Chapitre 10 : Bolivie


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Les Boliviens ressemblent aux Péruviens. Ils m’annoncent deux kilomètres pour rejoindre Copacabana ; il y en a neuf. Sur les rives du lac Titicaca, cette petite ville ressemble à celles du Pérou. Des rues étroites bordées de boutiques vendant biscuits et chocolats mènent au marché. Les fruits s’entassent harmonieusement, les vendeuses de jus de fruits aguichent les passants, l’odeur de viande fraîche soulève le cœur. Plus loin, sur la plaza de Armas se dresse une imposante église coloniale ; de nombreuses boutiques étalent sur les trottoirs des produits artisanaux aux couleurs vives.
Même si la ville est touristique, cette activité semble moins agressive, plus respectueuse des gringos. Les prix ne sont pas plus élevés malgré la couleur de ma peau (ou, plutôt, celle de mes cheveux blonds, car mon épiderme, lui, est bronzé depuis longtemps).
C’est sur la plage que je m’endors, avec vue sur les bateaux de plaisance. Une fois de plus le vent m’annonce une nuit agitée. Il remue ma tente et la surface du lac. Les vagues s’échouent à quelques mètres de moi en murmurant des sons agréables et apaisants. La Bolivie ressemblant au Pérou, une meute de chiens vient interrompre mon sommeil. Il est 2 heures du matin lorsque je sors de ma tente. Quelques jets de pierre bien ajustés suffisent à les faire taire.

En dépit de ma précédente expérience en bateau, j’embarque pour l’île du Soleil. Un escalier permet de rejoin­dre le sommet. Le chemin se poursuit sur la crête, offrant un panorama de part et d’autre de l’île. La similitude avec la Croatie est étonnante. D’abord le bleu intense du lac, pur et foncé. Ensuite les îlots disséminés à la surface, et la côte au loin qui fait penser à d’autres îles. Parfois l’immensité du lac se perd à l’horizon, étendant ses 8 300 km² comme une vaste mer. Il y a aussi des petits ports nichés dans des baies natu­relles, et puis le décor fait de rocs. L’herbe est rase et a bien du mal à satisfaire l’appétit des maigres moutons.
La similitude s’arrête lorsque, au bout du chemin, des ruines incas se dressent devant le lac. Elle s’arrête aussi lorsque je veux marcher trop vite. A 4 000 mètres d’altitude, le souffle me manque rapidement. Je trouve sur cette île une quiétude agréable alors qu’il s’agit pourtant d’un lieu touristi­que. Je m’éloigne du chemin de pierre et m’assieds face au lac. Il est calme, rien ne bouge, l’immensité me remplit d’énergie et me comble de bonheur, m’enivre de sensations aussi agréables qu’indéfinissables. Je suis en Bolivie, sur le lac Titicaca. Cette idée m’est souvent venue en rêve ; à présent c’est la réalité. Je savoure cet instant de repos car je le sais, il n’y en aura pas beaucoup en Bolivie. Comme au jour de mon départ, à Lima, j’oscille entre peur et excitation : j’appréhende le défi qui m’attend ; je suis nerveux à l’idée de découvrir ce pays.
Après cet intermède, je discute avec un Bolivien travail­lant aux Etats-Unis. Il déplore la situation actuelle, qui fait de son pays le deuxième plus pauvre de l’Amérique latine après Haïti. La Bolivie n’était pas si miséreuse avant, mais, selon lui, la corruption et les mauvaises décisions politiques n’ont fait qu’aggraver les choses. La population bolivienne compte 60 % de pauvres, 38 % de très pauvres et 2 % de riches selon une étude récente. Le salaire moyen mensuel de cinquante euros éloigne la perspective de jours meilleurs.

*

À bord d’un autre bateau, le lendemain, je traverse le lac dans sa partie la plus étroite. Ici, on a sans doute misé sur le tourisme, jadis, à en croire les nombreux restaurants et hôtels en ruines, les complexes touristiques inachevés. Certains ont résisté et proposent des menus composés de truites pêchées dans le lac. Les maisons sont un peu différentes de celles du Pérou. Alors que les murs du rez-de-chaussée sont faits de terre, le premier et parfois le deuxième étage sont construits en brique. Ils ne sont pas peints de slogans politiques comme au Pérou : la dernière élection a dû avoir lieu depuis bien longtemps.
Huarina marque la fin du lac. Ce village est niché au pied d’une chaîne de montagnes qui s’étend sur des centaines de kilomètres en une succession de pics enneigés dont le plus haut est le Huayna Potosi, culminant à 6 088 mètres. Je déjeune dans un comedor popular (cantine populaire) animé par une dizaine de cuisinières. Toutes proposent du poisson et il ne s’agit pas d’être trop regardant sur l’hygiène : l’huile de friture a déjà fait long usage, le riz colle à l’assiette, la sauce est douteuse. Pour la première fois du voyage je suis scepti­que sur la capacité de mon estomac à conserver et digérer les aliments que je lui propose. J’essaye de faire passer le tout avec un cola bolivien qui ne fait qu’aggraver la situation : lui aussi est infect. La cuisinière coiffée d’un bonnet rouge et blanc est vêtue d’une blouse bleue. Elle plonge ses mains rondes et courtes dans une bassine rougie par le sang. Elle en ressort un poisson qu’elle éventre et vide sous mes yeux. Ses manches sont remontées sur des poignets aussi rondelets que son visage. Tout en gardant un œil sur la friture, elle prépare le déjeuner du prochain téméraire.
Je lui demande comment est la route pour aller à La Paz.
– Ca monte ? Ca descend ?
– Cinq bolivianos en combi, me dit-elle.
Elle ne semble pas comprendre lorsque je lui dis vouloir m’y rendre à vélo alors qu’il existe des bus pour y aller. La Paz est très loin d’ici, au moins soixante-quinze kilomètres… De mon côté je peine également à saisir ses paroles. L’accent entre le Pérou et la Bolivie est différent. Si les Péruviens parlent un castillan soigné, lent et bien articulé, les Boliviens de cette région, eux, mâchent les mots et chuintent les « s ». Je comprends tout de même qu’elle m’offre le repas. Il était pourtant le moins cher trouvé jusqu’ici. Cadeau supplémen­taire, je m’en tire avec une semaine de forte diarrhée…

*

A El Alto, je me dirige vers le Huayna Potosi, puis Chacaltaya, la station de ski la plus haute au monde (5 300 mètres). Yves et Gaël s’y sont rendus et me l’ont présenté comme un défi à relever.
Je m’élance sur la route défoncée faite de pierres tranchan­tes. Qu’elle est difficile ! Je dois poser pied à terre de nombreu­ses fois, prêt à faire demi-tour et pestant contre mes deux collègues. Le sommet n’est qu’à quelques kilomètres. Dix, huit, six. Je m’en approche inexorablement. Une série de virages me désespère, puis la route se fait moins pentue. Subi­tement, le Huayna Potosi réapparaît à ma gauche. Là, une famille déjeune en contrebas de la route. Voyant mon état de fatigue prononcé, ils m’offrent un verre de Coca-Cola, boisson que l’on retrouve partout ! Ragaillardi, je termine l’ascension en grimaçant. Après trois heures d’effort j’arrive à 5 300 mètres d’altitude ; c’est mon record.
La vue sur El Alto et La Paz est surprenante. El Alto s’étale de tout son long sur le plateau qui s’arrête brutale­ment. La Paz apparaît ensuite, construite à flanc de falaise dans un vaste canyon. Plus à l’est le volcan Illimani est enveloppé de nuages alors que devant moi le Huayna Potosi ressemble à un iceberg émergeant du plateau.
Je redescends un peu plus tard. Un grand rassemblement a lieu à l’endroit où j’avais posé ma tente la veille. Les minibus traversent le plateau sous la poussière, côtoyant beaucoup de piétons ; la musique baigne la foule. Un Bolivien m’explique qu’aujourd’hui est célébrée la fête des morts. Tout le monde se rassemble pour manger, chanter et boire. Des pieds de canne à sucre mis en gerbes sont dressés vers le ciel ; à leur sommet est placée la photo d’un défunt. Sous chaque hutte provisoire du pain est déposé en offrande. A côté, les hommes vêtus de noir jouent de la flûte ou des percussions tout en chantant tandis que les femmes assises avec les enfants discu­tent. Ainsi s’écoule cette journée sainte. Les Boliviens en petits ou grands groupes fêtent leurs défunts.

La route chute brutalement à l’entrée de La Paz. Dominée par le Illimani et le Huayna Potosi, la ville m’impressionne. Elle grouille de toutes parts, crie, hurle, ronfle, rit, klaxonne. Alors qu’en Europe on grimpe à mille mètres d’altitude, en Bolivie on descend à trois mille ! La Paz est la capitale la plus haute du monde, de 3 300 à 4 000 mètres. Les rues sont extrêmement pentues ; j’atteins rapidement la plaza de Armas située en bas de la ville. C’est là que se trouve le quartier des affaires symbolisé par de grands immeubles de verre. Je souhaite quitter La Paz pour me diriger vers Coroico. Je demande mon chemin à un policier :
– Tous les bus sont déjà partis. Il te faut attendre demain matin.
– Mais je ne veux pas prendre le bus. J’y vais à vélo.
– A vélo ? Pas ce soir. Il est trop tard pour voyager. Tu trou­veras un hôtel à deux rues d’ici. Repose toi et reprends la route demain.
Intrigué, je lui demande des précisions. Y a-t-il une réglementation que j’ignore et qui m’interdirait de pédaler en soirée ? Me regardant avec gravité, il m’explique qu’il me faudra traverser des quartiers peu sûrs pour sortir de La Paz.
– Si tu décides de partir ce soir, tu risques de te faire plan­ter un couteau dans le ventre et trancher la gorge ! ajoute-t-il en faisant des gestes explicites.
Ah ! C’est donc ça ! Rassuré, j’insiste pour connaître le chemin me permettant de sortir de la ville, et il consent finale­ment à me renseigner, peiné de me conduire vers une mort probable…

La nuit tombe et je ne vois toujours pas la fin de la ville ; finalement, je m’arrête. Mon gendarme serait ravi de cette sage décision. L’hôtel annonce complet. Je suis exténué, il fait nuit, j’insiste. Il y a ici une grande cour, j’explique que je peux y dormir à même le sol entre deux voitures. Devant mon insistance l’hôtesse appelle la patronne. Celle-ci m’offre une chambre pour vingt-cinq bolivianos (deux euros et demi). Les deux femmes tergiversent pour savoir quelle pièce sera la plus pratique pour mettre mon vélo. Il y aurait donc plusieurs chambres libres alors qu’il y a quelques minutes on m’annonçait un hôtel complet. Quand je demande des explica­tions, la femme avoue timidement qu’ils ne sont pas habilités à recevoir des étrangers, et qu’ils risquent une forte amende en cas de contrôle… Je n’insiste pas et m’installe. En guise de mur, c’est un portail en fer qui me sépare de la rue. J’ai l’impression d’avoir planté ma tente sur le trottoir, avec tous les pacéniens réunis. La Paz est bruyante, surtout au réveil. 5 heures. « Llamada ! Llamada ! » (Téléphone ! Téléphone !), crie une jeune femme. « Tomate ! Tomate ! Dos cinquanta. Tomate, dos cinquanta ! », crie une autre. Madame, est-ce vraiment l’heure de vendre des tomates ? Ainsi se réveillent la ville et ses commerces. Ici comme au Pérou, tout se passe dans la rue ; est bon vendeur celui qui parle fort. Sans oublier les chauffeurs de combis : « Coroico ! Coroico ! ». Cocorico, me voilà debout !

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Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud