Chapitre 21 : « Patagonia sin represas » (Chili)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Le soleil resplendit le matin de mon départ. Je découvre les montagnes qui m’entourent, dont la plupart sont enneigées. Le cadre est superbe et le soleil m’apporte joie et bonne humeur. Dès la sortie de la ville je grimpe sur un plateau herbager où quelques vaches paissent à l’ombre d’impressionnants édifices basaltiques. Le paysage cham­pêtre a sur moi un effet jubilatoire. La pluie et la végétation m’ont oppressé et m’ont rendu triste pendant les derniers jours. Aujourd’hui les nuages noirs sont chassés de mon esprit, et mon horizon n’a plus de limite. Je me sens enfin libre de porter mon regard aussi loin qu’il peut aller. Je suis de nouveau le plus heureux des cyclovoyageurs.
Entre deux moments d’euphorie incontrôlable, je pense à mes amis du Kosovo. J’ai appris hier soir que cette région venait de déclarer son indépendance. Je m’y étais rendu à vélo en juillet dernier et l’avais traversée en quelques jours en compagnie de Sophie. On y avait rencontré des Kosovars sympathiques, travailleurs, et ô combien désireux de se sépa­rer de la Serbie. Aujourd’hui je me souviens de ces gens pour qui l’indépendance était devenue vitale. Je ne peux non plus m’empêcher de penser à mes amis Serbes, tout aussi sympathi­ques et généreux, qui ne veulent en aucun cas voir le pays amputé de cette région symbolique. Que va-t-il se passer à présent ? Cette région de l’Europe va-t-elle de nouveau rentrer en conflit ou au contraire s’apaiser pour se tourner vers une intégration à l’Union européenne ? L’avenir nous le dira. Mais Serbes ou Kosovars, j’aime les deux peuples, et je pense à eux aujourd’hui.

Villa Cerro Castillo est un village de pionniers qui doit son nom à l’impressionnante montagne le dominant. Le Cerro Castillo (littéralement « montagne château ») est constitué d’une multitude de pics, plus ou moins massifs, s’élevant dans le ciel et donnant la sensation d’un château moyenâgeux sombre, impénétrable et mystérieux.
Le bitume s’arrête ici. Il n’y a que deux cent soixante kilo­mètres d’asphalte entre Villa Santa Lucia et Villa O’Higgins. Ils ont été consommés. Place maintenant au ripio (route non asphaltée). Celui-ci est particulièrement mauvais dans la montée qui suit. Certains virages labourés par les pneus des véhicules m’obligent à pousser. Avant le sommet, je croise un couple de Vénézuéliens. Ils m’annoncent que plus loin la piste est faite de sable tassé, plus roulant que l’asphalte. Je ne connais pas la qualité de ce dernier au Vénézuela, mais au Chili jamais le sable ne l’égalera : la piste est piquetée de trous pouvant rappeler les routes de Pologne ou de Roumanie. Elle traverse des paysages étonnants. D’abord une forêt est prise au piège des eaux : les arbres asphyxiés sont morts, seuls restent les troncs pâles, plantés dans un milieu marécageux et attendant des vents plus violents et un âge plus avancé pour s’effondrer. Une forêt étrange suit : les arbres sont recouverts de lichens qui pendent en de longs cheveux blancs offerts aux vents violents. Ces barbus me replongeant dans des livres d’enfance, où des histoires de trolls et de sor­cières agitaient mes nuits innocentes. Je bivouaque près d’un ruisseau et passe la soirée à écouter une forte pluie s’abattre sur ma tente.

*

Le cimetière de Puerto Murta est perché sur une butte. Les morts reposent sous des petites cabanes en bois ou en métal. Ils profitent d’une vue sur une infime partie du champ de glacier Saint Valentin ainsi que sur le lac Général Carrera d’un bleu turquoise saisissant. Ce tertre battu par les vents apporte à ses occupants les nouvelles du temps qui passe, de la vie qui se déroule sans eux. Lieu paisible et envoûtant où il doit être bon de dormir pour l’éternité. Comme les visites sont rares, ces dormeurs-là font partager au visiteur leurs états d’âme. Accroupi devant une croix, je puise de la sagesse et une profonde sérénité.
Peu de temps après avoir traversé Villa Puerto Tranquilo, je rencontre Eva, une allemande de vingt-sept ans. Elle a débuté son voyage à vélo à Punta Arenas et se rend à Puerto Montt. A ce moment précis, elle souhaite jeter son vélo dans le ravin que nous surplombons ! Je me dois de l’aider, le vélo j’entends, pour le sauver d’un avenir incertain. Son guidon ne cesse de se dévisser, ce qui exaspère considérablement sa propriétaire. J’ai en ma possession une trousse à outils rudimentaire ; voyager léger, c’est emporter ce que l’on utilisera durant le voyage, et la réparation s’avère facile. Nous en profitons pour faire connaissance et entamons une discussion passionnante. Finalement, nous décidons de bivouaquer ensemble au bord du lac que nous apercevons en contrebas.
En Argentine, la loi interdit de fermer au public l’accès aux rivières et lacs (loi détournée par les multinationales telles que Benetton). Ce n’est pas le cas au Chili. Une bar­rière cadenassée nous empêche d’accéder au lieu de nos envies. Qu’à cela ne tienne, nous retroussons les manches et portons les vélos. En parfaite infraction, nous investissons un endroit divin pour la nuit : deux arbres de grande taille, une belle pelouse, un lac, une jetée, des roseaux. Nous passons la soirée à bavarder de la Roumanie, du Chili ou de l’Argentine, assis sur la jetée au-dessus du lac. En face de nous les glaciers s’endorment, recouvrant une montagne dentelée. Les nuages filamenteux rougissent : ceux de la Patagonie sont prodigieux et paraissent sortir d’un autre monde. Nuages extra-terrestres, mille-feuilles de brume quasi palpables et surréalistes qui s’empilent comme de la vaisselle en porce­laine pour ressembler à des soucoupes flottant dans les airs, à des tapis de neige ne pouvant pas tomber. Ils sont proches de l’irréel. Existent-ils vraiment ? A notre droite, l’un d’eux prend une forme allongée : un corps de serpent d’où se déta­che une tête fumante, nuage furieux qui crache des boules de feu. La tête se détache. Le serpent est décapité, il meurt doucement. Le soleil s’est couché. La pleine lune se profile derrière la montagne. Alors qu’elle s’élève lentement, sa partie basse s’obscurcit. L’ombre de la sphère terrestre la cache : une éclipse. Au fil des minutes et des heures la lune devient orange pâle sans pour autant disparaître. Autour, des milliers d’étoiles scintillent et meurent, traversent notre champ de vision en une fraction de secondes. Puis la lune rede­vient luminescente et brille au-dessus de nous. Il est 3 heures du matin, l’heure de se coucher. Ce soir je sors du fond de mes sacoches les gants et l’écharpe que j’avais méticuleusement rangés il y a quelques mois à la sortie du désert du Lipez. Je me rapproche du pôle sud et les matins sont de plus en plus frais. Bientôt, je vais devoir troquer mes sandales contre chaussettes et chaussures. La douceur de l’été s’éloigne lentement, à mesure que l’Antarctique se rapproche.
Il est 10 heures lorsque nous passons les vélos de l’autre côté de la barrière et nous nous séparons. Eva doit remonter vers Villa Puerto Tranquilo. De mon côté je repars vers le sud. Cette rencontre inopinée fut un vrai bonheur, embelli par un lieu merveilleux.

*

C’est à partir de là que la Carretera Austral prend tout son éclat. Des montagnes cyclopéennes me font face. Un champ de glaciers les recouvre. De nombreuses rivières s’en échappent. Leur couleur bleu gris contraste avec celle turquoise du lac où elles s’enfoncent tel un cône de déjection. Je retrouve les trois Chiliens et nous faisons route ensemble. Dix kilomè­tres plus loin nous rencontrons Rodolfo et Andrea. J’avais rapidement croisé ces deux Italiens à San Rafael. Partis il y a cinq mois de l’Equateur, ils descendent eux aussi à Ushuaia. Nous sommes six à arriver à Puerto Bertrand, situé à l’extrémité du lac Général Carrera. C’est là que le rio Baker, la rivière la plus puissante de tout le Chili, prend sa source. Elle fait l’objet d’une polémique nationale et interna­tionale depuis qu’une compagnie espagnole projette de créer deux barrages hydroélectriques. Ils seraient les premiers de tout le sud de la Patagonie chilienne, « réserve de vie » unique au monde. Les conséquences seront dramatiques, à cause de l’inondation d’une vaste superficie au sud de Puerto Bertrand et de la construction de lignes haute tension défigu­rant les paysages. Mais le gouvernement soutient ce projet qui sera déposé et voté en octobre 2008. Il permettrait d’alimenter en électricité la région très consommatrice de Santiago. La grande majorité de la population s’oppose fermement à ce projet. Ils refusent de se faire inonder pour produire une énergie qu’ils ne consommeront pas. Des associations locales et internationales s’opposent à la construction, et nous pouvons souvent voir le long de la route d’immenses panneaux portant des inscriptions « Patagonia sin represas » (Patagonie sans barrages) sur fond d’un superbe paysage montagnard découpé par une ligne haute tension. La guerre de l’eau ne fait que commencer en Patagonie. Entre barrages hydroélectriques et nappes phréatiques convoitées par de grandes firmes internationales, les enjeux de demain se trouvent ici. A cette région de se battre encore contre les conquistadors…

La Carretera Austral ne laisse aucun répit. Je dois prendre un ferry pour l’Argentine le 27 février à Villa O’Higgins. Pour ne pas le louper, je ne reste qu’une demi-journée à Cochrane, le temps de reposer mes jambes lourdes et de laver mon linge dans une rivière. Je dois également me ravitailler pour les quatre prochains jours, car je ne trouverai plus rien jusqu’à Villa O’Higgins. Il est 17 heures lorsque je quitte la ville pour la partie la plus reculée de la Carretera Austral, là où douze ans plus tôt il n’y avait pas encore de route…
Après avoir passé le lac Esmeralda où quelques adoles­cents viennent flirter et se baigner, je longe une rivière grisâ­tre née dans les glaciers. Je bivouaque sur les berges, à quinze kilomètres seulement de Cochrane en face de quelques pics enneigés où s’échouent les nuages. Avant que je m’endorme, trois cavaliers passent devant ma tente. Ces gauchos rentrent chez eux après une longue journée de labeur. Leurs silhouet­tes se dessinent sur l’horizon orangé. Coiffés de chapeaux de huasos, ils conduisent leurs montures jusqu’à la rivière, puis repartent une fois ces dernières abreuvées. Je me glisse dans les bras de Morphée avec leur image en tête alors qu’au-dessus de moi les derniers 4×4 roulent avec furie en direction de Cochrane.

Au matin, les montagnes sont plus belles que jamais. J’approche du Champ de Glaciers Nord qui jouxte celui de Saint Valentin. Après une longue descente, j’arrive au lieu-dit « Nadis ». L’endroit est dominé par le cerro Serucho (2 845 mètres). Dès lors je ne passe plus un instant sans entendre ou voir l’eau. Elle se trouve sous toutes les formes : emprisonnée par les glaciers dégueulant des montagnes, courant dans des cascades, stagnant dans des lacs bleu émeraude ou recouverts de roseaux. De cascades en ruisseaux, je plonge dans ce que le Chili a de plus sauvage, de plus préservé malgré quelques traces d’incendies, de plus beau certainement. Ici ou là des hommes se sont installés. Ils vivent isolés dans des maisons en bois sans électricité. Une cour délimitée par de grandes barrières renferme des chevaux paissant une herbe verte. Des bûches sont stockées près de la maison, le linge sèche, agité par le vent. Un petit paradis reculé, écrasé par la masse des puissantes montagnes. Ici les chiliens vivent humblement, tant cette nature inspire le respect. Des clôtures sont plantées sur plusieurs centaines de mètres, puis plus rien. La nature reprend ses droits et l’homme n’existe que par la présence de la piste tracée dans la forêt. Je la suis, longeant toujours un ruisseau.
Puis le relief s’aplanit, la végétation devient dense. Je viens de retrouver le rio Baker que j’avais quitté près de Cochrane. Il est ici bien plus large mais aussi plus tranquille que lors de la première rencontre. Il se jette plus loin dans un fjord. Je suis à Caleta Tortel. Construit tout de bois, ce village est une curiosité de la région, classé au patrimoine national. A l’intérieur, des passerelles en bois permettent d’aller d’un bout à l’autre de l’agglomération située dans un cul-de-sac. Jusqu’en 2003 il n’était possible de s’y rendre que par bateau. Une route a été tracée le long de la rivière et permet à présent de satisfaire la curiosité des touristes. Je la reprends pour retrouver l’axe principal où une difficile montée m’attend. Je m’enfonce dans une forêt dense. La nuit tombe peu à peu : les montagnes deviennent ombres, les lacs noircissent, la forêt devient jungle. Je m’arrête juste avant de ne plus être en mesure de faire la différence entre la route où je dois pédaler et le ravin où je dois surtout ne pas tomber.
Le lendemain j’arrive à Puerto Yungay à 9 heures. La rivière coupe la route et le passage se fait en ferry. Il y en a trois par jour. A 10, 12 et 18 heures. J’attends mon heure en préparant un muesli.

Une tente est plantée sur la plage. Elle semble appartenir à deux hommes : un blond et un brun. Je pense les reconnaître, sans en être sûr. Des traces de vélo dans le sable : ce sont des cyclistes. Je m’approche. Plus de doute, ce sont Brook et Ethan ! Moi qui pensais arriver avant eux, ils m’ont finale­ment devancé. Nous nous retrouvons toujours avec un grand plaisir et nous nous racontons nos péripéties respectives. Ils ont eu un peu de casse en chemin et m’ont doublé lorsque j’étais à Caleta Tortel. Les deux Italiens arrivent à leur tour. Nous roulons tous ensemble dès la sortie du ferry. Nos deux compagnons veulent absolument rejoindre Villa O’Higgins ce soir. Nous les laissons continuer alors que Brook, Ethan et moi nous arrêtons sur la plage du lac de Cisnes. C’est notre dernier camping sauvage sur la Carretera Austral, la dernière occasion de savourer ces sites enchanteurs, calmes et sauva­ges. Tous les trois assis autour d’un feu de bois, nous dégus­tons le mate, marquant les retrouvailles mais aussi la fin d’une longue route rarement asphaltée…
C’est au petit matin que nous arrivons à Villa O’Higgins. La bourgade est la dernière de la route australe : les véhicules doivent faire demi-tour ici, alors que les voyageurs à pied ou à vélo peuvent poursuivre leur chemin pour l’Argentine. Deux ferries partent du village chaque semaine pour amener les voyageurs de l’autre côté du lac. Le notre partira demain.

Au bout de la route est écrit sur un panneau :
– Kilomètre 1237, fin de la Carretera Austral.
Nous en avons enfin terminé. L’écriteau marque la fin d’une longue épopée commencée il y a deux semaines à Santa Lucia. Deux semaines de petites galères, de mauvaises pistes, de paysages sauvages, de glaciers, rivières et monta­gnes, de forêts denses et de temps pluvieux. Deux semai­nes parmi les plus difficiles de mon voyage, les plus belles aussi.

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