Chapitre 11 : La route de la mort (Bolivie)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Coroico. Qu’y a-t-il derrière ce nom à consonance fran­çaise ? Rien de spécial en réalité. Mais la route pour s’y rendre est une légende. C’est celle des Yungas qui débute réel­lement au col de La Cumbre, à 4 700 mètres, et qui descend sur soixante kilomètres. Si les trente premiers sont goudronnés, les trente autres ne le sont pas ; ce sont les kilo­mètres les plus dangereux au monde qui valent à cette portion le nom peu envié de El camino de la muerte (la Route de la Mort). En moyenne, vingt-six véhicules basculent dans le ravin chaque année. La piste est très étroite, à peine plus de trois mètres de large par endroits. Pendant longtemps c’était la seule possibilité de rejoindre Coroico : le trafic était impor­tant. Le plus grave accident fut celui d’un bus, tuant plus de cent personnes. Aujourd’hui elle est beaucoup moins utilisée car un nouvel itinéraire a été ouvert en 2003 dans une vallée voisine. Elle continue cependant à faire le bonheur des touris­tes à vélo, excités par cette route de légende, bien qu’elle ait fait couler tant d’encre et de larmes.
A la sortie de la ville, une femme vide ses ordures sur le bord de la chaussée. Plus tard des personnes passeront les ramasser. La Paz peut paraître propre. Comme à Arequipa, il n’y a pas de poubelles mais des gens chargés de ramasser les détritus jetés à même le sol. Armés de gants et de balais de paille, ils arpentent les rues de la ville avec peu d’enthousiasme mais beaucoup d’efficacité. Où vont les ordu­res ? La réponse était donnée à Arequipa, lorsqu’au pied du Misti on pouvait voir une quantité inimaginable de sacs plastiques volant au gré du vent. La ville est propre, au détri­ment des alentours.

Les cars déposent les touristes au col de La Cumbre, à 4 700 mètres d’altitude. « Rock’n roll ! » lance un guide pour motiver ses troupes. Le grand frisson peut commencer. Je descends avec un groupe de touristes vététistes suréquipés : casques haute technologie, suspensions dernier cri, protec­tions en tous genres. Avec ma casquette et ma grosse Teresa chargée à craquer, je fais sensation !
Les premiers kilomètres se déroulent dans une immense vallée glaciaire qui se resserre en une vallée en V tout aussi importante. Trente-deux kilomètres de frénésie à peine coupés par une petite montée. Puis vient la route de terre, celle que tout le monde attend et qui nous a tant fait rêver. Un panneau demande de rouler à gauche. En effet, ceux qui descendent doivent rouler du côté du ravin pour que les conducteurs puissent voir à combien de centimètres du gouf­fre passent leurs roues lors des croisements. Dès les premiers virages la route rétrécit et surplombe un gouffre à pic. Chaque erreur se paie de façon dramatique. Un faux mouve­ment, un petit écart et c’est la mort certaine. Sinueuse et étroite, la piste serpente à flanc de ravin. Les croix jalonnent le parcours. 1993, 2003, 2006. Certains accidents mortels ont donc eu lieu après l’ouverture de la route parallèle. Je descends avec précaution en suivant parfois un groupe de touristes cosmopolites, et m’attarde devant certaines croix en osant regarder le ravin qu’elles signalent. Quelle mort atroce pour les personnes ayant basculé ici.
J’avais comparé en Nouvelle-Zélande la route de Motu à celle-ci, ou du moins à ce que j’imaginais. Il y a certes quelques similitudes. Elle n’est pas goudronnée, le gouffre est de taille, la végétation est luxuriante et laisse entrevoir des fougères arborescentes. La comparaison s’arrête lorsque l’on s’attarde sur les nombreuses croix ; lorsque l’on regarde la route qui ne cesse de descendre ; lorsque notre œil ne peut distinguer le fond de la vallée. Cette route étroite est unique. Aucune ne peut lui être comparée, et la descendre à vélo est un moment fort en émotions et en frissons.
Après deux heures nous arri­vons finalement à Yolosa, à 1 185 mètres d’altitude. Trois mille six cents mètres ont été dévalés en soixante-cinq kilomè­tres. Alors que le sommet était embrumé et froid, ici il fait chaud et humide. Nous sommes dans la partie amazo­nienne de la Bolivie. Mes compagnons partent se doucher à Coroico. Je prépare des pâtes pour reprendre des forces et j’en profite pour discuter avec les gens qui attendent ici comme moi un bus pour La Paz. Une femme me demande comment était la route.
– Fantastique ! lui dis-je.
– Fantastique ? Mais c’est une terreur !
En effet, elle est fantastique pour celui qui la parcourt joyeu­sement à vélo. Elle devient une terreur lorsque l’on doit la prendre par obligation, en craignant d’y perdre la vie. Cette femme a certainement dû trop souvent voir partir son mari ou ses enfants avec la peur de ne pas les voir revenir. Peut-être a-t-elle d’ailleurs perdu des aïeux ou des amis. Alors pour elle comme pour les anciens usagers, elle restera toujours une terreur.

Trois Danois (Maly, Andreas et Ane) ont eux aussi effec­tué la descente à vélo avec un prestataire touristique privé. Retournant à La Paz, ils m’invitent à partager leur bus et nous montons ensemble à La Cumbre par la route goudronnée. Elle est bien différente de celle qui nous a permis de descen­dre à Coroico : plus large et en parfait état, elle est tout à fait sécurisante. Il est effrayant de penser que tout ce trafic utili­sait auparavant celle que nous avons descendue.
Andreas travaille à l’ambassade du Danemark à La Paz et me parle de la Route de la Mort. Selon lui le gouvernement ne va plus l’entretenir puisqu’une nouvelle voie est ouverte. Les agences de voyages ne vont pas non plus dépenser de l’argent pour son entretien. Dans une dizaine d’années elle fermera sans doute, naturellement bloquée par des chutes de pierres et de terre. D’autres personnes me disent au contraire qu’elle ne fermera jamais, pour servir d’alternative en cas d’indisponibilité pour cause de travaux ou pour toute autre raison. Seul l’avenir apportera la réponse.
Un des rôles du tourisme pourrait sans doute contribuer à la maintenir en bon état. Pendant que je grimpais à La Cumbre, plus de quinze camionnettes chargées de vélos m’ont doublé, ce qui représente plus de cent cyclistes. D’autres arrivaient encore lorsque j’ai abordé la descente. A cinquante ou soixante-dix dollars l’excursion, cette activité sur un site touristique majeur de Bolivie, avantagé par sa proximité de La Paz, peut être une bonne source de revenus. Enfin, des organisations telles que l’Unesco pourraient interve­nir pour qu’elle ne soit pas laissée à l’abandon. Je pense personnellement qu’il est important de la préserver à cause de son caractère unique. Elle a de plus plongé des famil­les et des villages entiers dans la tristesse ou le déses­poir, la peur et la douleur. Les croix ne doivent pas tomber dans l’oubli…
Je descends du bus à La Cumbre. Il fait froid. Natalio est le garde du parc national Cotapata. Malgré son invitation à dormir dans le refuge, je décide de planter la tente. Cette journée m’a terriblement marqué et je veux être seul pour y réfléchir. Après avoir apprécié le coucher de soleil sur un christ rédempteur apportant une protection insuffisante à la vallée qui plonge à Coroico, je me glisse dans mon duvet. Des cauchemars hantent ma nuit : je me vois basculer dans le ravin avec mes sacoches. Mon rêve est alimenté par les propos d’une guide rencontrée avant la descente. Elle m’avait mis en garde : une des dernières victimes a été un cyclovoya­geur ayant perdu le contrôle de sa bicyclette. La Route de la Mort sévit toujours et sa légende reste bien vivante…

*

De retour à La Paz, je m’offre un déjeuner à l’hôtel cinq étoiles « Plaza » qui propose un buffet à volonté pour cinquante bolivianos, de quoi revigorer un cyclovoyageur. Le buffet est alléchant, il convient d’adopter une tactique soigneu­sement préparée pour ne pas être contraint à l’abandon : manger peu mais de tout, et surtout garder de la place pour les desserts… Je retrouve Christine et Nicolas, un couple franco-québécois avec qui j’ai fait une partie de la descente de la mort à vélo. Ils me suivent pour les trois premiè­res entrées et un plat principal. Rassasiés, ils m’abandonnent afin de profiter plus amplement de leur dernier jour de vacances, me laissant seul avec mon appétit. Je prends encore trois plats principaux avant de me diriger avidement vers les gâteaux. J’en mange deux puis enchaîne avec une délicate salade de fruits dont le jus me comble de plaisir. C’est là que le drame arrive : plein à craquer, je cale, des sueurs froides parcourent mon front. Je dois me faire une raison : je ne pourrai pas savourer les deux derniers gâteaux. Je tourne en rond plus de quinze minutes dans l’hôtel sous les regards amusés des serveurs. L’un d’eux finit par m’indiquer les toilettes où je vomis l’excès de ma gourmandise… C’est avec difficulté que je reprends les commandes de Teresa. Quelques mètres plus loin je m’arrête sur un banc public et j’y reste l’après-midi sans pouvoir bouger. Ce buffet était exceptionnel !

Si je retrouve à La Paz la même activité qu’à Lima, l’atmosphère est ici particulière. Cette ville me plaît. Beau­coup moins agitée que sa voisine péruvienne, elle est toute­fois marquée par des contrastes forts. Dans le quartier de San Pedro (le quartier des affaires) où je suis hébergé par le Rotary club, des enfants gantés et cagoulés (pour ne pas être reconnus de leurs amis, de leurs professeurs ou de leurs voisins) cirent les chaussures des hommes d’affaires ou des dames de bonne famille. De petites épiceries fleurissent sur les trottoirs. On y vend de tout : beaucoup de chocolats et sucreries, des produits pour bébés, des piles, des pinces, du maquillage, des stylos, des disques, des sacs à main, des journaux, des vêtements en laine. En face, des vitrines affichent des vêtements de luxe, des montres de prix ou des bijoux en or. On peut également trouver des chaussures à quatre euros, produits de la contrefaçon des grandes marques. La rue Sagarnaga qui part de la cathédrale est réservée à l’artisanat. On y retrouve les objets traditionnels, pendentifs, ponchos, gants, bonnets en alpaga. Elle coupe la rue Linares au bout de laquelle se trouve le marché de la sorcellerie. Les commer­çants y vendent des fœtus de lamas séchés, des animaux empaillés, mais aussi des poudres, herbes ou pilules contre la bronchite, le diabète, les problèmes gastriques, l’infertilité… Tous ces produits proviennent des civilisations pré-Incas.
Dans la rue Linares se trouve également le musée de la coca. Je le visite pour en apprendre plus sur cette feuille qui, jusqu’à l’arrivée des conquistadors, ne faisait rien de mal. Il s’agissait, et il s’agit encore, d’un élément de la culture des peuples des hauts plateaux andins qui ont l’habitude de la culti­ver et de la consommer depuis des millénaires. Aujourd’hui la coca est toujours utilisée dans des cérémonies religieuses ou comme monnaie d’échange. Malheureusement, la cocaïne et le narcotrafic tuent des milliers de personnes chaque année à travers le monde. Et la consommation de Coca-Cola est à l’origine de bien des pathologies.

Jaime est le président du Rotary club de La Paz San Jorge qui a organisé la communication de mon arrivée. Il a trente-cinq ans, ce qui est très jeune pour un président rotarien. Incroyablement bon, il incarne à lui seul les valeurs les plus nobles de la société choisies par le Rotary club : la fraternité, la générosité, le partage. La fonction de cette association inter­nationale est d’aider les personnes en difficulté, prises au piège de la maladie ou de la pauvreté. Jaime entre parfaite­ment dans ce cadre-là. En plus de m’héberger ici, il s’est démené corps et âme pour promouvoir le don du sang grâce à mon arrivée. Et il y a fort à faire, dans cette ville où, en moyenne, seules deux personnes vont donner leur sang volon­tairement chaque mois. Les autres sont des « dons compensés », destinés à des familles ou des amis, comme cela se fait en Bulgarie ou en Roumanie par exemple.
Jaime a contacté le centre de don du sang et ils ont préparé ensemble un programme concentré sur mon court passage parmi eux. En trois jours, j’effectue treize interventions télévi­sées, deux interviews radios et trois reportages pour des journaux. Jamais des journées de repos n’ont été aussi fatigan­tes ! Par deux fois des présentateurs télévisés donnent leur sang en direct, montrant ainsi qu’il ne faut pas plus de dix minutes pour sauver des vies. L’effort exceptionnel de communication a porté ses fruits : le deuxième jour, plus de trente personnes sont venues. Cette action a également permis d’impliquer le Rotary club de La Paz San Jorge. Ils se sont engagés à aider la banque du sang pour augmenter le nombre de donneurs. Ils projettent d’aider à l’acquisition des papiers nécessaires au fonctionnement d’un bus pour faciliter le collectage dans les universités, les entreprises et ailleurs.

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