Chapitre 20 : La route australe (Chili)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Le fleuve poursuit sa route sinueuse jusqu’à Futaleufu, une petite ville tranquille aux maisons de bois. Cynthia, l’employée de l’office de tourisme, nous annonce que Futaleufu fait partie des trois meilleures rivières au monde pour pratiquer le kayak. Autant dire la troisième au monde. Nous en profitons pour lui poser deux questions capitales pour la bonne suite de notre voyage :
– Comment s’appelle le dulce de leche au Chili ?
– Manjar.
– Y a-t-il du mantecol dans ce pays ?
– Oui, évidemment !
Nous sommes sauvés, nous pouvons aborder la Carretera Austral (route australe) avec sérénité.

Brook, Ethan et moi quittons les autres cyclistes pour bivouaquer le long de la rivière. Nous nous séparons au matin, en nous donnant rendez-vous sur la route, dans quelques jours sûrement. Je crève rapidement et ma pompe pourtant neuve ne fonctionne pas. Alors que je rage contre cet objet inutile et contre mon imprévoyance, Brook et Ethan réap­paraissent. Pour la troisième fois du voyage, ils me sortent d’une situation embarrassante en me prêtant la leur.

Nous évoluons ensemble dans un décor qui me rappelle la Roumanie, lorsque je m’étais égaré dans le Maramures : petite montagne boisée, maisons de bois isolées en plus ou moins bon état, bûcherons arpentant les chemins une hache sur l’épaule, sentiment d’être loin de tout. La différence marquante vient cependant des glaciers recouvrant les sommets des montagnes.
Ensuite les paysages deviennent plus sauvages, les maisons disparaissent, de grandes falaises abruptes dominent la piste. Elle n’est qu’un petit filet gris transperçant la mon­tagne et longeant le Futaleufu, rivière calme ou rugissante selon son humeur dans cette nature presque vierge.
Mes amis étant plus en forme que moi, je décide de partir avant eux aussitôt le déjeuner terminé. Après le village de Puerto Piedra, une paroi abrupte surplombe la route à ma gauche. Nous sommes en plein été et les glaciers mordus par le soleil laissent échapper leurs gigantesques larmes en cascades. L’eau court sur la falaise, traçant un chemin rectiligne bondissant à travers la végétation dense. Elle arrive fraîche et limpide dans ma gourde. Je lis dans ces cascades toute la vie de la Terre qui se réchauffe à grande vitesse. Les sommets seront bientôt tous gris, sans leur chapeau blanc. Chaque été les glaciers fondent davantage. La montagne qu’ils chapeau­tent se découvre peu à peu : grise, vierge, orpheline de la glace qui l’a façonnée depuis des siècles, impuissante face au réchauffement climatique. Bientôt les sommets verront briller le soleil sans plus de protection. Cela ne durera pas très longtemps. La nature ayant horreur du vide, la végétation prendra le dessus : d’abord pousseront des pionniers comme les mousses et les lichens, puis des graminées, des arbustes et enfin des arbres pour atteindre le stade climax. Cela prendra plusieurs dizaines d’années, des siècles peut-être. Les montagnes les plus basses montrent déjà cette évolution : les glaciers ayant déjà disparu, elles sont partiellement ou complè­tement couvertes de verdure.

Brook et Ethan ne m’ont toujours pas rejoint lorsque j’arrive à Santa Lucia. Ils auraient dû être près de moi depuis bien longtemps et cela me préoccupe. Après une heure, une voiture venant de Futaleufu m’indique qu’ils approchent. Je les vois enfin. Que s’est-il passé ? Brook a cassé deux rayons et son porte-bagages avant, d’où une perte de temps de plus de deux heures. Il est à bout de force et de nerfs. De la casse, encore de la casse. Ils ont commencé leur voyage il y a un mois et ont eu plus de déboires que moi en l’espace de cinq mois. Ils ont déjà perdu un atlas routier, une pince et trois paires de chaussures (une perdue, une volée, une cassée). Ethan a déjà changé trois roues et son compagnon, qui a cassé trois rayons et deux fois son porte-bagages, souffre en outre d’une forte diarrhée depuis trois jours. Et demain, que va-t-il encore leur arriver ? Comme nous nous apprêtons à débuter la Carretera Austral, réputée difficile et en mauvais état, la question mérite d’être posée.

Trois heures du matin. Un bruit venant de la tente de mes voisins me réveille. Brook est allongé dehors et vomit son dîner interminablement. Il est 6 h 30 lorsque je prends le relais. Je ne peux retenir les cinq cents grammes de pâtes avalées la veille. Elles tombent à mes pieds et forment une flaque immonde qui fait le bonheur des chiens. Lorsque je ressors une heure plus tard, je constate avec amertume que, si les pâtes de Brook ont été avalées dans leur totalité, les miennes sont boudées par les canins. J’en suis maintenant persuadé, mes deux amis cuisinent bien mieux que moi, parole de chien !
Le mal passe vite : une simple indigestion due à la mauvaise qualité de l’eau du village. Pour Brook l’affaire est plus sérieuse. Déjà affaibli par une bactérie, il est pris de tremblements et de fièvre. L’infirmière du village le conduit à la clinique où il passe la journée reclus sur un lit.
Je me repose et tente de grignoter quelques biscuits pour retrouver des forces. J’essaye également de saisir des bribes de conversations. L’exercice est difficile au Chili. Je me renseigne auprès d’une habitante pour savoir s’ils utilisent un dialecte régional, genre de patois incompréhensible.
– Absolument pas, me répond-elle, c’est de l’espagnol pur !
Je repense à mon ami Dario, Péruvien, qui me disait avoir mis longtemps avant de pouvoir comprendre Mariela, sa femme chilienne. Ils parlent pourtant la même langue. Mais si les Péruviens parlent de manière limpide et pure, les Chiliens ont tendance à chuinter les « s » et manger les mots. J’en ai moi aussi une indigestion.
Santa Lucia est un village de cent cinquante âmes. Les rues à angles droits sont peu nombreuses. On compte deux boutiques et un hôtel ; on rencontre également de nombreux Israéliens faisant du stop. Comme c’est un carrefour entre Chaiten, Coyhaique et Futaleufu, ils s’y arrêtent en grand nombre pour changer de véhicule. On les voit passer, entassés dans des camionnettes, au milieu de brebis et béliers mal odorants, ou attendant de nombreuses heures qu’une voiture veuille bien les prendre. Les habitants semblent s’accommoder de cette situation. Habitués à transporter autant de touristes que d’animaux, ou peut-être plus, la plupart sont équipés pour le confort minimum de leurs passa­gers, ce qui consiste à les couvrir d’une bâche plastique en cas de pluie.
Les moins chanceux partent en bus, ou passent la nuit ici pour tenter une nouvelle chance le lendemain. Ainsi, en soirée la place centrale qui accueillait nos deux tentes se remplit-elle de nombreuses autres, au grand désespoir de la gérante du camping. Nous avons comme voisins six cyclotou­ristes, un couple de Chiliens et deux groupes d’Israéliens.

*

Je me sens nettement mieux le lendemain et m’aventure sur la Carretera Austral. La route australe, un mythe long de mille deux cent quarante kilomètres qui rallie Puerto Montt à Villa O’Higgins. Elle fut dans un premier temps appelée « Carretera Presidente Pinochet » car c’est sous l’autorité du dictateur qu’elle fut construite. Débutée en 1976, ouverte à la circulation en 1988, elle permet d’atteindre les régions très reculées de ces terres serrées entre les fjords et l’Argentine. Elle traverse des paysages sauvages de glaciers, lacs et montagnes et remplit de rêves les têtes de nombreux voya­geurs. Son revêtement rarement asphalté est de mauvaise qualité et les villages sont dispersés. Les deux semaines qui suivent s’annoncent donc difficiles.
Je longe la rivière Frio qui descend tout droit des glaciers, comme l’indique sa couleur bleu pâle caractéristique. Sur le trajet sont disséminées des maisons en bois joliment peintes de couleurs vives. Les gens vivent ici simplement, avec quelques vaches, des brebis, une petite scierie ou des touristes de passage. Une route vraiment rurale le long de laquelle la vie semble se dérouler dans la plénitude et la tranquillité.
La Junta porte comme sous-titre « le village des rencontres ». Nous y faisons honneur en nous retrouvant, Brook, Ethan et moi. Mes compagnons ont pris le bus ce matin et m’attendent sur la place centrale. Je les suis à l’auberge où ils sont installés et je plante ma tente dans le jardin. La douche est chaudement appréciée. De quand date la précédente ? Car si je me lave très souvent dans les lacs ou rivières à la fraîcheur vivifiante, cela fait longtemps que de l’eau chaude n’a pas glissé sur ma peau. C’était à San Rafael, il y a trois semaines.
Nous voulons cuisiner de la viande pour fêter notre bon rétablissement. Nous nous rendons à l’orée du village où se trouve la carniceria « el Turco » (boucherie « le Turc »). En entrant nous sommes assaillis par une forte odeur de viande, au risque d’une rechute. Derrière la caisse, le boucher, un petit homme joufflu au cheveu rare, use de sa scie pour décou­per une pièce. Le client repart avec sept kilos d’épaule pour douze mille pesos (moins de vingt euros). A notre tour. Les morceaux de viande sont pendus à un clou. Le boucher nous découpe deux belles tranches de filet de veau. Il nous dit qu’il tue environ trente vaches par an et s’il s’appelle el Turco, c’est parce qu’il est réputé dur en affaires. Mais d’origine turque il n’a point !
La Junta est un village de mille cinq cents habitants où les maisons impeccablement alignées sont séparées par des carrés de jardins ressemblant plus à de la jachère qu’à de la pelouse. Les façades en lames de bois sont de couleur uniforme, fraîches ou lépreuses. Le Chili connaît un dévelop­pement plus important que l’Argentine mais semble cepen­dant plus pauvre. Nous sommes dans une région très rurale, ce qui peut expliquer en partie cette impression. Mais cela montre surtout que malgré un PIB qui fait du Chili un pays développé depuis peu, la mauvaise répartition des richesses est telle que beaucoup vivent dans la pauvreté tandis que d’autres sont très riches. Il s’agit d’un des pays d’Amérique latine où l’écart est le plus élevé. La vie dans cette région est modeste mais elle n’est pas miséreuse. On se contente de peu. Bien loin de l’Altiplano bolivien, il semble faire bon vivre ici.

La pluie me réveille, la journée s’annonce maussade. Quoi de plus normal puisque je m’apprête à pénétrer dans la région la plus humide du Chili, celle des fjords où il tombe jusqu’à quatre mètres d’eau par an. Brook se lève lorsque je pars. Ethan quant à lui profite encore de la douceur de son lit. Dès la sortie du village, la piste traverse une végétation dense, des plantes de grande taille effleurent mes jambes. La pluie est fine mais continue, la montagne est enveloppée par les nuages. Ils la caressent, la cachent ou la découvrent. Ils se lovent dans les creux, se détachent de la vallée, surgissent derrière les crêtes. Mélangée à la sueur, la pluie forme sur mon front des gouttelettes salées qui viennent couler sur le coin de mes lèvres. Mes pensées s’entremêlent et s’entrechoquent. Durant toute la journée je ne suis plus ici mais ailleurs, perdu dans un monde qui m’échappe. Je suis triste. Pour la deuxième fois de ce voyage je me retrouve comme en Nouvelle-Zélande. Le bush qui m’entoure est impé­nétrable. Parfois quelques parcelles sont dégagées et on trouve, sur une pelouse rase et verte, de rares brebis ou des vaches et une petite maison de bois. Son toit en tôle est percé d’une cheminée de zinc cylindrique d’où s’échappe une légère traînée de fumée blanche.
J’ai l’impression d’être à Kumeu, au nord d’Auckland, sur la Kauri Street qui mène à la maison de mes amis sexagénai­res Brian et Rachel. D’où je suis je peux encore entendre Brian, le ventre bombé et la barbichette blanchie par les années, me lancer avec un accent canadien inimitable un « oh, la vache ! ». D’ici je vois aussi le sourire de Rachel, se réjouissant de tout, de la pluie comme du beau temps, d’un oiseau posé sur sa fenêtre ou des quelques peaux de bananes qui feront la beauté de ses roses. Des gens simples qui vivent dans un endroit sain. Je m’imagine les serrer dans mes bras, leur dire qu’ils m’ont manqué depuis deux ans.
Les maisons isolées que je vois maintenant me font penser à eux. J’aurais envie de frapper à la porte de l’une d’entre elles. Un Chilien m’ouvrirait et nous discuterions. Je lui demanderais s’il est heureux. Il me répondrait sûrement que oui, et m’offrirait un mate pour me montrer qu’il ne manque de rien. Il me parlerait de son pays, de cette région pluvieuse, de l’isolement peut-être, des hivers rigoureux sûrement. Réconforté par son sourire je repartirais heureux, enrichi d’une nouvelle rencontre. Le bonheur est contagieux lorsqu’il est simple, sans les artifices créés par notre société de plus en plus superficielle. Mais aujourd’hui je suis fatigué, épuisé même. Je ne sais s’il reste de la place dans mon cœur pour y loger encore des rencontres. Le voyageur a besoin de repos et je n’irai frapper à aucune porte.
Des amis, j’en ai laissé sur le bord de la route en trois ans de voyage… On rencontre, on découvre, on s’accroche, on séduit ou se laisse séduire, on se quitte. Ils sont de Serbie, de Nouvelle-Zélande, de Croatie, du Kosovo, du Pérou, de Bolivie ou du Chili, d’Argentine ou de Roumanie. J’ai passé avec eux quelques minutes, une soirée, une semaine, rencontres furtives ou plus profondes. Ils me manquent aujourd’hui.
Ils me manquent aussi ces amours laissés avant un départ. J’ai souvent préféré l’aventure du voyage au confort garanti par un élan du cœur bientôt déçu. Voyager, c’est aussi faire des sacrifices. Celui-ci est certainement le plus grand, le plus difficile. Le choix souvent douloureux est libérateur. Le voyage est mon amour.
Et puis il y a les baisers volés au détour d’une rue, dans le coin d’un village. Baisers de l’autochtone au voyageur. Ils ont été tendres, passionnels ou divertissants. Malgré leur diffé­rence de nature, tous ont eu ce point commun de m’apporter autant de force que de faiblesse. La force de me sentir exister le temps d’un baiser. La faiblesse du cœur, aussitôt triste de sentir les lèvres s’éloigner. Car le dernier baiser est irrémédia­blement suivi du départ.
Dans toute la mosaïque des personnes rencontrées, il reste toujours dans mon cœur une place importante et douloureuse pour mes amis ou mes proches perdus à jamais. Certains ont été emportés par la folie, d’autres par l’insouciance, la malchance, ou encore la maladie. J’aurais pu être le premier de la liste en mourant à seize ans. Aujourd’hui je pense à eux, et ce simple fait donne à la vie que je mène un regain de valeur. Mon cœur bat encore, là est bien le plus important après tout.
Enfin il y a ceux restés en France. Ce sont peut-être les seuls que je reverrai de tous. Je les sens près de moi et leur présence me pousse à pédaler, à avancer pour m’approcher des retrouvailles, pour pouvoir enfin les embrasser et m’abreuver de leurs rires, me réchauffer de leur chaleur.

C’est dans cet état d’esprit que j’arrive à Puyuhuapi, petit port situé au bout d’un fjord. Altitude zéro. Je retrouve Vince, un Espagnol de quarante ans rencontré il y a quelques jours. Nous sommes rejoints par deux Chiliennes. Estrella et son amie se dirigent également vers Villa O’Higgin’s, mais en auto-stop. La route qui suit étant fermée tous les matins pour cause de travaux, je décide de poursuivre dès ce soir pour entrer dans le parc national de Queulat situé à vingt kilomè­tres de là. Estrella ne voudrait pas que je parte. Ses yeux myosotis m’invitent à rester. Mais ce soir ma place n’est pas ici. Encore bouleversé par mes pensées, je m’enfuis sous une pluie battante loin du baiser promis. J’emporte simplement avec moi son sourire comme cadeau. Il ne prend pas de place et ne pèse rien. Au contraire, il allège mon cœur et mon âme, qui s’en vont légers par-dessus les montagnes. Après vingt kilomètres, je m’arrête près de la rivière. Je suis trempé, j’ai froid et peine à me réchauffer. Dehors les montagnes sont prisonnières des nuages. Ce soir plus que jamais j’aurais besoin de la douceur d’une femme. Je m’endors avec tristesse. Nuit sans étoiles.

*

Je m’enfonce à pied dans la forêt du parc national de Queulat. Cette randonnée me fait le plus grand bien. Elle me change les idées et dégourdit mes muscles lassés de pédaler. Je me familiarise avec la végétation environnante : les fuchsias qui laissent pendre des fleurs rouges en forme de clochettes, les botellitas dont les pétales orange se répandent sur le sol à cause des dernières pluies, les nalcas aux ombrelles embarrassantes qui pourraient m’abriter tant elles sont grandes, les fougères presque arborescentes, les tepus recou­verts de mousses et de lichens. Je croise également un escar­got de grande taille, le caracol negro, ainsi que de nombreux chucaos. Ces oiseaux au cou orange vivent la plupart du temps au sol, peu farouches, ils sont toujours en mouvement. Ils font trois sauts puis s’arrêtent, trois petits sauts puis s’en vont.
Au bout du sentier, la lumière réapparaît sur un panorama saisissant. Devant moi le glacier Colgante d’un bleu cristallin laisse filer deux cascades. L’eau s’échappe avec fureur avant de s’écraser plus bas en de gros nuages. Depuis combien de temps les molécules d’hydrogène et d’oxygène sont-elles emprisonnées pour vouloir sortir avec autant de force ? Quelques jours, quelques mois, quelques décennies peut-être. Arrivées ici sous forme de neige, elles ont été captu­rées et transformées en glace, lorsque le manteau neigeux était suffisamment épais et lourd. Elles ont été recou­vertes par d’autre neige, par d’autre glace. Aujourd’hui elles s’épandent avec frénésie jusqu’à un lac en contrebas, où le glacier raclait encore les fonds il y a peu de temps. Un siècle auparavant il arrivait quasiment au niveau de la mer ; aujourd’hui il s’en est éloigné de près de huit kilomètres… La terre se réchaufferait-elle ?

La route se poursuit dans une forêt dense et pluvieuse arro­sée par de nombreuses cascades et des ruisseaux furieux charriant d’énormes blocs de granit et des troncs d’arbres. Les travaux sur la route continuent. Un ouvrier m’explique qu’ils prévoient de goudronner cette portion dès l’an prochain. Mais la tâche demande du temps en raison des mauvaises conditions climatiques. Il faudra encore attendre plusieurs années pour que la Carretera Austral soit entière­ment asphaltée. Pour les voyageurs de passage, cela fait perdre beaucoup de charme à cette route sauvage, mais pour les personnes vivant ici ce sera un changement appréciable dans leur vie quotidienne. Les distances sont longues tout comme les hivers, alors les hameaux seront plus accessibles et plus proches des villes, comme Coyhaique par exemple, située à deux cents kilomètres de là.

Une éclaircie dans la forêt, une ferme, une maison qui fume. Là vit Ricardo avec sa femme Maria et sa fille Licette âgée de six ans. Comme tous les Chiliens de la région, l’homme est froid, mais pas inhospitalier. Il ne voit aucune objection à ce que je pose ma tente dans sa cour. Une fois mon installation terminée, il s’approche accompagné de sa petite famille. Nous bavardons, blaguons même. Son humour aiguisé, d’une grande finesse, manifeste la sérénité et la sagesse qui l’habitent. Il profite de sa famille durant les deux mois de l’été, le reste du temps il vit seul ici. Sa femme et sa fille s’en vont à Puerto Cisnes, à quarante kilomètres de là, où Licette va à l’école. Les hivers sont durs : peu de neige mais beaucoup de pluie. Il élève douze brebis et quelques vaches, qui lui procurent la viande et le lait nécessaires à sa consom­mation. Par ailleurs il vit du travail du bois. Cet homme est simple et bon, comme je l’avais imaginé hier en quittant la Junta. Il vit de la nature, il ne manque de rien, il ne se plaint ni de la pluie ni du froid, et encore moins des voisins : les premiers habitent six kilomètres plus loin.
Au réveil, je me dirige vers la maison de mes hôtes pour les derniers remerciements. Ils m’invitent à boire le mate. Les Chiliens sont moins fanatiques que les Argentins, mais c’est pourtant dans cette région du sud qu’il s’en boit le plus. Il n’est pas préparé dans un mate à proprement parler, mais dans une petite tasse en fer. Il n’en est pas moins bon. Alors que nous échangeons des banalités avec Ricardo, j’entends Licette susurrer à l’oreille de sa maman. Je demande de quoi il s’agit. Marie me dit que sa fillette aime beaucoup mes yeux, qu’elle n’en a jamais vus de si clairs ni de si beaux. Cette remarque me fait sourire et m’interpelle. Après neuf mille kilomètres déjà effectués ici, mes yeux exprimeraient-ils le bonheur vécu ? La journée morose d’hier, la première depuis cinq mois de voyage, ne peut effacer la joie vécue durant la fabuleuse aventure débutée à Lima. Ce sont les regards de Caroline et de Christophe qui m’ont amené sur les routes de la cordillère des Andes, et ce matin une petite fille vient de me dire sans le savoir que j’ai trouvé ce que j’étais venu chercher. Comme la vérité sort toujours de la bouche des enfants, j’effectue l’étape avec cette idée. Le voyage peut se terminer, il a tenu toutes ses promesses. Je suis un voya­geur comblé dont le cœur comme les yeux débordent de bonheur !

C’est avec un vif plaisir que je retrouve l’asphalte. A Villa Amengual, la route se dédouble, les lampadaires sont alignés, un trottoir impeccable longe la voie. Tout est neuf et parfait. Peut-être trop. Le Chili affiche ici sa volonté de rattra­per son retard économique par rapport aux Etats-Unis ou à l’Europe. Son objectif est d’égaler les Européens d’ici à cinq ans, au détriment dit-on de l’éducation et de la santé. La Carretera Austral est un exemple du développement écono­mi­que. Villa Amengual ne compte que quatre-vingts âmes mais ses abords ressemblent à ceux d’une métropole. La propagande va de pair : sur la route, chaque nouvel ouvrage est précédé d’un gigantesque panneau nous invitant à observer comment progresse le Chili.
Quelques kilomètres plus loin la piste devient de nouveau très mauvaise. Elle débouche dans une vallée aux abords pentus. Tout a été brûlé. Soit dans les années 1940 par les pionniers qui ont ainsi pu implanter l’élevage, soit plus récemment pour se chauffer. Le bois étant trop cher pour les Chiliens, ils préfèrent incendier une forêt entière qui ne leur appartient pas, afin de pouvoir ramasser les miettes, suffi­santes pour leur approvisionnement personnel. L’égoïsme l’emporte sur la conscience collective environnementale. Suite aux incendies, les parties les plus planes ont été utili­sées pour l’élevage. Des vaches broutent entre des troncs d’arbres brûlés qui pourrissent sur le sol. Certaines parcelles plus soigneusement nettoyées que d’autres ont été transfor­mées en prairies de fauche. Les versants plus abrupts ont été recolonisés par la forêt, jusqu’au prochain incendie, jusqu’au prochain hiver rigoureux.
Je m’installe près du lac de Mañihuales où je fais ma toilette, ma cuisine et ma vaisselle. Comme chaque soir j’avale un paquet de pâtes dans sa totalité. Mais depuis mon arrivée au Chili, j’ai réduit l’apport énergétique : les paquets ne sont que de quatre cents grammes ici, contre cinq cents en Argentine. Je me contente de ce nouveau régime et compense en mangeant un peu plus de pain assaisonné de manjar.

Trois éoliennes m’annoncent la proximité de Coyhaique. Toutes de blanc vêtues, les hélices de carbone s’agitent avec une force synchrone. Le ballet des temps modernes. Elles sont dressées sur des prairies parsemées de balles d’enrubannage, blanches elles aussi. Au Chili, le blanc est la couleur du progrès, alors qu’elle était celle de l’effort en Bolivie. Coyhaique est la plus grande ville de la région et compte quarante-cinq mille habitants. Implantée au pied d’un pan rocheux, elle fait face à des prairies qui s’étendent impec­cablement sur un plateau surplombant de plusieurs mètres un ruisseau sinueux.

On m’indique un lieu où dormir à trois kilomètres de là. Las Tetas Verdes (les Seins Verts) est un lieu parfait pour se reposer. Situé en contrebas de la prison où j’effectue le plein d’eau, ce coin de verdure sert de refuge aux citadins en quête de quiétude pour quelques heures. La rivière reçoit les baigneurs et sur une belle pelouse des tables et des barbecues sont installés.

Le lendemain est organisé un défilé en hommage aux pion­niers, qui ont « usé de la hache et de la machette » pour peupler cette région il y a un siècle à peine. Le cheval tient une part importante dans ce défilé, car ce fut et c’est encore un des moyens de locomotion les plus utilisés. Il est commun de voir des cavaliers arpentant les rues des villes et des villa­ges, ou des sentes parallèles aux axes routiers. Lorsqu’ils suivent un troupeau de vaches ou de brebis, ce sont des gauchos : paysans rustres et fiers, bandits parfois, qui sont l’âme de ces régions sauvages.
Je croise plusieurs cyclistes en ville. Nous nous donnons tous rendez-vous en soirée sur la place centrale. Tout d’abord Brook et Ethan, toujours à la recherche d’un magasin de vélo pour effectuer quelques réparations. Puis Ivonne et Dominik, deux Suisses en partance pour Ushuaia. Trois autres Chiliens nous retrouvent, ainsi que Jan Willen et Gudrun, un couple de Hollandais déjà croisé de nombreuses fois, et enfin Vince l’Espagnol. Onze cyclistes et six nationalités réunis sur la pelouse de la plaza de Armas de Coyhaique. Certains se décou­vrent, d’autres se retrouvent. On se raconte les rencontres, les déboires. On parle beaucoup de la pluie qui nous harcèle depuis notre entrée sur la Carretera Austral et nous épuise. Chacun annonce ses projets : certains se repose­ront demain, d’autres repartiront. Je fais partie de ce dernier lot.
La nuit tombe. J’abandonne mes amis pour retrouver les Seins Verts. Cette soirée a été agréable et apaisante. Rassu­rante aussi : qu’il est bon de voir tant de personnes partager cette passion du voyage à bicyclette.

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