Chapitre 13 : Planète Lipez (Bolivie)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Avant de venir ici, j’avais minutieusement préparé mon itinéraire. Avec un stylo vert fluo, j’avais tracé un trait continu entre Lima et Ushuaia. Fil conducteur de mon voyage, il surligne une piste entre Uyuni et San Pedro de Atacama. Une piste comme il y en a tant en Amérique du Sud. Une piste comme une autre.
A Arequipa, j’ai retrouvé Yves et Gaël qui venaient d’Ushuaia. Lors d’une soirée, nous avions étudié ensemble la carte. Gaël m’avait mis en garde en pointant du doigt le Sud de la Bolivie :
– Là, tu as la partie la plus difficile de ton voyage, mais aussi la plus belle !
Ses yeux pétillants avaient croisé le regard d’Yves qui avait acquiescé.
De quoi s’agissait-il ?
– Ici, c’est le Sud Lipez.

Le Lipez est un désert de sable. Il n’y a pas de piste, seule­ment des traces de 4×4 creusées dans la pouzzolane. Il me faudra pousser.
Le Lipez est agité par un vent violent qui me viendra souvent de face. Il me faudra pousser, courbé sur mon vélo.
Le Lipez est une région froide. Les nuits seront difficiles, le froid me rongera, m’épuisera. Il me faudra pousser, courbé sur mon vélo luttant contre le froid.
Sable, vent, froid : ces trois éléments réunis représentent des ennemis redoutables, et font du Sud Lipez un des endroits de la planète les plus rudes. Y vivre est impossible, je ne croiserai pas de villages, au plus quelques habitations desti­nées aux touristes circulant en 4×4. La traversée s’étend sur cinq cents kilomètres sans espoir de pouvoir se ravitailler : je partirai d’Uyuni avec dix jours de nourriture. Lorsque je tente de me rassurer en lisant le guide Lonely Planet, mon inquié­tude ne fait qu’augmenter :

« Cette haute et vaste terre désertique est l’une des étendues sauvages les plus rudes de la planète. »

Alors le Lipez me hante depuis Arequipa. Je m’interroge et passe des nuits blanches. Blanches comme le sel des salars et des lagunes que je verrai pendant dix jours. Blanches comme le sel encore qui, transporté par la sueur, restera sur ma tempe alors que l’eau s’évaporera, immédiatement pompée par le soleil ardent. Blanches comme la neige qui tom­bera sur les hauteurs. En Bolivie, le blanc est la couleur de l’effort.
Yves et Gaël avaient traversé cette région avec leurs amis Céline et François. Ces derniers ont écrit une description détaillée de leur voyage. Je l’ai imprimée, lue et relue jusqu’à la connaître par cœur. Je me prépare depuis un mois à ce désert, dans un mélange de peur et d’excitation. Le défi physi­que est de taille, cela me plaît. Mais je suis mal équipé : mon pneu arrière trop fin me fera perdre une quantité impor­tante d’énergie dans le sable. Alors je me suis préparé à l’échec. Rien de dramatique en soi puisque de nombreux 4×4 chargés de touristes le traversent chaque jour. Je n’aurai qu’à tendre le pouce, et j’arriverai quelques heures plus tard à San Pedro de Atacama, au Chili.
Je me promets simplement d’aller au bout de mes réser­ves : dix jours. La joie naît de l’effort ; la traversée de ce désert sera pour moi un souvenir inoubliable.

*

Jour 1 – 123 kilomètres, 9 h 30 de vélo.
Le jour J est arrivé. La nuit a encore été mauvaise et je suis debout à 4 heures. Je déjeune puis harnache Teresa. Si jusqu’ici elle avait une taille mannequin, prête à faire rougir bien d’autres vélos, elle arbore ce matin un embonpoint inquiétant. A l’avant, deux grosses sacoches sont pleines à craquer de nourriture : douze kilos. Elles sont pour moi des seins nourriciers, réserves d’énergie nécessaire pour parcourir les cinq cents kilomètres à venir. Derrière, deux petites sacoches contiennent ce que j’espère ne pas utiliser (matériel de réparation, pharmacie) ou dont je n’aurai pas besoin malgré l’envie (maillot de bain, vêtements d’été, etc.). J’attache aussi ma roue avant de 28 pouces que j’utiliserai au Chili. Enfin, j’ai fourré dans un grand sac en toile la tente, le matelas, le sac de couchage, des vêtements et l’eau ainsi que d’autres petites choses. Teresa affiche alors une poitrine opulente et un derrière de cularde, avec, sur la balance, pas moins de soixante-quinze kilos. Pour la première fois de son existence, elle est plus lourde que moi. Nous partons.
Pour me rendre à San Juan, je dois de nouveau traverser le salar d’Uyuni. Il existe pourtant une autre voie plus au sud, mais le désert de sel étant la meilleure route de Bolivie, j’aurais tort de m’en priver ! Sur la piste qui m’y conduit, de nombreuses vigognes prennent leur petit déjeuner, profitant du calme matinal avant le passage de la caravane des 4×4 bruyants et polluants.
A l’entrée du salar, quatre Boliviens chargent un camion. Seuls leurs yeux et leurs lèvres sortent de leurs cagoules. Le reste du visage est mis à l’abri de la morsure du soleil et du sel, capables de transformer rapidement un jeune homme en vieillard. Je les questionne sur leur travail. Ils chargent à la pelle vingt tonnes de sel. Il sera vendu deux cents bolivianos la tonne à une raffinerie de La Paz où il sera traité pour la consommation. Une misère comparée au travail colossal que cela représente. Chaque année plus de vingt-cinq mille tonnes sont extraites ici.
Le salar est blanc et plat, fidèle à lui-même. Le vent de face annonce une longue journée de lenteur et de patience. La piste allant à San Juan se trouve à soixante-dix kilomètres ; j’y arrive après six heures de vélo. Cette fois-ci j’en ai définiti­vement terminé avec ce lac salé après y avoir pédalé durant plus de deux cent vingt kilomètres. Deux cent vingt kilomètres fantastiques qui m’ont appris beaucoup de choses, surtout la patience !

A partir de là je troque la carte de Bolivie contre la descrip­tion très précise de mes prédécesseurs. Selon eux, San Pedro de Atacama se situe à quatre cent dix kilomètres, et les vingt prochains seraient difficiles :
« Piste sablonneuse et tôle ondulée. »
Je décide de terminer la journée après cette portion. Le changement est radical. Je danse, tangue, vais à gauche puis à droite selon l’état de la piste. J’ai beaucoup de difficultés à maîtriser l’obésité récente de Teresa. C’est pourtant sur cette portion que nous fêtons nos mille heures de vie commune. Que de temps passé sur la selle de Teresa durant les deux dernières années ! Mille heures de bonheur, de crainte, de découvertes, de galères, d’émerveillements, de déceptions… Bref, mille heures palpitantes. J’aime ce vélo, il m’a fait découvrir tellement de choses… Et comme voyage de noces, nous nous offrons le Lipez !
C’est là aussi que je retrouve le ballet des 4×4 chargés de gringos. Je les croiserai tous les jours, ce qui a un côté rassu­rant. Je me suis toujours plu à dire que le vélo peut aller là où les voitures ne passent pas. La réciproque est d’autant plus vraie : là où les voitures tracent leur route, le vélo peut passer lui aussi ! Certes, ce sont des 4×4. De mon côté je n’ai qu’un 2×2, deux jambes motrices seulement. Mais animées par les élégants pistons de mes mollets, elles me propulseront au-delà du sable. J’en ai la conviction, et surtout la volonté !
« Poste militaire Colcha K. »
Je m’arrête de pédaler et profite du soleil pour préparer mon dîner. J’ai troqué le sel de Guérande contre celui d’Uyuni. Comme Céline et François ont fait le parcours dans l’autre sens, leur descriptif est un compte à rebours. En commençant par la fin, je remonte les lignes une à une et rature celles qui sont derrière moi. Ce soir je trace avec satisfaction seize traits d’encre bleue. Je m’endors à trois cent quatre-vingt-huit kilomètres de San Pedro. Encore soixante-deux lignes et je serai arrivé.

Jour 2 – 83,5 kilomètres, 8 h 15 de vélo.
J’arrive rapidement à San Juan, le seul village du désert. C’est mon premier lieu de ravitaillement en eau. Une femme m’apprend qu’il n’y en a plus depuis quatre jours à cause d’une rupture de canalisation. Elle joint le geste à la parole et ouvre un robinet tari d’où ne s’échappe que ma déception. Elle souhaite me vendre de l’eau minérale. Je n’ai sur moi que trente bolivianos qui me serviront à payer l’entrée de la réserve naturelle de la Laguna Colorada. Je ne peux donc pas lui acheter les dix litres dont j’ai besoin. Au centre du village est creusé un bassin où stagne un peu d’eau. Je lui demande si elle est potable.
– Non ! C’est l’eau que boivent les animaux !
La réponse ne me surprend pas. Je n’en espérais d’ailleurs pas une autre puisqu’un bref coup d’œil m’avait permis d’y voir une eau croupie. La situation est critique. Je bois beaucoup en raison de la forte chaleur, et mes bouteilles sont vides. Abattu, je m’avance vers le point d’eau, qui ressemble plus à une mare à cochons qu’à un lac limpide… Je m’accroupis et prends le liquide dans mes mains avec dégoût. Sa couleur noire provient des excréments qui y baignent. Je me pose une question : si les lamas la boivent, pourquoi pas moi ? Je ne suis qu’une espèce animale parmi tant d’autres après tout. Mais puis-je réellement ingurgiter cette eau ? Je peux choisir : soit je bois ce mélange peu ragoûtant, soit j’arrête ici la traversée du désert alors qu’elle n’a pas encore commencé. Les questions embarrassent mon esprit. Le choix est difficile, mais je m’apprête à remplir mes bouteilles.
– Eh ! Gringo !
– ?
– Va voir cet homme, il va te donner de l’eau.
La femme qui vient juste de me renvoyer aurait-elle des re­mords ? Derrière elle se trouve Manuel. Cheveux longs, corps fin, yeux bienveillants, sourire franc, il porte un seau rempli d’une eau limpide qu’il vient de tirer d’un puits situé à quelques mètres de là. Il m’y conduit et plonge son récipient pour remplir mes bouteilles. Je ne pensais prendre que six litres mais le soleil tape fort et j’ai peur de la même mésaven­ture au prochain ravitaillement. Je prends alors onze litres et remercie mon sauveur. Avant de nous séparer il me demande si je pensais sérieusement m’abreuver à l’eau de la retenue. Je ne lui réponds pas…
En quittant le village je ne sais que penser de la situation. C’est la première fois que de l’eau m’est refusée, de surcroît dans un désert, où cet élément est vital. Pourquoi cette Bolivienne n’a-t-elle pas voulu m’en donner ? Est-ce que dans une région si aride, l’eau prend une importance diffé­rente, une notion de « sacré », qui implique une gestion parci­monieuse et interdit toute sorte de don ? Je ne le pense pas. Alimenté par une canalisation, rompue depuis peu, certes, ce village ne semble pas comparable à une oasis en plein Sahara. Est-ce l’absence du sentiment de fraternité humaine ? Fraternité que je n’ai jamais trouvée en Bolivie sauf au Rotary club à La Paz, et qui me manque terriblement. Cela me paraît com­plexe. Je suis blanc, je représente l’argent, mais aussi l’oppresseur. Je suis sur l’Altiplano, région peuplée exclusive­ment d’Indiens, des opprimés. En Bolivie peut-être plus qu’ailleurs, il ne fait pas bon être indigène. Le pouvoir et l’argent appartiennent aux Blancs, globalement concentrés dans la région de Santa Cruz, tirant leurs revenus du gaz. Cette région souhaite d’ailleurs obtenir son autonomie, car elle refuse la politique de redistribution des richesses menée par leur président Morales. Ici, sur les hautes terres de Bolivie, pourquoi les indigènes me feraient-ils une faveur ? Il y a de l’eau, je dois la payer, particulièrement parce que je suis blanc. D’ailleurs il est certainement tout aussi incompré­hensible pour un indigène de voir un gringo sans argent, que pour moi de voir des gens refuser de me donner de l’eau. Il ne s’agit pas d’égoïsme mais de logique, et je ne peux leur en vouloir.

Une côte se dresse devant moi après la traversée du salar de Chiguana. Céline et François ont poussé dans la descente ; qu’en sera-t-il de la montée ? Je pousse aussi, extirpe mon vélo du sable, m’enfonce et trébuche dans la pouzzolane qui recouvre la piste. J’abandonne la partie après quatre kilomè­tres ; je continuerai demain. Les volcans imposants ne suffisent pas à faire taire le vent qui frappe ma tente avec violence.

Jour 3 – 57 kilomètres, 8 heures de vélo.
La nuit a été réparatrice : je vais rapidement terminer la montée commencée la veille. Le panorama récompense mes efforts. Au pied de trois majestueux volcans, une végétation rase mais verdoyante couvre l’espace. La nature se réveille enfin, la chlorophylle sort de l’hiver, faisant le bonheur des vigognes toujours très matinales. Matinaux le sont également les touristes. Les deux premiers 4×4 me doublent à 7 h 30 alors que je savoure une barre de chocolat et de l’eau aromati­sée à la pêche, reflet de ma pleine forme. La journée s’annonce belle, que la piste continue !

Au loin l’orage a emprisonné la montagne vers laquelle je me dirige. La piste est particulièrement mauvaise. Je suis sur le passage dit « toun-toun ». Toun-toun comme le bruit des pierres qui touchent les caisses des 4×4 pourtant surélevés. Toun-toun comme le bruit de leurs amortisseurs malmenés par les rochers. Mais je peux également entendre d’autres bruits. Scratch-scratch : c’est le bruit de mes bouteilles vides. Aie, aie, aie : c’est le bruit que je fais après chaque secousse. Clac : une fixation de mon porte-bagages avant vient de lâcher ; il ne tient plus que par un boulon. Schling-schling : c’est le bruit de mes sacoches touchant les rayons de ma roue. Bref, le passage toun-toun, long de quatre kilomètres seule­ment, aurait pu prendre bien d’autres appellations. Le Toun-scratch-aie-clac-schling a laissé des traces !
Sur cette portion de piste je rencontre un couple d’Américains à pied. Leur chauffeur les a laissés au bas d’une pente : ils doivent marcher quelques minutes sur un raccourci pour ménager la mécanique de son 4×4. Ils étaient persuadés que j’étais Français, car il n’y a que nous qui sommes assez fous pour pédaler dans des endroits pareils me disent-ils ! Plus haut, je croise un autre véhicule rempli de Français (car tous ne sont pas à vélo !). A ma vue ils s’arrêtent pour me prendre en photo puis me proposent de l’eau. Si je la refuse, en revanche j’accepte avec joie le carambar que me tend une femme en s’excusant de ne pouvoir m’offrir plus. Le geste me touche pourtant profondément. Un geste simple comme la fraternité, le partage ou la compassion. Les parfums de l’amour se trouvent soudainement concentrés dans ce bâton caramélisé. Sur l’emballage est écrit « blagues tordantes ». Celle du jour est une devinette :
« Dans la série c’est quoi le pire ? Avoir des ampoules clignotantes aux mains ou une cloque au pied qui fait de la musique ? »
Voilà avec quoi je m’amuse dans le toun-toun ! Et en plus, ça colle aux dents…
Après ce passage délicat je descends dans une large vallée et traverse quelques petits salars, anciens lacs aujourd’hui asséchés. Les volcans défilent. Certains disparaissent derrière moi, d’autres apparaissent devant.
Le lac de Canapa est le premier d’une longue série. Il est égayé par le cri des flamants roses, petites taches piquetant la surface liquide : le bec plongé dans les lagunes salées, ils pêchent les crustacés en bandes organisées. Leurs silhouettes glissent sur l’eau, reflétant leur beauté sauvage. Dix kilomètres plus loin la lagune Hedionda s’étend devant moi. Comme la précédente, elle est en partie blanchâtre du fait de la salinisation. Une autre partie du lac est verdâtre, à cause de la vase ou des micro-organismes chlorophylliens.
Sur la rive se trouve l’hôtel Hedionda. Il est fermé et vide lorsque je frappe à la porte. C’est pourtant ici que je dois me ravitailler en eau, et j’en ai grand besoin. Par chance les toilet­tes sont ouvertes et les robinets sont alimentés. Je suis sauvé pour deux jours encore et quitte Canapa pour un autre lac, celui de Honda au bord duquel je plante mon bivouac. Demain je rejoindrai l’Arbol de Piedra (l’Arbre de Pierre). Je me fixe chaque jour un objectif à atteindre pour me motiver à avancer. Le journal de marche de mes amis m’aide considéra­blement. Aujourd’hui j’ai parcouru huit kilomètres de plus que prévu. Je m’endors satisfait.

Jour 4 – 61 kilomètres, 9 h 20 de vélo.
Si une nuit passée au bord d’un lac apporte toujours satisfaction, certains matins enchanteurs peuvent marquer toute une journée. Je longe la lagune couverte en ce matin froid d’une pellicule de douceur. Il est 6 heures, je suis seul à profi­ter de la beauté voluptueuse des flamants roses. La lumière matinale, la plus belle de la journée, met artistique­ment en valeur les moindres reliefs et couleurs de la nature. Elle les caresse sans les heurter et les magnifie dans l’air pur. Le lac se transforme alors en miroir, reflétant la perfection des volcans alentour. Miroir de rêve qui ce matin me plonge de longues minutes entre songe et réalité.
Une forte montée ensablée débouche sur un plateau ondoyant. Si à ma droite quelques touffes d’herbe jaunâtres subsistent toujours, à ma gauche le décor est lunaire. Aucune végétation n’arrête le vent, les ondulations de terrain sont couvertes de pouzzolane rouge ocre, le vent adoucit les courbes des oueds asséchés.
L’énergie est comme la motivation : quand elles nous man­quent on réalise à quel point elles sont importantes. Les deux se sont échappées de mon corps et m’ont abandonné brutalement, me laissant démuni face à l’hostilité redoutable de la nature. Mes yeux se perdent dans le lointain où rien ne me rassure. Je prends conscience de l’ampleur de l’entreprise. Le désert ne semble pas avoir de fin et étale son immensité avec arrogance. Je déjeune et termine mon jus de pêche préparé la veille : je n’ai plus de force, je suis épuisé. En grignotant quelques gâteaux salés j’observe une petite touffe d’herbe verte à mes pieds : une vingtaine de brins tout au plus. Que fait-elle là ? Cette vision surprenante m’apporte un peu de réconfort. Les choses les plus inattendues sont possi­bles dans le Lipez. Je puise dans ce semblant de verdure suffi­samment de motivation pour repartir. Elle n’était donc pas partie bien loin, cachée derrière l’unique touffe d’herbe de cet espace.

Un vieux volcan égueulé a laissé échapper d’énormes langues de pouzzolane. Je suis sur l’une d’entre elles, large de plusieurs centaines de mètres et longue de trente kilomè­tres. Je me déplace sur une grosse tôle ondulée avant de m’enfoncer et de pousser. Après six kilomètres de torture je me dirige plus à gauche. Le sol est plus dur mais reste fragile. A chaque secousse mon pneu arrière trop fin s’enfonce. Je roule sur des œufs, j’en casse beaucoup. Ce plateau bosselé se transforme en une énorme omelette virtuelle.
Devant moi des éclairs assaillent un volcan, le ciel s’assombrit davantage. Le chauffeur d’un 4×4 me propose de charger le vélo sur son toit alors qu’il neige et vente violemment. Trois jeunes femmes sont assises à l’intérieur de la voiture : visages angéliques, sourires aguichants, formes sensuelles et attirantes. Le Lipez me séduit autant qu’elles et c’est lui qui me rend fou. Au lieu de les suivre dans leur habita­cle, je voudrais plutôt les inviter à partager ces moments de bonheur avec moi. Elles ne me croiront pas si je leur dis que je suis heureux. Sous la tempête et le froid, le visage marqué par l’effort, fouetté par la neige et recouvert de crasse, les chevilles écorchées par le sable, le corps amaigri par le manque d’alimentation, c’est sûr, je dois plus inspirer la pitié que la jalousie. Alors je décline poliment leur invita­tion. Le chauffeur s’assure une dernière fois que je ne manque de rien. J’ai des vêtements chauds, de quoi manger, une tente et la liberté. Je regarde la voiture s’éloigner sans regret.
Pourtant, sur ces amples ondulations qui sans cesse se suivent et se ressemblent, le courage ne tient souvent qu’à un fil. Il faut peu de chose pour qu’il manque et me fasse bascu­ler dans le désespoir : une rafale de vent plus violente, une chute supplémentaire, la pierre qui me fait trébucher, le caillou plus vicieux que les autres qui me râpe les pieds. Entre courage et découragement, je garde l’équilibre sur ce fil fragile, tel un funambule qui peine à voir le bout de son chemin, mais qui avance avec volonté, concentration et déter­mination. Malgré tout, aucun sommet ne me laisse deviner l’Arbre de Pierre et ma désillusion augmente autant que ma fatigue. Au sommet d’une énième courbe, les pistes se rejoignent enfin au niveau de rocs sortis du sable. Deux impo­sants mégalithes en précèdent d’autres. En descendant vers ces mastodontes, les larmes me viennent aux yeux. Des larmes de satisfaction, de bonheur et de fatigue mêlées. Je suis allé au bout de mes possibilités. Il est 18 h 30 lorsque je tombe de vélo une dernière fois pour m’arrêter à l’abri du vent. L’Arbre de Pierre n’est plus loin, je crois entendre son feuillage s’agiter parmi les rochers qui se dressent à quelques centaines de mètres de là.
« Kilomètre 193, Arbol de Piedra (4 580 mètres). »
Je rature une ligne de plus. Le soleil, qui a bien voulu patienter jusque-là se couche derrière un volcan, un de ceux responsables de mes efforts d’aujourd’hui, qui a déversé ici il y a des milliers d’années tant de pouzzolane… La nuit dépose son voile sur cette dure journée, enveloppe le sable durant quelques heures avant de le rendre au soleil. Ce soir il y a dans le Lipez un homme qui pleure de trop d’émotion. Il est heureux, lui aussi enveloppé par les ténèbres muettes et profondes de la nuit.

Jour 5 – 44 kilomètres, 7 h 20 de vélo.
Mon bivouac se situe à un kilomètre de l’Arbre de Pierre. Là encore la lumière matinale récompense mes efforts de la veille, faisant apparaître l’œuvre d’art construite par la nature. Ce monument de pierre est un exemple parfait pour illustrer l’érosion éolienne. Le vent ronge le mégalithe depuis des milliers d’années, le sculptant à son gré. Très étroit dans le sens est-ouest, cette girouette figée montre le sens du vent qui, impitoyable, le scie peu à peu. D’ici quelques centaines ou milliers d’années, le tronc sera coupé, le feuillage pétrifié tombera, le vent sortira vainqueur du combat. Il est d’ailleurs aidé par des imbéciles, qui gravent leurs noms dans la pierre, faisant ainsi en quelques secondes le travail que la nature aurait fait en plusieurs années. Pourquoi le touriste a-t-il cette fâcheuse manie de vouloir à tout prix inscrire son nom sur les sites qu’il visite, et les enlaidir de gravures ou inscriptions, alors que le monde entier se moque de son passage ?
La descente qui suit me demande un effort considérable et je dois même pousser par moments. Je m’approche avec lenteur de la laguna Colorada (lac coloré) lorsque ma roue avant se bloque soudainement. Le porte-bagages vient de lâcher, la casse me surprend. J’ai vu jusque-là bon nombre de pièces détachées de voitures tombées dans le sable : morceaux de ferraille, lanières en caoutchouc, pièces d’amortisseurs, pneumatiques, etc. La mécanique des véhicu­les souffre et le sable en garde des souvenirs. Aujourd’hui c’est ma contribution : un petit boulon perdu dans l’immensité. Serein, je sors mes vis de rechange. Malheureu­sement, rongées par les secousses, elles sont lisses comme du verre. Me voilà bien embarrassé. Finalement j’effectue une réparation de fortune avec des lanières en plastique qui devront pourtant tenir jusqu’à la sortie du désert.

Le garde de la réserve naturelle de la Laguna Colorada me fait remarquer que j’ai une bien belle bicyclette.
– Maintenant elle est à moi ! me dit-il en plaisantant.
– Très bien. Je te la donne si tu arrives à l’Arbre de Pierre dans l’heure !
Sûr de sa force, il monte sur Teresa et s’élance, puis s’affale lamentablement dans le sable, comme je l’ai moi-même fait tant de fois auparavant. Il arrête la plaisanterie et me rend mon bien. Je le quitte en souriant, et remercie encore Teresa d’être restée fidèle à elle-même : farouche et indompta­ble !
La laguna Colorada tire son nom de ses couleurs variées. Le lac renvoie avec éclat des teintes bleues, vertes, banches, roses, rouges, violettes. Tout le prisme de l’arc-en-ciel y passe. Au centre une banquise de borax surgit des eaux, quelques icebergs de même constitution sont disséminés ici ou là. Le lac est dominé par un volcan parfait dont le reflet gris glisse sur sa surface. Peu profond, il laisse voir la couleur des soubassements volcaniques. Des flamants roses émergent d’une eau de la même couleur que leur plumage. J’avais rêvé du condor, c’est finalement le flamant qui colore mes jour­nées. Ce site sort de l’ordinaire : le paradis se trouverait-il dans le désert ?

Après un trajet rendu difficile par le vent de côté qui persiste à m’enfoncer toujours plus dans le sable, j’arrive au pied d’une montée. La piste est empruntée par des camions, j’en déduis que le sable est derrière moi. Je pourrais croire que le plus dur a été fait, mais le vent me vient maintenant de face et redouble de violence. Je me repose avant de l’affronter. A l’abri d’un rocher, je mange quelques barres de chocolat et bois à volonté pour alléger mon vélo au maximum. Je sors également quelques feuilles de coca que je mâche pendant dix minutes, et j’absorbe de la lejia, une pâte verdâtre infecte qui grince entre les dents et qui augmente l’effet de la coca. Je commence à apprécier ce rituel qui m’aide à respirer. L’effet anesthésique de la cocaïne présente dans la feuille fait également son effet, rendant la gencive insensible comme après une séance chez le dentiste. Après une heure de repos, je reprends la route.
Le cœur gonflé à bloc je me lance à l’assaut du vent. Le combat s’annonce rude. Il est d’une extrême puissance et me coupe la respiration, puis m’oblige à pousser quelques kilomè­tres plus haut.
C’est à bout de force encore que j’atteins le sommet. Je bivouaque derrière un rocher mais l’abri est dérisoire, et ma tente est agitée en permanence. Je suis toujours surpris par la solidité de ma tente allemande que les intempéries ne ména­gent pas depuis deux mois…

Jour 6 : 59 kilomètres, 8 h 25 de vélo.
Au réveil la route s’élève encore. Je monte ainsi jusqu’à 5 000 mètres d’altitude où se trouvent les geysers de Sol de Mañana. Au fond de marmites creusées dans le sol, la terre fumante mijote quelque chose. De la boue blanchâtre est portée à ébullition, la terre gronde, des bruits rauques sortent de ses entrailles. L’odeur de soufre, caractéristique des lacs de boue, est insoutenable lorsque l’on est sous le vent. Petit air de Nouvelle-Zélande.
Un 4×4 s’arrête devant moi dans la descente qui suit. Deux hommes en sortent, suivis d’une femme qui me tend les bras et s’écrie joyeusement en anglais : « un cycliste ! ». Je reste ébahi à me demander si je la connais. Ce sont trois cyclotou­ristes partis d’Alaska et descendant à Ushuaia. Ayant jugé le Lipez trop difficile à vélo, ils le parcourent en voiture. La femme, Rachel, me tend une bouteille de Coca-Cola et m’annonce à regret qu’elle a mangé tout son chocolat. Elle en est désolée, moi aussi. Son mari me demande mon prénom.
– Julien
– Eh, Julien ! On a entendu parler de toi !
Ils ont rencontré Virginie (mon hôte d’Arequipa) à Uyuni. Elle leur a donné pour consigne de m’embrasser s’ils me croisaient. Et voici comment au milieu du désert du Lipez je reçois un baiser de Virginie ! Pas en personne certes, mais Rachel étant aussi charmante, je m’en contente.
Nous nous quittons avec la promesse de nous revoir plus tard, tous à vélo cette fois-là. Heureux de cette rencontre, je me dirige vers une maisonnette plantée devant un petit lac. Des touristes se baignent dans une eau naturellement chaude. D’autres déjeunent dans le bâtiment qui est en fait une cantine pour les voyageurs. Chaque groupe de touristes apporte ses vivres et une cuisinière les accompagne pour prépa­rer les repas dans des lieux comme celui-ci. Le regard vide, je demande aux guides s’ils peuvent me nourrir. L’un d’eux m’avait croisé dans le passage toun-toun quelques jours auparavant et me donne quelques restes de nourriture. Je m’attable devant une salade verte accompagnée d’un morceau de viande. En face de moi, des Français qui festoient m’invitent à leur table. Là, j’engloutis deux assiettes de pâtes, du fromage, des tomates, deux morceaux de poulet et du chocolat. Mes hôtes sont fort sympathiques et je reste un long moment en leur compagnie, le temps de racler les casseroles et de vider les plats garnis. Complaisants, ils m’offrent tout ce qui pourrait m’être utile : barres de céréales, bonbons et pastilles à la menthe, chocolats délicieux, chewing-gum pour dents blanches, paquets de gâteaux, jus de fruits, tube de crème et foulard pour me protéger du soleil. Je ne comprends pas le sens de ces deux derniers présents ; Andrée m’explique que j’ai le visage brûlé. Trop occupé à avancer et à lutter contre les éléments, je ne me suis pas aperçu de la morsure du soleil. Et pourtant ici, tout ce qui dépasse est brûlé net : nez, oreilles, tempes, doigts. D’où des pauses pipi rendues les plus courtes possible ! Je les quitte après avoir refusé l’offre de mariage d’une cuisinière. Que penserait Teresa ? J’ai le ventre, les poches et le cœur remplis d’énergie. Quelqu’un m’avait demandé à quoi je pensais lorsque je pédalais. Pendant les heures qui suivent je pense à eux, à ces Français qui m’ont tant apporté pendant les quelques minutes passées en leur compagnie. Ce voyage en Amérique du Sud me rappro­che davantage de la France. J’étais jusqu’à présent réti­cent face à des compatriotes en voyage, désormais j’ai plaisir à les croiser. Plus je voyage, plus j’aime mon pays !
Autour de moi les paysages sont morcelés. La roche mise à nu subit le même traitement que le cyclovoyageur, perpé­tuellement agressée, érodée, léchée, usée par le vent. Il s’est levé et vient de côté. Sur la piste de sable, je m’efforce de suivre les ornières creusées par les voitures. Lorsqu’elles sont étroites, mes muscles se tendent et je me raidis pour filer droit. Des rafales me poussent sur le côté, je résiste, tangue, continue, m’ensable. J’extirpe ma roue avant du bourbier et relance. Une fois, deux fois, trois fois. J’appuie sur la pédale droite comme je le ferais sur le kick d’une mobylette grippée. La roue arrière dérape, le vent me repousse dans le sable. Je chute. Ces relances m’épuisent.
Lorsque les ornières sont d’une largeur suffisante (plus d’un mètre), je ressemble à un gamin apprenant à faire du vélo, balancé de gauche à droite maladroitement. Les rafales se jouent de moi. Enfin, lorsque les traces des véhicules sont trop étroites, je marche et pousse jusqu’à la prochaine portion cyclable.

La route tourne plein ouest et s’élève. Il me reste sept kilomètres pour rejoindre le sommet. Je connais cet effort, c’est le même qu’hier, celui qui m’a plié sur le vélo pendant de longues heures. La tête baissée, je poursuis le soleil qui tombe derrière le col. La fatigue est atténuée par la beauté des paysages. A cette heure tardive, l’astre solaire se transforme en artiste peintre. Il colore de jaune les quelques touffes d’herbes encore visibles : la nature se transforme en or. D’un rouge sombre il peint le sommet des volcans, les rendant plus aigus encore. En diluant le rouge il colore le ciel de mille nuances. Il termine en dessinant la lune. Elle s’est extraite comme par magie d’une combe entre deux volcans. Pleine, elle s’élève lentement dans les hauteurs et éclaire mon chemin.
Je suis à nouveau à bout de forces, et aucun abri ne se présente pour que je puisse m’arrêter. Dans la pénombre je parviens à distinguer des rochers de grande taille au sommet. J’espère que la fatigue ne me fera pas tomber avant d’y trouver refuge. Je réfléchis à ma condition. Seule la mort, douce et apaisante, pourrait me soulager. Je l’ai déjà rencontrée et m’en souviens à cette heure. C’était il y a dix ans lorsque j’étais allongé dans une salle de réanimation du CHU de Clermont-Ferrand. Je cherchais mon souffle et tous me croyaient perdu à jamais. La mort m’était apparue sous les traits d’une jeune femme pâle et anorexique. J’ai pris la main qu’elle me tendait. Elle a veillé à mon chevet de longues heures durant, avec patience, attendant peut-être que je la suive. Elle est finalement partie, je ne l’ai jamais revue. La mort, je l’ai également vue dans une grande salle blanche, pure et aseptisée. Un dernier regard à mes proches, l’ultime souffrance, puis l’abandon. La vie qui s’en va, le blanc qui devient sang, la douleur qui disparaît, la mort qui soulage. La mort est apaisante, je l’ai vécue. Mais elle n’est pas belle. Si aujourd’hui j’en viens à y penser, c’est que jamais je n’ai été aussi heureux de vivre. La vie est un combat, une bataille qu’on livre contre les autres ou contre soi, avec les autres ou en solitaire. Et ici sur l’Altiplano bolivien, le combat est rude. Il n’y a pas de place pour l’inutile, tout est vital. L’essentiel surgit de cette lutte. « Etre privé du nécessaire stimule […] l’appétit de l’essentiel » disait Nicolas Bouvier dans L’Usage du Monde. Manger, boire et respirer. Trois éléments banals de notre existence, naturels mais indispensables, que je redécou­vre ici. Ils prennent une dimension toute particulière sur ces pistes de sable. Tout m’apparaît sous un autre aspect lorsque je dois manger pour retrouver un peu d’énergie, boire pour combattre le soleil qui m’assèche jusqu’aux entrailles, lutter pour retrouver le souffle qui se fait court à ces hautes altitu­des… Et avancer. Avancer pour que la lutte soit rendue plus belle. Avoir résisté aux chants des sirènes qui m’invitaient à m’arrêter, à m’asseoir, à fermer les yeux et à me laisser aller à la douceur du néant. Vivre sur le Lipez est un rude combat. Par bonheur je ne fais que le traverser.
Il est 19 h 30, la lune est déjà haute et belle lorsque je trouve un rocher pour m’abriter. Je viens de grimper cinq kilo­mètres.

Jour 7 – 35 kilomètres, 4 h 30 de vélo jusqu’à la frontière chilienne.
Le rituel du petit déjeuner est le même depuis une semaine. Il commence à 4 h 30. Le réchaud n’a pas aimé le sable du Lipez et peine de plus en plus à chauffer le peu d’eau dont j’ai besoin. Dans le couvercle de ma casserole qui me sert d’assiette, je verse du lait en poudre, du chocolat et du sucre, puis l’eau tiède, de l’avoine, des raisins secs, quelques céréales pour le côté croustillant et une banane. Par gourmandise je fais couler un filet de miel sur le tout. En plus de la force amassée pour quelques heures, ce muesli maison me permet de commencer la journée avec une douce saveur de miel dans la bouche. Mélangée avec celle de la lumière matinale, elle m’offre des réveils sucrés. Petite douceur avant une grosse journée de galère !
Je poursuis la route jusqu’à la laguna Verde. Le Licancabur trempe ses pieds dans le lac vert émeraude. Comme un lustre orné de mille diamants, pendu au milieu d’un salon déjà richement décoré, ce volcan est une merveille parmi les merveilles. Ce paysage toujours fantastique est le dernier du Lipez. Arrivé à la laguna Blanca, je me restaure dans une cantine grâce à quelques bolivianos trouvés au fond d’une sacoche. Des touristes font de même et nous faisons connaissance. Ils attendent ici un groupe de Français pour se rendre à San Pedro de Atacama. Nous sympathisons le temps que je dévore mon petit déjeuner et les restes du leur. Les Français arrivent ensuite. Ils viennent de Neussargues ou de Riom-ès-Montagnes, petites villes situées à quelques kilomè­tres de mon village. L’Auvergne se retrouve ici, la situation est tout à fait inédite ! Pressés de découvrir le désert, ils me quittent rapidement. Cette fois-ci j’ai dans les mains deux yaourts et cinq pommes !

Je quitte le désert, toujours en marchant suite à une crevai­son que je répare à l’abri du vent, dans les murs du poste frontière. D’une difficulté extrême, le Lipez a épuisé mes forces jusqu’au bout. Au total, quatre cent soixante kilomè­tres ont été parcourus en un peu moins de sept jours. C’était certainement la portion la plus ardue du voyage.

Le vent, le sable, le froid, le désert : c’était le programme prévu pour la suite. Je pensais me ravitailler à San Pedro de Atacama au Chili, puis repartir pour dix jours d’autonomie à travers les pistes argentines. Mais j’ai décidé de changer d’itinéraire. D’une part Teresa a énormément souffert : les porte-bagages avant ne pourront pas supporter une nouvelle fois douze kilos de nourriture. Personnellement, je suis vidé. Cette traversée a été une épreuve difficile, j’en ressors considé­rablement amaigri. Enfin, j’ai besoin de voir des gens, de leur parler, de les toucher. Le désert est beau, mais il use le moral. Les Argentins m’ouvrent les bras et je m’y réfugie avec soulagement. Je me dirige donc vers Salta sans passer par San Pedro de Atacama, fuyant par la même occasion les deux mille mètres de dénivelé que je devrais remonter si je m’y rendais comme prévu.
Un douanier observe mon passeport. Tout est en ordre, je quitte la Bolivie. Le Lipez est derrière moi. Je l’ai traversé du mieux que j’ai pu, j’en ressors enrichi d’une expérience unique.

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