Chapitre 24 : Au bout de la route (Argentine)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Je quitte mes hôtes le mardi matin et me dirige vers le port Tres Puntes où se trouve le ferry qui me fera traverser le canal de Magellan. Sur la route je rattrape Cari, Jude et Leah, les Américaines à vélo rencontrées à El Bolson, le jour où Ethan s’était cassé une côte. Nous nous sommes croisés la veille et nous étions donné rendez-vous sur le ferry.
Nous embarquons. Cette fois-ci c’en est bel et bien fini du continent. La Terre de Feu se rapproche lentement. Il nous faut plus de deux heures pour traverser le canal à l’endroit où il est le plus large (trente-cinq kilomètres). Le spectacle offert par les dauphins qui nous accompagnent sur les derniers mètres nous fait oublier le mauvais temps qui sévit. Arrivés sur l’île, nous allons à la rencontre d’un Anglais cyclovoya­geur. Il a commencé son voyage il y a six jours et prévoit d’aller jusqu’au Pérou. Pour moi c’est la fin du voyage pour lui, c’est le début. Je lui souhaite bon courage, il me souhaite bon repos.
Porvenir se situe à cinq kilomètres du quai d’embarque­ment. Mes compagnes de traversée veulent s’arrêter dans la ville pour la journée. Je les abandonne, trop pressé d’en termi­ner. Le temps n’est pas au beau fixe : il pleut et il fait froid. Seule compensation, le vent dort encore, les herbes n’ont pas le moindre frémissement. La Terre de Feu est bien calme, trop selon moi.
Dès les premiers coups de pédale le territoire me séduit. La circulation est quasi inexistante, le chemin est de bonne qualité, les paysages m’apaisent. J’avais ressenti la même sensation lorsque j’étais allé au Cap Reinga, au nord de la Nouvelle-Zélande. Sentiment étrange d’être sur une route qui ne mène nulle part, qui conduit à un cul-de-sac au fond duquel il faudra faire demi-tour pour revenir sur ses pas. Mais alors pourquoi y aller ? Peut-être justement parce qu’on est sûr d’en revenir.
Je longe durant de longs kilomètres la « Baie Inutile ». La terre avance sur la mer en falaises abruptes, ou se retire en larges plages de galets. Je déjeune avec les dauphins. Assis quelques mètres au-dessus de l’eau, je les observe se mouvoir. Ils ressortent à intervalles réguliers pour respirer puis replon­gent avec une souplesse étonnante. Ils se déploient par groupe de quatre ou cinq puis s’éloignent vers l’intérieur de la baie. Je les accompagne un moment puis les laisse à leur repas.
J’espérais profiter du vent pour rejoindre Rio Grande en deux jours. Lorsqu’il se décide enfin à se lever, il me vient de face. Brook et Ethan m’avaient dit avoir avancé à quarante kilomètres par heure sans pédaler. Pour ma part j’avance péni­blement à dix. Je parviens tout de même à dépasser la Baie Inutile. L’étendue d’eau est immédiatement remplacée par l’herbe sèche. Le tracé de la route devient rectiligne, le relief s’aplanit, et le vent se fait plus violent, accompagné cette fois-ci par la pluie. Le temps ne ressemble en rien à ce que j’avais espéré ! Je m’arrête au milieu d’une longue ligne droite. La nuit tombe rapidement. Il pleut, il vente, j’ai froid et je m’endors.

La pluie ne s’est pas arrêtée de tomber durant la nuit et m’accompagne toute la journée. Le vent fouette mon visage et le blesse. Je déjeune au poste frontière de San Sebastian où je quitte pour la dernière fois le Chili. Quelques kilomètres plus loin un panneau indique l’entrée en Argentine, immédiate­ment suivi par un autre précisant la distance qui me sépare d’Ushuaia.
Ushuaia, 320 kilomètres.
Ushuaia. Lorsque je quittais Lima il y a six mois, je pronon­çais ce nom avec appréhension. Je peux maintenant le lire sur les panneaux.
En me retournant sur la route que je viens de parcourir et qui se perd dans l’immensité de la Terre de Feu, je voudrais planter un autre panneau où j’écrirais en petites lettres :
Lima, 10 900 km.
Lima, dix mille neuf cents kilomètres. Je prononce ces mots plusieurs fois, ayant peine à réaliser la longueur de ce voyage. Lima, dix mille neuf cents kilomètres ; Ushuaia, trois cent vingt kilomètres. Suis-je vraiment aussi près du but ? Suis-je vraiment aussi loin de Lima ? Pourtant, le départ me paraît encore très proche. En attendant un journaliste sur la plaza de Armas de la capitale péruvienne, j’avais discuté avec un responsable de la sécurité de la mairie. Après de longues minutes il m’avait quitté pour retourner à son travail. Il m’avait souhaité bonne chance sans vraiment croire que j’allais longer la Cordillère jusqu’à son extrémité sud. J’avais encore attendu. Cinq, dix, quinze minutes. Des questions que je ne m’étais jamais posées avant m’étaient venues. Allais-je y arriver ? Allais-je pouvoir supporter l’altitude ? Ce voyage ne serait-il pas trop long ni trop difficile ? Avais-je réellement envie de parcourir onze mille kilomètres à vélo ? Le voyage n’avait pas encore commencé et j’avais failli renoncer. Il n’aurait pas encore été trop tard, j’aurais pu faire demi-tour et retrouver ma famille, mes amis et tous ceux que j’aime en France. Finalement, je m’étais élancé dans la jungle de la capi­tale péruvienne, pédalant avec fureur pour quitter l’océan Atlantique. Trois jours plus tard, à 4 818 mètres, la tête dans les nuages, oppressé par le mal d’altitude, j’étais heureux. De là-haut j’avais pu voir Ushuaia, au loin, là-bas. Ce jour-là je le savais, le plus dur était fait.

Ushuaia, trois cent vingt kilomètres, trois jours et demi de vélo. Les réponses à mes questions me viennent alors. Non, le voyage n’était ni trop dur ni trop long. Oui, j’ai pu faire les onze mille kilomètres qui séparent Lima d’Ushuaia. Ce voyage a été plein d’espoir du début jusqu’à la fin. Je n’ai eu qu’une journée de cafard, une journée où, au milieu de la Carretera Austral au Chili, j’avais souhaité voir le panneau « Ushuaia » planté devant moi pour arrêter de pédaler et me reposer. Une petite journée sur les deux cents passées ici. Tout le reste n’a été que bonheur, découverte, écoute, fascina­tion, rires, pleurs, partage et que sais-je encore. Dans trois cent vingt kilomètres je descendrai de vélo. Je serai heureux, je le sais, satisfait d’avoir terminé l’aventure et d’avoir accom­pli ma mission pour la promotion du don du sang. Tant de choses m’attendent : l’écriture de trois livres, les conférences à faire dans les quatre coins de France, et peut-être d’autres voyages à préparer…
Je traverse la frontière Argentine à 15 heures. Le reste de l’après-midi est consacré à réduire aussi vite que possible la distance me séparant du point final. Le relief est parfaitement plat, la progression en est facilitée. Ce matin des terrains minés m’ont intrigué ; cet après-midi les pompes à pétrole attirent mon regard. Ici aussi on suce le sang de la Terre, et c’est Total qui s’en charge… Comme la veille, je m’endors grelottant sur le bord de la route. Il me reste moins de trois cents kilomètres à parcourir. Cette idée m’aide à me réchauf­fer.

Rio Grande s’approche lentement, à mesure que les usines apparaissent. Rien à voir avec une station touristique, il s’agit d’une ville industrielle. Pour atténuer la douleur de mes crampes je pense à mon arrivée en ville, dans cinq kilomètres seulement : je m’engouffrerai dans un café et commanderai un chocolat chaud. Non pas pour sa saveur, car ils sont souvent fades en Argentine, mais pour la chaleur qu’il m’apportera. Je me reposerai et me réchaufferai. Puis je contacterai les hôtes qui attendent de mes nouvelles. Je ne les connais pas encore. J’ai simplement un nom, Carolina, et son numéro de téléphone. Ces pensées me donnent le sourire.
Au moment où je passe les premières maisons, des cris me tirent de mes rêves. Je détourne mon regard et vois à ma droite une femme en peignoir me faire de grands signes.
– Julien ! Julien !
C’est justement Carolina. Je ne l’avais pas imaginée aussi charmante, encore moins en peignoir. Elle vient de se lever et m’a aperçu par la fenêtre. Après m’avoir offert le petit déjeu­ner, elle m’accompagne au Club nautique où je suis invité à dormir. Pablo en est le responsable, et il me conduit à la radio locale. La présentatrice reçoit régulièrement des plaquettes de sang pour soigner sa maladie. Elle est ainsi davantage sensi­ble à mon voyage. Des plaquettes congelées lui arrivent chaque mois de Córdoba. Comme il n’y a pas de banque de sang importante en Terre de Feu, sa survie dépend des donneurs du nord du pays et du maintien de la chaîne du froid lors du transport des plaquettes jusqu’à elle…
Après l’interview je dévore quelques empanadas offertes par Pablo. Cet Argentin a entrepris de gravir les sept sommets les plus hauts du monde. La surprise est grande lorsqu’il me dit connaître Harry, guide de haute montagne et petit ami d’Ivana. C’est avec lui qu’il a grimpé le Mont Vinson en Antarctique.

Pablo me parle de la Terre de Feu, région la plus australe de l’Amérique. Encore une fois, elle est bien différente de l’image que l’on en a de France. Jusqu’en 1978 cette île était peuplée à 70 % de Chiliens. Rio Grande était à l’époque plus petit que Porvenir, et comptait moins de deux mille habitants. Le gouvernement argentin a voulu peupler l’île pour qu’elle soit majoritairement occupée par ses ressortissants. Ce sont des méthodes déjà utilisées plus au nord pour récupérer la région autour du mont Fitz Roy. Le but était de ne pas laisser l’île passer aux mains des Chiliens. Ils ont donc mis en place une politique pour favoriser l’implantation d’usines et d’entre­prises. Le territoire a été déclaré zone défavorisée. Ceux qui s’y installent ont leur salaire doublé par une prime consé­quente de l’Etat. De ce fait, la population argentine a augmenté d’une façon importante en trente ans, et celle de la Terre de Feu est passée de quinze mille à plus de cent vingt mille habitants. Mais le peuplement s’est fait de façon anarchi­que, sans aucun plan d’urbanisme. Rio Grande, la deuxième plus grande ville de l’île, compte aujourd’hui plus de soixante mille âmes et n’a aucun charme. La grande majorité de la population a été attirée par l’appât du gain. Ils ne se préoccupent guère de l’environnement dans lequel ils vivent. Ils sont ici pour s’enrichir rapidement avant de repartir après quelques années. Le respect de cette terre, pourtant excep­tion­nelle, ne fait pas partie de leur préoccupation ; la plupart d’entre eux ne se préoccupe pas non plus de construire de belles maisons, car ils ne pensent être là que provisoire­ment.
Pablo m’explique également que la corruption est la plus importante du pays. Plus de la moitié des emplois de la région sont publics, fictifs ou inutiles pour moitié. Les élus ne font rien pour développer cette région d’une façon logique et responsable. En ville, Pablo me montre une maison de belle taille :
– Tu vois ce bâtiment, c’est la seule chose que le gouver­neur ait faite de bien avec nos impôts lors de son dernier mandat.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Sa maison.

*

Un groupe de cyclistes m’accompagne pour les deux der­niers jours. Nous sommes sept à nous élancer en direction d’Ushuaia. Le peloton est constitué de toutes sortes de gens : jeunes ou moins jeunes, expérimentés ou cyclistes du diman­che. L’ensemble forme un groupe sympathique que j’apprends à connaître au fil des kilomètres.
Vingt-quatre ans auparavant, Tolhuin comptait quatre-vingts habitants. C’est à ce moment-là qu’Emilio a ouvert sa boulangerie, la première du village. Son entreprise est rapide­ment devenue un rendez-vous touristique important, un en­droit où tous les voyageurs et les personnalités s’arrêtent, plus pour voir Emilio que pour manger ses facturas. Le boulanger aime se faire photographier avec les sportifs, stars du show­biz, politiques ou autres personnalités d’Argentine. Ses murs sont tapissés de centaines de portraits qui font la renommée du lieu.
Emilio nous accueille durant la nuit puis nous accompagne pour la dernière étape. Des cyclistes ont dû partir, d’autres les ont remplacés. Nous sommes huit à démarrer de la boulan­gerie La Unión. Les paysages sont bien différents de la veille. La forêt, lorsqu’elle n’est pas brûlée par des incendies, étale les premières couleurs de l’automne et recouvre toutes les montagnes dominant les lacs. Après cinquante kilomètres la route s’élève. Ushuaia est la seule ville d’Argentine du coté ouest de la cordillère des Andes. Il me faut traverser une der­nière fois la montagne qui a été le fil directeur du voyage, le cordon qui relie Lima à Ushuaia. Lors de l’ascension du col Garibaldi, j’éprouve un sentiment particulier : c’est le dernier du voyage.
La route ondule ensuite doucement. Nous nous arrêtons maintes fois pour attendre les retardataires, profiter des paysa­ges et des facturas d’Emilio. Finalement c’est en peloton groupé que nous arrivons à Ushuaia. Il est 17 heures lorsque nous faisons une photo de groupe devant le panneau annon­çant la bienvenue dans la ville, dite la plus australe du monde. Tous doivent repartir pour Tolhuin ou Rio Grande, nous nous séparons.

C’est la dernière nuit sous la tente. Je repense à tous les bivouacs passés. Je n’ai payé qu’une quinzaine de fois pour dormir. Le reste du temps je me suis installé sur et sous les ponts, dans des déserts de sel ou de sable, dans des maisons abandonnées, sur des places de village, dans un commissariat ou dans des familles chaleureuses, dans des hôtels parfois, le plus souvent invité par le Rotary club, à la belle étoile enfin, sur une dune de sable, en face d’un glacier ou sur le bas-côté de la route. Plus de cent quatre-vingts nuits entre le Pérou et l’Argentine. Ce soir c’est la dernière. Je suis sur un petit carré d’herbe verte situé juste en dessous de la route, au niveau du panneau d’entrée de la ville d’Ushuaia. Des arbres me protè­gent des intempéries. Je suis bien mais n’arrive cepen­dant pas à dormir.

Je me lève de bonne heure et me rends lentement en ville. Juste avant d’arriver au port je croise José, un cycliste qui m’avait accompagné à la sortie de Rio Grande. Il était ici hier pour participer à une compétition de VTT qu’il a brillamment remportée, et m’offre sa médaille en guise de souvenir. C’est la première fois que je reçois le trophée d’une compétition cycliste ! Il m’accompagne jusqu’au camping « Rio Pipo » construit par le gouvernement pour accueillir les sportifs nationaux. Un gîte m’est réservé. Teresa est posée sur sa béquille, mes sandales sont posées sur le carrelage. Je suis allongé sur un lit moelleux, le regard absorbé par le plafond qui me protège. Le voyage est terminé.

En cent quatre-vingt-neuf jours de voyage, onze mille deux cent vingt kilomètres ont été parcourus. Maintenant je pose le vélo avec une immense joie. Les derniers moments se sont déroulés dans un grand bonheur. J’ai eu la chance inouïe d’être accompagné par un groupe de joyeux cyclistes, parfois délurés. J’avais espéré la fin du voyage bonne ; elle a été exceptionnelle.

*

Dans l’après-midi je découvre Ushuaia, je flâne sur les quais. Pensif, je regarde devant moi le canal de Beagle où un bateau de croisière décharge des touristes par centaines. Ils sont venus ici pour voir, dit-on, le bout du monde. Car Ushuaia a bâti sa notoriété sur cette appellation. Assis en tail­leur, j’observe l’horizon. Me voilà donc au bout du monde ? C’est en tout cas ce qu’atteste le tampon donné par l’Office du Tourisme sur mon passeport. « Ushuaia, fin del mundo ». Les Chiliens disent pourtant que la fin du monde n’est pas ici mais bien quelques kilomètres plus bas, à Puerto Williams, bourgade de deux mille habitants qui gonfle pour devenir ville. Mais que représentent ces quelques kilomètres à l’échelle de ce voyage ? Même si je me rendais encore plus au sud, je me poserais la même question en regardant l’Antarctique. Est-ce le bout du monde ?
Officiellement, c’est mon deuxième « bout du monde » atteint en bicyclette. En 2005, je m’étais rendu à Gisborne, la première ville de la planète à voir le soleil se lever. La plus orientale donc. Des « bouts du monde », combien en existe-t-il réellement ? Certainement bien plus de deux, des dizaines probablement, des milliers en réalité. Car chaque lieu du globe en est un pour celui qui habite aux antipodes.
Je scrute l’horizon, Teresa à mes côtés : combien allons-nous en découvrir ensemble ? Cette pensée se perd dans l’hori­zon. Peut-être s’arrêtera-t-elle sur un autre continent, sur des terres que je parcourrai lors d’un autre voyage. La réponse me sera donnée dans les prochains mois…

Il me faut à présent terminer le récit. Quelle lettre choisir ? La question est importante, car c’est sur ce dernier signe que le lecteur terminera le voyage. S’il l’a aimé autant que moi, alors je souhaiterais le clôturer comme il a débuté, sur la même note de gaîté, d’enthousiasme, de découverte, de peur et d’inconnu aussi. L. L comme là-bas, prochaine destination que je n’ai pas encore inscrite sur mes cartes, mais peut-être déjà imaginée. L comme loin d’ici, sûrement. Un autre continent probablement. L comme ailes, celles du condor prêt pour un nouvel envol.

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