Chapitre 12 : Des volcans aux lacs salés


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Je reprends la route après quatre jours passés à La Paz. A la jonction de La Paz et d’El Alto, la ville s’active. Les combis sont nombreux, et les pilotes rameutent les passagers à grands cris. Certains vont même jusqu’à monter sur le toit de leur véhicule pour être plus visibles. Je me faufile au milieu de ce brouhaha, enchanté de cette activité.
A mesure que la ville disparaît, l’Altiplano s’étend devant moi. A ma gauche, l’impressionnant Illimani étincelle sous les rayons du soleil matinal, alors que dans mon rétroviseur le Huayna Potosi domine le vaste plateau et veille sur moi jusqu’à Calamarca. Là, une colline le cache à mes yeux, me laissant seul face à l’horizon.

L’Altiplano est un vaste plateau étalé à 4 000 mètres d’altitude où la végétation est rase et sèche, où le sable s’envole en colonnes de poussières tourbillonnantes dressées vers le ciel. Un plateau découpé par de longues lignes droites bitumées où le vent change de sens brutalement, apportant sourire ou détresse dans un temps record. Un plateau où le froid et le chaud luttent perpétuellement. Durant le jour, la chaleur mêlée au vent me dessèchent et me déshydratent. Ils me brûlent les mains jusqu’à les rider et les crevasser comme celles d’un vieillard. Le soir, le froid prend le relais avec violence, gelant mes doigts, achevant ainsi le travail du soleil.
L’Altiplano est un lieu hostile où la population, paysanne en grande majorité, est d’une extrême pauvreté. Comment vivre d’une terre si inhospitalière ? Les enfants que je croise travaillent avec leurs parents et me regardent passer avec des yeux écarquillés. Leur visage reste fermé, aucun ne me sourit.
Arrivé à Patacamaya, je bifurque vers l’ouest. J’ai l’agréable surprise de distinguer devant moi le volcan Sajama ; derrière moi l’Illimani résiste aux kilomètres qui défilent. Deux géants se font face ; l’un à 6 542 mètres, l’autre à 6 438. Avoir le Sajama en point de mire dans un paysage de désolation comme celui-ci est réconfortant et moti­vant. Chaque coup de pédale le rend plus grand, et lorsqu’il disparaît derrière une colline, je pédale plus vite encore pour le retrouver quelques kilomètres plus loin.
Plus ce volcan se rapproche, plus il me fait penser au mont Taranaki en Nouvelle-Zélande, comme lui cône parfait de plus de deux mille mètres de hauteur, coiffé par un glacier, dominant un vaste espace plat. Cela fait plus de deux cents kilomètres que j’ai ce volcan devant les yeux. L’Altiplano est immense, aussi le voyage devient monotone. Pour passer le temps, mes pensées s’envolent à nouveau vers la France. Jamais je n’ai autant pensé à ceux que j’aime. Pourtant je me réjouis d’être ici, mais simplement songer à mes amis me réconforte. Alors je soliloque, j’espère, j’angoisse. Dans mon cœur, chacun a une place et, selon l’humeur, je voyage avec tel ou tel ami, telle ou telle histoire de ma vie. Ainsi le plateau défile, le Sajama se rapproche.

La route conduit à Arica, ville portuaire du Chili. De nombreux camions transportent des voitures en Bolivie qui n’en produit pas. Le pays possède des richesses naturelles immenses, mais la plupart des entreprises n’a pas suffisam­ment de capitaux pour transformer la matière première. Elles doivent l’exporter à très bas prix et importer bon nombre de produits finis très coûteux.

Je trouve refuge dans une maison abandonnée près d’une rivière. Il reste quatre murs et une porte, le toit est inexistant. J’y plante ma tente et m’apprête à dormir lorsqu’un projectile est violemment lancé contre la maison, suivi de deux autres. On m’attaque ! Quelqu’un m’a découvert et veut me déloger. Accroupi, les jambes tremblantes, j’attends le prochain assaut. Je me tais et écoute. Le silence… Puis une moto démarre, mes agresseurs s’enfuient. Je sors de ma tente encore terrorisé et fais l’état des lieux. Des éclats de briques gisent près de moi. Un nid d’oiseau est tombé sur le porte-bagages de Teresa. Voilà la cible de ces garnements. Au parc naturel Sajama, où tant d’espèces animales ont déjà disparu, on chasse même les oiseaux… Je vais me coucher rassuré.

A quelques kilomètres de la frontière chilienne je bifurque en direction du village de Sajama et m’enlise rapidement sur la piste sablonneuse. C’est là que je décide d’opérer Teresa. Les pneus que j’avais trouvés s’étant révélés inaptes, je me suis résigné à changer la roue avant de mon vélo. J’ai donc acheté une nouvelle roue à La Paz, plus petite mais mieux chaussée. J’effectue la transformation au pied du Sajama, du Parinacota et du Pomerape, deux autres volcans de plus de six mille mètres ajoutés au décor. Un groupe de vigognes traverse la piste, un condor me survole. Dans ce décor enchan­teur, Teresa se retrouve parée d’une roue clinquante. Seule conséquence néfaste de ce changement : je n’ai plus de frein avant. Peu m’importe, je compte sur le sable et le vent pour me ralentir.
Entouré de plusieurs monstres volcaniques, le village de Sajama est désert. C’est dimanche, seul le gardien du parc est présent avec sa femme. Les vingt bolivianos payés, je m’en vais à pied vers un champ de geysers que j’atteins après une heure et demie de marche. Plusieurs cuvettes d’eau sont creusées dans un espace brûlé par le soufre et la chaleur. On aurait envie de s’y baigner, mais l’eau est bouillante. Certaines mares sont en ébullition et le liquide gicle hors de terre. Pas de grands jets comme on peut en voir en Islande ou en Nouvelle-Zélande, mais des formations qui rappellent la forte activité volcanique de cette région.

Je reviens rapidement sur mes pas. Vidé de ses habitants, le village perdu aux confins de la Bolivie laisse une impres­sion de bout du monde. Je l’abandonne au vent et pars vers d’autres lieux. Je longe une nouvelle fois la frontière chilienne avant de lui tourner le dos. Le soleil se couche derrière les deux volcans Parinacota et Pomerape qui couvrent de leur ombre leur voisin le Sajama. Seule la cime coiffée du glacier est à présent éclairée. Elle se colore d’un rose captivant. Le Sajama est définitivement le maître des lieux ; c’est lui qui, le dernier, éteindra la lumière. Le ciel devient violet, les montagnes ne sont plus que silhouettes, et le vent continue à me pousser vers Cosapa.
Durant la nuit passée sous un pont, j’ai rêvé du condor, celui là même que j’ai vu la veille, haut dans le ciel. Est-ce un bon présage ? Vais-je évoluer sur les pistes avec autant d’aisance qu’il le fait dans les airs ? Je le souhaite même si je crains ne pas être à la hauteur de cet espoir ! J’interprète cette vision comme une protection, une force tutélaire offerte par la nature pour que j’atteigne mon but. J’en ai le plus besoin à ce moment-là. A partir d’aujourd’hui je ne verrai plus de bitume jusqu’à San Pedro de Atacama ; au mieux, je roulerai sur des pistes. Dès lors, le voyage prend la tournure d’une aventure.

*

Je me ravitaille pour trois jours à Cosapa. Mon objectif est de rejoindre Tres Cruces en longeant la frontière chilienne. Au programme : du sable, des sentiers, des salars, des galères ! Des villages sont indiqués sur ma carte. Existent-ils ? Vais-je les trouver dans ce labyrinthe de pistes ? Avant de partir, un Bolivien me fait remarquer, en faisant passer son pouce d’une oreille à l’autre, que je risque de me faire tran­cher la gorge.
– La région n’est pas sûre, me dit-il parce que je refuse de lui donner de l’argent.
Je pars l’esprit serein, ces remarques ne m’effraient plus.
Le début du parcours se déroule sur une piste large et facile. Mais les choses se gâtent rapidement. Les traces de voitures s’effacent peu à peu pour disparaître complètement. Aidé de ma boussole, je me dirige plein sud en suivant les sentes tracées par les lamas. Devant moi s’étend l’Altiplano, gigantesque et plat, angoissant. Des touffes d’herbe à perte de vue ; je slalome entre elles, les frôle, m’y heurte. Je cherche du regard les endroits herbeux plus roulants. A défaut je me concentre à tenir le guidon bien droit. Chaque mouvement trop brusque se termine par l’ensablement ou la chute. Ce parcours me séduit mais il m’épuise. Mais après tout, ne ména­geons pas nos efforts : je suis là pour découvrir le pays d’une manière originale, alors je suis sur la bonne route. Je vois malheureusement beaucoup d’ossements : mâchoires, côtes, vertèbres, crânes ou des cadavres entiers en voie de décomposition. Ce sont souvent ceux des lamas. Il n’y a pas de place pour les faibles. Sur l’Altiplano, maladie est syno­nyme de mort. Ne voyant pas de cadavre de bicyclette, je pour­suis confiant.
Après dix kilomètres, mes roues croisent de nouveau une piste. Je la suis. La boussole m’est encore indispensable lors des nombreuses intersections. La piste est d’humeur varia­ble : lisse, caillouteuse ou ensablée. Dans ce dernier cas je dois pousser mon vélo et l’effort est conséquent. Je pense alors au désert du Sud Lipez qui m’attend bientôt. Sera-t-il plus difficile ?
Tout en marchant sur la piste, une femme file la laine. Elle pense arriver à Sacabaya dans quatre heures. Ce village existe donc. Nous nous quittons sur un sourire. Je bifurque dix kilo­mètres plus loin vers un clocher, pensant qu’il s’agit du village. Une petite chapelle blanche, un cimetière et quelques maisons se dressent autour de la place. Un écriteau de l’Institut National des Statistiques est apposé sur la porte de l’église : « Censada ». Datant de 2001, il est clouté sur les portes des dix maisons du village, toutes cadenassées. Le village est abandonné aux vents depuis sept ans. Je suis dans un lieu qui n’existe plus où la nature reprend ses droits. Les grains de sable se détachent peu à peu des habitations pour repartir au loin. Il y faudra des siècles, mais le processus est en marche ; le vent, telle une hache émoussée, ronge la base des maisons.

Une masure n’a pas de porte. J’y trouve une boîte de conserve rouillée, un calendrier de propagande politique datant de 1997, quelques morceaux du squelette d’un animal et beaucoup de poussière. Je pose mon duvet sur un lit de terre. Avant de m’endormir, je jette un dernier regard sur le clocher de l’église qui s’élève dans le ciel rougi. Ombre d’un village passé.

Je le quitte le lendemain en suivant la rivière un peu plus au nord et roule sur un salar dont le sol durci par le sel me procure d’agréables sensations. Il laisse pousser par plaques une végétation rase que mon ombre effleure. Derrière moi l’église disparaît dans l’immensité du plateau. Je longe une rivière, sept flamants roses s’envolent à mon approche. Leur couleur éclatante se découpe sur la chaîne de volcans dessi­née au loin. En suivant leur vol du regard je pense au voyage. Serein, heureux, je le vis en parfaite harmonie avec la nature. Existe-il autre chose au monde qui puisse m’apporter un tel sentiment de bonheur ? On pourrait croire que la solitude rend le voyage plus difficile, et spécialement la traversée de ce désert. Eh bien non, au contraire. Etre seul le rend plus intense et plus simple. Ce voyage est mien. Je suis face aux éléments, à la nature que je ne voudrai ni domestiquer, ni abîmer. Ici, elle est hostile à la présence de l’homme et me le fait comprendre. Si j’étais accompagné, je ne pourrais l’apprécier avec autant d’intensité. Dans l’état d’esprit qui est le mien à ce moment de ma vie, je voudrais éviter tout désa­grément important, toute source de frustration. Je suis égoïste. Seul, je parviens à une fusion complète avec mon environnement. La nature est puissante, je lutte contre et avec elle pour pouvoir continuer. Mais le bonheur est décuplé par l’épreuve, et le désert qui se dévoile sous mes coups de pédale est d’autant plus beau.
Le voyage, je le vis aussi en harmonie avec mon corps qui décide du rythme à tenir. Ce n’est pas celui d’un autre mais le mien qui me dicte l’heure du lever, les pauses réparatrices, les heures de pédalage. Certes, l’effort est intense, que ce soit physiquement ou moralement. Mais ce n’est pas une agres­sion. Il est au contraire bienfaisant. Il n’y a en moi rien d’extraordinaire, c’est la force mentale qui me permet de ne pas abandonner le vélo dans la première dune. Je me relève après chaque ensablement et j’attends le prochain avec fermeté, convaincu que je vis des moments uniques, magi­ques, forts émotionnellement, qui enrichissent l’être que je suis en le rendant chaque jour meilleur. Nature, esprit, corps : ces trois composants sont réunis durant cette traversée et fonctionnent en parfaite adéquation, m’apportant un bonheur véritable. Je suis heureux d’être là, poussière parmi la pous­sière de l’Altiplano. Mais poussière qui agit et qui décide de son destin.

La piste sableuse va jusqu’à Sabacaya ; elle traverse deux rivières à gué. Les abords sont encore gelés. Le temps d’une traversée, Teresa se transforme en brise-glace. Alors que je prends mon petit déjeuner sur la place centrale du village, une femme vient à ma rencontre. Nous discutons longuement. Elle m’explique l’histoire du volcan Poquitiqua que j’aperçois d’ici. Il culminait autrefois à plus de 5 000 mètres comme ses voisins. La légende dit qu’un groupe de personnes très riches y habitait : ils maltraitaient des pauvres gens en les tenant en esclavage. Ceux-là se sont sauvés pour se réfugier sur la montagne voisine, et le volcan a explosé, tuant ainsi tous les riches. Aujourd’hui il ressemble à une crêpe bosselée.
La femme m’explique aussi qu’il faut absolument croire en Dieu, car lui seul décide de tout sur Terre. Ne voulant pas lui parler d’athéisme sous peine d’être pris pour un mécréant, je lui parle de ma préférence pour Pachamama. C’est Satan me dit-elle ! J’ai eu tort : d’un mal élevé je deviens ami du mal ! Pourtant, la nature est mon église, la faune sauvage mon curé. En communion avec elles je médite longuement pour accompagner mes efforts. Alors qu’au Pérou Pachamama est sacrée, ici elle serait à rattacher à Satan ? C’est à n’y rien comprendre !
Mon repas achevé, je quitte cette femme au demeurant sympathique.

Je longe à présent des collines ensablées. Les petits hameaux que je traverse sont tous déserts. Actuellement, la construction de la ligne électrique pour alimenter les villages reculés est la principale activité sur le plateau. Les trous sont creusés à la barre à mine, les fils accrochés par des acroba­tes… La nuit approchant, je m’arrête dans un village lui aussi abandonné. Je dors à nouveau à l’intérieur d’une maison après avoir enfoncé la porte…
Arrivé à Sabaya, je dévore un plat préparé sur le bord de la route par une cuisinière. Puis je me dirige vers le salar de Coipasa. Je quitte la piste pour rouler sur ses abords. La progression est bien plus difficile que je ne l’imaginais. Le sol craque sous les pneus, je m’enfonce dans la terre trop meuble.
J’arrive sur du sel. Au début la couche est très fine et bosselée. Comme chaque jour apporte ses peines, Teresa se fait cette fois briseuse de sel. Puis la couche devient épaisse et d’un blanc parfait. Au sol, de gros cristaux durs comme la roche servent d’asphalte. Guidé par ma boussole, j’avance rapidement vers le sud. Il existe des endroits sans limites palpables, dont l’horizon n’a pas de nom. Ce salar en fait partie. Devant moi le lac se remplit d’eau. Mirage, simple reflet du ciel sur le sel. J’avance vers le néant, vers l’horizon qui se dérobe devant moi, vers l’eau qui n’existe pas. Supplice de Tantale.
La pointe sud du salar est visible par une brèche dans la montagne au loin. Elle devient ma cible pour les cinquante prochains kilomètres ; mon bonheur est aussi intense que la lumière réfléchie par la blancheur de la couche de sel qui peu à peu s’amincit et se découpe en galettes relevées sur les bords. Je m’enfonce légèrement mais continue d’avancer pendant encore trois kilomètres. Puis il me faut marcher sur la surface désespérément molle. Certains lacs sont constitués d’eau vive au centre, et de vase autour : j’en ai terminé avec l’eau vive, je suis dans la vase. Trois heures sont nécessaires pour sortir du bourbier. Je pousse mon vélo, je souffle lorsque la surface devient plus dure, je désespère lorsque mes roues s’enfoncent davantage. Naufragé au milieu du lac… Après quinze kilomètres j’arrive sur la piste. Mort de fatigue, je rêve d’une rivière, d’eau gelée pour refroidir mon corps brûlé par l’effort, le sel et le soleil. Pur fantasme.
La piste ne me laisse qu’un faible répit. Elle devient vite sableuse et je dois encore pousser. Au bout de cent kilomètres j’arrive finalement dans un village où ne vit plus qu’une seule famille. Elle m’invite à planter ma tente dans une ruine, à l’abri du vent. Je ne défonce donc pas de porte ce soir et me contente des quatre murs protecteurs.
Les jours se suivent et se ressemblent. Les 4×4 que je croise arrivent eux aussi à s’embourber sur la piste qui mène à Llica… Après le village, le sable laisse la place à de la tôle ondulée qui se termine comme une jetée dans la mer. Je suis enfin arrivé à destination. Devant moi, le salar d’Uyuni.

*

Etendu sur 12 000 km², le salar d’Uyuni est le plus grand lac de sel au monde. Quarante mille ans auparavant, le lac Minchin s’étendait sur cette partie de la Bolivie située à 3 650 mètres d’altitude. En s’asséchant il a laissé une importante couche de sel à l’endroit où se trouvent aujourd’hui le salar d’Uyuni et celui du Coipasa. La quantité est évaluée à dix milliards de tonnes.
Midi, Kilomètre 0. La piste est terminée, devant moi s’ouvre l’infini. Je me lance pour deux jours sur l’immensité saline parfaitement plate. L’horizon est vaste comme la mer et la piste se perd derrière la rotondité de la Terre, donnant l’impression d’une interminable montée. Le vent de face ampli­fie l’illusion. Illusion oui, car le salar est désespérément plat. Et pourtant jamais la Terre ne m’a paru si ronde. Alors j’avance vers un sommet qui n’existe pas, vers une descente qui ne viendra jamais. Dans toute cette blancheur immaculée, je mesure mon insignifiance. Je ne représente qu’un assem­blage minuscule de carbone, d’hydrogène et d’oxygène : une poussière perdue au milieu de milliards d’atomes de chlore et de sodium. Le salar d’Uyuni enseigne l’humilité.
Mon esprit est en ébullition. Il lui faut être actif pour s’extirper de la blancheur. Je pense à tout, à rien, peu importe. Penser. On serait surpris de me voir sourire, rire, m’esclaffer parfois. De belles choses me viennent souvent à l’esprit et me rendent heureux. Ces pensées me permettent de ne pas me faire ronger par le sel, tel un être inanimé et rouillé.
S’arrêter pour manger et me dégourdir les muscles…. Oui, mais où ? Quand ? Dans d’autres lieux on a toujours un repère. Au pied d’une montée pour se délester d’un peu de poids, ou au sommet pour profiter du panorama. Un croise­ment, un lac, une maison. Ici, j’ai bien une île en point de mire, mais il m’est impossible de savoir à combien de kilomè­tres elle se trouve. Vingt, quarante, soixante ? Mon compteur devient mon seul repère. Je me fixe un arrêt tous les quinze kilomètres, et m’efforce d’en faire toujours un peu plus, preuve que le salar n’a pas encore eu raison de ma volonté.
Kilomètre 15,1 ; 13 heures. Je consomme mes provisions avec parcimonie, car il va me falloir tenir encore deux jours. J’avale un pain, une banane, trois gorgées de Cola Gipsy et de l’eau à volonté.
Kilomètre 30,5 ; 14 h 30. Cela fait dix kilomètres que j’ai quitté la piste pour me diriger droit vers l’île que je vois depuis le départ. Teresa, équipée de ses crampons, casse les renflements de sel qui s’opposent à notre avancée. Le promon­toire doit être l’île Pescado (poisson). Sa base est grignotée par un effet d’optique. Elle baigne dans une eau qui n’existe pas. A sa gauche, un rocher est en lévitation au-dessus du sel. Il flotte dans les airs et s’agite avec le vent. Le salar est un illusionniste, qui fait voir des objets imaginaires.
En route je trouve une bouteille de bière vide. Bouteille jetée à la mer par un imbécile et échouée par temps de séche­resse. Elle alourdit maintenant mon chargement. Où se trouve la prochaine poubelle ?
Kilomètre 46 ; 16 heures. Le vent s’est tu. De 12 km/h je suis passé à 18. J’attends maintenant qu’il me pousse. L’îlot rocheux qui flottait tout à l’heure s’est enfin posé. Vu d’ici il ressemble à un char d’assaut. L’île Pescado s’est nettement rapprochée. Je distingue des cactus dressés vers le ciel, épine dorsale du gros poisson échoué. A gauche deux petites îles sont apparues. Au loin j’aperçois le sommet de l’île des Pescadores (île des pêcheurs).
Kilomètre 76 ; 17 h 15. J’ai retrouvé la piste entre le char et le poisson. Le vent m’aidant, j’ai rejoint d’une seule traite l’île des Pêcheurs, économisant ainsi trois gorgées de cola et une banane. Chose incroyable : je crève ! J’en profite pour dîner. Je sors avec fierté mon sel de Guérande pour assaison­ner mes pâtes ; petits grains bien français au milieu de ce monstre bolivien. Je plante la tente non loin de là sur le sol cristallin où des formes hexagonales sont dessinées par des renflements. Le crépuscule est exceptionnel. Le sol s’embrase aux derniers rayons de soleil, les cristaux deviennent d’un rose étincelant. Le ciel se pare ensuite de couleurs ravissan­tes, les nuages forment de grandes lignes parallèles orangées. Je ne peux m’endormir qu’à deux heures du matin, lorsque le vent se couche à son tour…
Le lendemain, un homme vient à ma rencontre. Alfredo travaille sur l’île et vient me chercher pour prendre des photos depuis le sommet, moyennant dix bolivianos. Je reste finalement en bas avec Javier, un guide touristique. Cela fait plusieurs années qu’il a reçu chez lui Claude Marthaler, un célèbre cyclovoyageur. Depuis, chaque fois qu’il voit un vélo chargé, il gratifie son propriétaire d’un sourire. Ce matin il m’offre en prime une part de gâteau et une salade de fruits !
Il existe sur l’île un livre où les cyclovoyageurs laissent une trace de leur passage. Je manque de chance, ce matin le responsable du précieux document est absent. Je laisse tout de même une carte postale avec au dos ces quelques phrases écrites :

« Le cyclovoyageur vient ici le cœur vaillant et plein d’énergie. Entre sel et ciel, il trace son sillon hors des pistes, guidé par son instinct et sa boussole.
Il rapportera sur les terres quelques grains de sel coincés entre les crampons, preuve de sa traversée du plus grand désert de sel du monde.

Julien Leblay, le 16 novembre 2007. »

La seconde partie de la traversée peut débuter. Je parcours à vive allure les quatre-vingts kilomètres qui me séparent de la terre ferme. Kilomètre vingt, quarante, soixante. Je ne m’arrête pas. Teresa s’affole, les formations hexagonales défi­lent sous moi.
Je m’arrête brièvement à un hôtel dont les murs sont en sel. Des javelles marquent la fin de l’épopée. Après cent cinquante kilomètres, je retrouve une piste de sable. J’ai dans mes crampons quelques grains de sel, je viens de traverser le plus grand salar du monde. Plus qu’une expérience de voyage, il s’agit d’une expérience de vie offerte par la Bolivie. Physiquement facile à traverser grâce à son absence de relief, c’est un défi mental de taille : la volonté contre le néant, la détermination contre l’ennui, la force des pensées pour échapper à l’emprise du paysage.

Sur la piste, ça secoue, remue, tangue. J’avais oublié toutes ces sensations et regrette vite le confort précédent. Au milieu de nulle part, la ville d’Uyuni s’offre finalement à mon regard. Oasis sans couleur que j’ai néanmoins plaisir à décou­vrir. Je rencontre Iris, une Française dont j’avais croisé le sourire sur l’île Pescado. Elle est surprise de me voir si tôt dans les artères d’Uyuni. Après quelques minutes de conversa­tion je prends congé. Mon corps me réclame une douche indispensable. Je loge dans un hôtel pour bénéficier d’un repos salutaire. La douche n’est qu’un filet d’eau froide mais je me lave jusqu’à l’âme. Cinq minutes seulement : le gérant de l’hôtel coupe le courant actionnant la pompe. Située à l’orée du désert, Uyuni est alimentée en eau seulement de 7 heures à 8 h 30. Alors tout le monde se sert, prend sa douche hebdomadaire et fait les stocks pour la journée. Lavé et revigoré je m’en vais terminer ma conversation avec Iris, soulagé de m’être débarrassé de l’odeur désagréable qui nous empêchait l’un et l’autre de penser correctement.

Uyuni est une ville touristique. L’avenue principale est jalonnée d’hôtels et de restaurants où s’alimentent les gringos. Beaucoup d’agences de voyages proposent des circuits organisés pour visiter le salar d’Uyuni et le désert du Sud Lipez. Au centre de l’avenue, des cuisinières sortent du riz et du poulet de leurs marmites et servent ainsi les repas aux badauds moins fortunés, généralement des Boliviens vivant ici ou bien des cyclovoyageurs affamés. De petits commerces vendent des barres de céréales, chocolats ou autres gourmandises. Près de l’église d’autres femmes prépa­rent des jus ou des salades de fruits, des sandwiches salés ou encore des pizzas à emporter. Le marché quant à lui offre quantité de fruits et légumes.
Je me dirige vers le cimetière de trains situé à trois kilomè­tres du centre. Là gisent par dizaines des locomotives et wagons accidentés ou dégradés par la morsure du temps. Alors ils sont venus mourir ici, entremêlés dans un grand désordre triste. Cimetière étrange qu’aucun bruit ne vient trou­bler, qu’aucune fleur ne vient embellir. Sur le devant d’une locomotive pourrie, un homme a pourtant dessiné sa flamme. Amoureux de Cerise, Yabi a dessiné un cœur percé d’une flèche. Le garçon manque de goût : un véritable amour ne mériterait-il pas mieux que ces tôles rouillées ?

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