout des choses. Ma dualité, c’est la domination et la soumission. Brook quant à lui est un transfor­mateur et vit pour apprendre toujours plus. Waiki explose de joie lorsqu’il constate qu’ils ont le même Kin, et donc la même personnalité, la même destinée peut-être. A l’inverse cette perspective n’enchante pas notre ami ! Notre horoscope terminé, nous quittons Waiki pour nous reposer. Je ne pense pas qu’il s’agisse vraiment d’un chaman. Juste un artiste-voyageur truculent, un peu fou aussi, se contentant d’une vie frugale mais heureuse. Son sourire est une leçon de vie, sa rencontre a été marquante.

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