Chapitre 23 : Séparations (Chili)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Nous laissons derrière nous El Calafate et ses glaciers, ses rencontres, ses touristes, son tenedor libre et la boulangerie Don Luis, la meilleure de toutes. Alors que nous mangeons les restes du dîner de la veille, Stella nous rejoint. Elle vient de raccompagner son groupe de touristes à la frontière chilienne et nous offre un mate dont elle a le secret. C’est celui de l’amitié, des adieux aussi. Elle s’éloigne quelques instants plus tard à bord de son bus, nous laissant tous les trois déjà nostalgiques de sa gentillesse sans détour.

Nous avançons sur un plateau qui s’étale à perte de vue. Les herbes sèches et les nuages s’étendent à l’infini. L’horizon n’a pas de limite, l’immensité prend toute sa déme­sure. Le paysage peut paraître monotone, mais il n’en est rien : le ciel est un prestidigitateur. Il se transforme au gré des nuages et apporte à chaque minute une dimension nouvelle aux terres plates et insipides, il donne tout le volume à l’espace sans relief. Le vent se lève enfin. Nous en espérions de l’aide ; hélas ! il nous vient de face. Il est fort et ajoute lui aussi une touche de magie au décor. Tout reste immuable. Les nuages et la végétation trop rase ne bronchent pas face au souf­fle qui traverse la plaine sans paraître la toucher. Visiteur de passage, il ne semble déranger personne. Seuls les cyclo­voyageurs sont soumis à ses humeurs : nous sommes des intrus avançant avec lenteur dans un lieu situé hors du temps.
Le poste de sécurité Cerrito est notre abri pour la nuit. Endroit rassurant dans l’immensité, il sert de halte aux routiers en difficulté ou aux cyclovoyageurs éreintés. Le vent redouble de violence au milieu de la nuit et nous accompagne jusqu’au départ le lendemain.

Le voilà ce vent tant redouté, celui dont j’entends parler depuis des mois, celui qui impressionne tous les cyclovoya­geurs de passage en Patagonie du Sud. Nous tardons à partir, peu décidés à l’affronter. Finalement nous empruntons la ruta 40 sur une portion qui nous a été tour à tour conseillée et déconseillée par d’autres cyclistes. Au fil des kilomètres nous sommes agréablement surpris par la qualité du revêtement et avançons rapidement. Nous traversons des estancias, vastes exploitations extensives de plusieurs milliers d’hectares. Elles sont clôturées par des milliers de kilomètres de fils lisses et des passages canadiens traversent les routes. Sur ces étendues sont élevés des brebis, des vaches ou des chevaux. On peut également voir des daims courant aussi vite que des chevaux, et des guanacos aux étranges bruits d’oiseaux.
Nous ne retrouvons l’asphalte qu’en soirée, un vent d’une grande force nous ayant obligé à nous arrêter en cours de route. Là se trouve un poste de police, une station service et un poste de sécurité. Nous nous abritons sous un hangar pour manger. Le vent tombe en même temps que la nuit. Il est 23 heures lorsque je décide de poursuivre ma route, abandon­nant une fois de plus Brook et Ethan qui restent ici pour dormir.

Si je décide de partir maintenant c’est que la route se dirige plein ouest, à l’encontre les vents dominants. Et comme demain est un autre jour, il est possible qu’ils vien­nent épuiser nos énergies et nous empêcher d’avancer. Préfé­rant lutter contre le sommeil que contre Eole, je m’enfonce de nouveau dans la nuit, jouissant de ce sentiment de liberté unique dont je suis gourmand. Sur ma tête, les nuages se trans­forment en masses sombres cachant les étoiles. Des voitu­res me doublent. Je les regarde se perdre au loin. Il leur faut souvent plusieurs minutes avant de disparaître. Elles me permettent de deviner le parcours à suivre. Je le garde en mémoire le temps de le parcourir : route sinueuse, rectiligne, montante ou descendante. Ces indications me sont données par le petit point rouge qui file vers l’ouest. Puis je bifurque en direction du sud. Il est 2 heures du matin lorsque je plante ma tente derrière une barrière de sécurité. Demain le vent, s’il y en a, sera moins redoutable.

J’arrive le lendemain à Rio Turbio, cité minière d’où est extrait du charbon, ville noire dont les seules couleurs vien­nent de l’arc-en-ciel qui domine les toits. Il disparaît à mesure que je m’en approche. Autour de moi des bâtiments massifs crachent une poussière noire immédiatement emportée par le vent. Bien loin du tourisme de masse d’El Calafate, la ville est animée par le travail de la mine. Treize mille personnes y vivent, toutes en lien direct avec le minerai qui remplit avec peine leurs porte-monnaie et encrasse joliment leurs poumons. Je découvre néanmoins une population souriante, curieuse de voir un voyageur s’arrêter chez eux, où les touristes ne font généralement pas étape. Les gens sont tranquilles et serviables, les jeunes filles alertes et souriantes. Le contraste est fort avec El Calafate, à deux cent cinquante kilo­mètres. Plus proche de l’âme argentine, Rio Turbio me plaît davantage. Brook et Ethan m’y retrouvent. Ils n’ont pas eu de vent jusqu’au changement de direction. Mon escapade nocturne était donc inutile, mais préventive…
Après avoir passé la journée ici, nous quittons la ville en soirée et nous arrêtons sous la pluie un kilomètre plus loin. On nous avait conseillé le « bosquet des nains » pour dormir ; nous n’avons trouvé que « le parking des préservatifs ». Quoi de plus dégoûtant que de planter sa tente entre deux capotes usagées flottant sur une flaque d’eau boueuse ? La pluie tombe à verse. Comme la nuit n’est pas encore descendue, j’étudie une nouvelle fois ma carte à l’abri dans la tente. Je me plonge de plus en plus souvent dans cette activité depuis mon retour en Argentine, passant mon temps à compter les kilomètres qui me séparent d’Ushuaia, le point ultime. J’ai parcouru dix mille quatre cent vingt kilomètres depuis Lima. Selon mes calculs, il m’en resterait environ sept cent cinquante. 90 % du voyage a été effectué. Une bagatelle, seulement deux volets de la carte du Chili qui en contient seize. Mais ce soir c’est la première fois que je l’écris. Sept cent cinquante kilomètres. Je peux sentir le souffle de l’Antarctique sur mon front. La perspective d’arriver à Ushuaia m’enchante !

Le réveil est aussi pluvieux que la nuit. Trois jeunes vien­nent à notre rencontre. Les deux garçons sont sortis de la mine à 6 heures et sont allés chercher leur amie. Ils boivent du Fernet, une boisson alcoolisée qui ne les aide pas à ouvrir des yeux remplis de fatigue. Ils prennent congé une heure plus tard. Brook et Ethan sont réticents à sortir sous la pluie, je les quitte en leur donnant rendez-vous à Puerto Natales.

Nelson est membre du Rotary club et m’invite chez lui le temps de mon séjour en ville. Il est dentiste, ce qui lui vaut l’interdiction de donner son sang au Chili (car il peut être en contact direct avec du sang). A l’image des Chiliens, il est réservé mais a l’esprit vif et plaisantin. Un homme simple et bon qui met à l’aise par des mots savamment choisis. Il me présente à sa femme Eva et à sa fille Fernanda. Peu de temps après, Brook et Ethan frappent à la porte. Une brève discus­sion suffit à ce qu’ils soient eux aussi invités à séjourner dans la maison. Quel bonheur de pouvoir passer nos derniers jours ensemble !
Le lundi est une journée destinée à la communication sur le don du sang. Brook, Ethan, Nelson et moi nous rendons le matin dans deux lycées pour raconter nos voyages. Le public composé de jeunes âgés de quinze à dix-huit ans est attentif et curieux de voir des Etats-Uniens et un Français venir chez eux à vélo. L’après-midi se déroule dans les locaux de la Croix-Rouge où sont présents les journalistes. Après avoir présenté rapidement mon voyage et mon histoire, un médecin nous apprend que seuls 3 % des Chiliens donnent leur sang. Parmi les donneurs, seulement 2 à 4 % le font de manière volontaire. La plupart sont des dons compensés, effectués pour un proche ou un ami dans le besoin. Une fois de plus on peut craindre que certains dons soient effectués en contrepar­tie d’argent glissé sous la table.
Après la conférence, nous nous rendons Brook, Ethan et moi dans un café pour trinquer une dernière fois. Nous nous sommes rencontrés autour du 15 janvier, et avons parcouru près de quatre mille kilomètres ensemble. Lorsque nous nous sommes rencontrés à Malargüe, je n’aurais jamais cru pouvoir faire autant de chemin avec eux. Je n’aurais pas cru non plus avoir tant de peine le jour des séparations. Dans quelques minutes nous nous quitterons définitivement. Ils doivent prendre un bus qui les conduira à Punta Arenas. De là ils poursuivront à vélo pour arriver dans les temps à Ushuaia où Ethan prend l’avion le 19 mars.
Il est 19 heures. Brook et Ethan s’approchent de leur bus. Nous nous étreignons une dernière fois, certains que nous ne roulerons plus ensemble. Ils sont les derniers à monter dans le bus. La porte se referme derrière eux. Le bus quitte son station­nement. Ils partent. Bon voyage à vous, que les vents du sud vous soient favorables. Vous allez me manquer…

*

Je prolonge mon séjour pour assister à la réunion du Rotary club du jeudi soir. Durant ces longs jours de repos, Fernanda est ma guide. Nous nous rendons au panorama Dorotea qui offre une vue sur la ville. Au sommet, à six cents mètres d’altitude, le vent est violent. Il l’est aussi sur la route, et me vole définitivement mon drapeau. Une fin heureuse pour cet oriflamme qui termine sa danse avec un vent célèbre. Les signatures des personnes rencontrées durant mes deux derniers voyages s’en vont avec lui. Elles sont de Serbie ou du Kosovo, de Macédoine ou de Roumanie, du Pérou, de Bolivie ou d’Argentine. Les voilà envolées et emportées au loin. Elles s’arrêteront sûrement contre un buisson, dans un fossé, avant d’être à nouveau portées vers des terres plus lointaines. Ce drapeau ne finira pas comme ses prédéces­seurs, soigneusement pliés dans un carton. Lui continue son voyage, seul cette fois-ci, libre à son tour. Où se trouve-t-il alors que j’écris ces lignes ? A quel buisson est-il accroché lorsque vous, lecteur, allez lire ce paragraphe ? Imaginez simplement une vaste plaine entre le détroit de Magellan et la cordillère des Andes, une étendue parsemée de buissons rabou­gris et de fils barbelés, seuls éléments pouvant freiner sa progression vers une destination plus lointaine. Si le vent le transporte au-delà, s’il les arrache à ces obstacles, alors son horizon s’ouvre sur l’immensité : glacée s’il le porte au sud, liquide s’il le porte à l’est. Petit rectangle blanc de soixante centimètres sur quarante, noirci de crasse et portant les pensées des amis, il porte cet écrit en anglais et en espagnol « Tour du monde à vélo pour sauver des vies grâce au don du sang ». Laissons-le voyager, et rêvons ensemble à ses prochai­nes destinations.

Le jour de la réunion au Rotary club arrive. Je fais connais­sance avec les dix-huit membres chaleureux. Comme ce fut déjà le cas ailleurs, ma venue leur a permis de travailler en faveur de la promotion du don du sang pour la première fois, et comme souvent des actions futures sont envisagées. Finalement, le message véhiculé par le Rotary est identique à celui des donneurs de sang : donner de soi sans rien recevoir en échange, donner pour la satisfaction d’aider celui qui rece­vra.

Je quitte Puerto Natales avec tristesse. Je remercie une dernière fois Nelson et Eva pour l’accueil qu’ils m’ont réservé. Ils sont à l’image du Rotary club : accueillants, géné­reux, cultivés, curieux et intéressants. Ce fut un plaisir de passer une semaine en leur compagnie, à découvrir Puerto Natales et ses alentours. Avant de venir ici j’avais dit à mes amis Brook et Ethan qu’il n’y avait pas grand-chose à voir dans la ville. Je repars avec une idée contraire. Il y fait bon vivre, y rester quelques jours est fort plaisant, pour découvrir ses musées et ses alentours ventés. Fernanda m’accompagne sur les premiers kilomètres. Nous nous arrêtons de nouveau au mirador Dorotea. Frida, la patronne, nous cuisine des œufs au plat et nous régale de thé, pain, confitures et biscuits.
– Le trajet est long, me dit-elle, il faut prendre des forces !
Nous repartons réconfortés par son sourire et son dyna­misme. Fernanda arrête sa course au croisement de la route conduisant en Argentine. Je la remercie elle aussi une dernière fois pour sa gentillesse et sa disponibilité. Nos chemins se séparent. Elle retourne à Puerto Natales, je conti­nue vers le sud. Je suis de nouveau seul face à l’immensité.

*

Cette partie de la Patagonie est moins sèche que le côté argentin, et je peux voir des milliers de brebis, des centaines de vaches et des dizaines de chevaux paître dans les grandes étendues. J’évolue au milieu de gigantesques estancias dont la surface ne se compte pas en centaines mais bien en milliers d’hectares : vingt mille est habituel pour une seule ferme. Les brebis richement couvertes de laine ressemblent à celles de Nouvelle-Zélande : elles sont d’ailleurs importées de ce pays. Lorsqu’il n’y a pas de prairie, la forêt essaie de s’implanter sur les terres. Elle souffre d’un grand mal, celui du vent. Les branches cassées et troncs morts gisent sur le sol, d’autres arbres encore debout attendent avec fatalité le même sort.

Après cent vingt kilomètres je rencontre un Français à vélo. Il me dit avoir croisé Virginie, mon hôtesse d’Arequipa, à vingt-cinq kilomètres de là. Elle a commencé un voyage à vélo depuis quelques semaines. En contact par Internet, nous nous étions donné rendez-vous à Villa Telhueches. Elle est en avance. Je décide de la rejoindre ce soir mais la nuit me surprend. Je rencontre quelques maisons et pense être arrivé. Je ne vois rien et suis assailli par les crampes à la suite d’une longue journée. J’appelle Virginie, sans succès. Elle doit probablement être cantonnée dans l’une des maisons. Je plante ma tente et m’y écroule endolori, tant mes jambes ont du mal à me supporter. Je continuerai mes recherches demain.
Au réveil je m’aperçois que j’ai dormi près d’un poste de sécurité de la voirie : Villa Telhueches se situe à trois kilomè­tres. Virginie est encore dans sa tente lorsque je la rejoins. Quel plaisir de la revoir, et à vélo cette fois-ci ! Nous nous racontons nos aventures le temps de prendre le petit déjeuner. Elle a accompagné Yves et Gaël jusqu’à la fin de leur voyage en Equateur, puis a décidé de poursuivre seule sa route plus au sud. Elle rayonne de bonheur, son voyage semble lui appor­ter une grande satisfaction. Après une petite heure passée ensemble nous nous séparons, chacun empruntant la route que l’autre a prise la veille.

Un panneau me surprend :
– Danger, terrain miné.
Il me rappelle la Bosnie et la Croatie, ces deux pays si proches de la France et encore couverts de mines anti-person­nelles. La vue de ces panneaux en pleine Patagonie me surprend, mais rappelle qu’il y a peu de temps le Chili connais­sait un régime dictatorial. Les traces sont encore visi­bles, comme cette bande de no man’s land de quelques dizaines de mètres. Les mines ont été placées là en 1978 lorsque le Chili était à deux doigts d’entrer en guerre contre l’Argentine. Elle fut évitée de peu grâce à l’intervention du Pape…
Trente kilomètres plus loin j’aperçois le détroit de Magellan. L’émotion me gagne à mesure que je le longe. Lors des vacances avec ma famille, j’avais vu trois cyclistes arriver à Punta Arenas. Je les avais regardés avec jalousie, sans savoir ce qu’ils ressentaient réellement. Maintenant je le sais. Arriver à Punta Arenas, c’est fouler une dernière fois le conti­nent américain avant de regagner la Terre de Feu, une île au nom mythique. Arriver à Punta Arenas, c’est amorcer la fin d’un long voyage.
Je m’endors sur les berges surélevées du détroit de Magellan. La surface de ce bras de mer est agitée par le vent. Demain le soleil apparaîtra derrière la Terre de Feu…

Le lendemain matin je sonne à la porte d’Enrique, rotarien et ami de Nelson. Il m’invite chez lui pour mon séjour dans la ville. Il est en pleins travaux lorsque j’arrive. Il lui faut répa­rer la balançoire de sa petite fille, remettre en état une gout­tière et nettoyer les toits encombrés par les feuilles mortes. Je l’aide dans sa besogne, faisant par la même occasion connais­sance avec mon hôte. Je me balade ensuite dans les rues de Punta Arenas. Une butte offre un panorama splendide sur la ville, sur le détroit de Magellan et la Terre de Feu au loin. Au café mirador, un panneau annonce que Paris se situe à treize mille deux cent quatre-vingts kilomètres d’ici. Plus bas je visite le cimetière. Il est tout à fait particulier, avec de grands casiers superposés richement fleuris d’un côté, et de gigan­tesques tombes de l’autre. Je peux y lire beaucoup de noms d’origine serbo-croate, illustrant la forte immigration de ce pays.

Brook et Ethan m’ont écrit hier. Ils sont arrivés à Ushuaia. Leur présence là-bas me motive davantage pour ces derniers kilomètres, même s’ils seront déjà partis lorsque j’arriverai. Il me reste moins de cinq cents kilomètres à parcourir pour arriver au terme du voyage. Le 17 septembre dernier je m’élançais de la place centrale de Lima, la peur au ventre. Six mois plus tard, le lundi 17 mars 2008, je suis à la porte de la Terre de Feu, onze mille kilomètres plus au sud. J’apprécie tranquillement ces derniers coups de pédale. L’accueil du Rotary club dans les différentes villes me permet de vivre ce moment en douceur et d’assimiler ainsi une aventure qui fut merveilleuse.

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