Chapitre 1 : Senteurs de Lima.


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Rossana et Esther m’accueillent à l’aéroport. Ce sont les sœurs de Virginia, une Péruvienne habitant aux Etats-Unis, rencontrée sur Internet. Nous chargeons Teresa sur le taxi d’Emmanuel et allons chez elles à Callao, à l’ouest de Lima. Nous y sommes à minuit et faisons plus ample connaissance autour d’un pisco, apéritif dont je ne saurai jamais s’il est péru­vien ou chilien ; chacun revendique son invention avec un rien de chauvinisme. La conversation va bon train, les mots en espagnol traversent la salle sans que je puisse en capter le sens. Cette langue est pour moi un vieux souvenir : quelques fragments de vocabulaire appris il y a dix ans sont tapis au fond de ma mémoire, ankylosés par le manque de pratique. A deux heures du matin, je parviens tout de même à leur faire comprendre que j’ai perdu mon passeport. Les appels au taxi et à l’aéroport restent stériles, la nuit est courte et mauvaise. La bonne nouvelle arrive le lendemain. Emmanuel l’a retrouvé dans sa voiture et me l’apporte quelques minutes plus tard.

Rossana m’accompagne à la « Maison du Volontariat » où un groupe de Français m’attend. Sur le trajet, un autre monde se présente à moi. C’est celui de Lima, capitale du Pérou, ville de huit millions d’habitants en pleine effervescence, où voitures, bus, combis (minibus) et autres camions crachent un brouillard suffocant. L’air est irrespirable, des odeurs pestilen­tielles agressent mes narines. Les habitations de briques ou de terre jonchent les collines avoisinantes dans le plus beau désordre. Le ciel gris, chargé de pollution, noyé dans la brume océanique, ne relève guère le tableau. Il ne l’éclaire pas non plus, les rayons du soleil sont trop faibles pour iriser les murs obscurcis et miséreux.
– On ne voit jamais le ciel, m’explique Rossana, mais il ne pleut jamais pour autant.
– Quand a-t-il plu la dernière fois ?
– En 1974.

Tout est très différent de ce que j’ai pu voir jusqu’ici. Loin de l’Europe, des Balkans ou de la Nouvelle-Zélande, j’ai laissé derrière moi mes repères et je suis ici tel un gamin, m’extasiant devant tout ce qui s’offre à mes yeux, émerveillé par l’environnement urbain dans lequel j’évolue.
Cinq personnes me reçoivent à la Maison du Volontariat. Etudiants à Lyon, ils sont en stage dans la Congrégation du Bon Pasteur tenue par Margarita et quelques religieuses. Débordantes de générosité, ces femmes gèrent un foyer pour enfants, un centre de jeunes délinquants, un centre de jeunes mères et un orphelinat de malades atteints du sida. Voilà un condensé de quelques problèmes majeurs auxquels est confronté le Pérou, et plus particulièrement sa capitale. Elles sont épaulées par Marsha Brunelle, présidente de l’association « Pasaporte » qui a pour but d’aider les enfants d’Amérique du Sud de manière générale. Cette structure per­met à des étudiants français d’y effectuer un stage ; le travail consiste à aider les enfants du bidonville à faire leurs devoirs l’après-midi en attendant le retour des parents.
La congrégation est établie dans le quartier Cerro el Pino, réputé être l’un des plus pauvres de Lima, des plus dangereux aussi. Une manière pour moi d’entrer en contact avec la réalité péruvienne. Le sourire des enfants du foyer contraste vivement avec leur vie difficile. L’un d’eux, Brian, me fait visiter les lieux. Du haut de ses huit ans, il fait preuve d’une assurance plaisante. Son regard est tranchant, ses yeux mali­cieux. A son cou pendent deux clefs, comme s’il s’agissait du maître des lieux. Je le suis sur la terrasse du troisième étage où il me présente son quartier avec fierté. Il attire mon atten­tion sur une maison voisine, ou sur ce qu’il en reste. Elle a explosé la semaine dernière. Mon guide ne semble pas être choqué pour autant. C’est la routine du Cerro el Pino, avec ses petites histoires de voisinage, de drogue, d’enfants battus et analphabètes, de meurtres, de viols et de représailles. Derrière cette ruine récente, le bidonville s’étend sur les collines. Les maisons sont faites d’un peu de tout, mais sur­tout de rien. Leur densité est incroyable. Elles s’emboîtent les unes dans les autres sans suivre aucune logique. Certaines sont recouvertes de tôles simplement posées sur les murs en brique, alors que d’autres continuent de s’élever au fur et à mesure de l’arrivée des matériaux, donnant une impression d’inachevé. De cette masse grisâtre s’échappent des façades aux tons clairs : quelques points colorés composant une mosaïque polie par la crasse. Sur une maison est planté le dra­peau national, dont le rouge et blanc contrastent avec la pau­vreté du quartier. On y vit avec dignité, affichant haut dans le ciel les couleurs de son pays. Mais la détresse n’est pas loin : allongé sur le bord de la route, un homme ivre mort a noyé sa conscience dans un bain d’alcool.

*

En vagabondant dans les rues de Lima, je note quelques particularités amusantes, parfois dérangeantes. Tout d’abord, le marchandage est de rigueur. Dans cette fourmilière tentacu­laire je suis, comme tous les Blancs, un gringo, c’est-à-dire l’étranger riche supposé payer les choses trois à quatre fois leur prix. Grand, blond aux yeux bleus, mon physique ne joue pas en ma faveur. Il convient donc de tout négocier, ce qui demande de l’expérience. Cette semaine passée à Lima me permet d’apprendre comment faire marcher la concur­rence, faire semblant de partir lorsque le prix paraît trop élevé, ne payer que la juste somme et partir en remerciant… Bref, toute une éducation à refaire.
Ensuite, la conduite est un sport éprouvant. Les plus habi­les sont les chauffeurs de combis, minibus à dix places pou­vant transporter vingt personnes ou plus. Ce véhicule est manœuvré par deux personnes. Au volant, un pilote ignorant toutes les règles de bonne conduite se fraye un chemin dans la jungle urbaine avec une adresse et une vitesse déconcertan­tes. Il se joue des panneaux pare (stop) en utilisant avec excès le klaxon et l’intimidation. Le plus téméraire passe, celui qui a les meilleurs freins s’arrête. Pour épauler le chauffeur, un rabatteur se charge de faire monter ou descendre les clients. Il crie à qui veut l’entendre la destination et le prix. Passant la plupart du temps à l’extérieur du véhicule, il doit lui aussi faire preuve d’une extrême habileté. Il se tient à la portière d’une main, attire les piétons et stoppe les voitures suscepti­bles de freiner son avancée de l’autre. Lorsqu’un passager se présente, il le déleste de tous ses bagages, poussette, sacs plas­tique, barres de fer ou autres colis encombrants et l’aide à monter à bord avec obligeance. Cela fait partie du service. Il est aussi le caissier, et circule entre les sièges en faisant tinter des pièces de monnaie dans la main, invitant les clients à parti­ciper au concert.
Les combis, comme n’importe quel autre de leurs véhicules, produisent une pollution invraisemblable. Jusque-là, ce concept représentait pour moi une canette de bière jetée dans une prairie, un mégot de cigarette volontairement oublié sur le chemin, une vieille voiture laissant échapper une fumée nauséabonde. Mais ici, triomphe la démesure. C’est l’huile recouvrant la route sur la totalité d’un quartier, c’est la fumée noire comme les ténèbres crachée par les bus, c’est l’air que l’on respire qui fait grimacer à chaque bouffée. La pollution se sent, elle est palpable. Omniprésente et exagérée, elle rend la ville sale et nauséabonde. Lima compte environ huit mil­lions d’habitants et la population augmente de plus de deux cent mille âmes chaque année, soit environ celle de Clermont-Ferrand… La tendance ne va pas aller en s’améliorant. Pourtant, les Péruviens affirment qu’elle est la capitale la moins polluée d’Amérique du Sud. En fait c’est l’une des métropoles les plus contaminées du monde.
Si les vélos sont rares, les tricycles, eux, sont légion. Vérita­bles commerces ambulants, leurs déplacements se limi­tent à un quartier. Leurs propriétaires sillonnent les rues en énumérant d’une voix forte, parfois à l’aide d’un haut-parleur, la liste de leurs marchandises. Ananas, tomates, poulets, prises électriques, marteaux. Le tricycle est donc un outil de travail et le vélo n’est pas utilisé. Personne ne se risque à l’utiliser pour aller d’un quartier à un autre, au prétexte de la dangerosité du trafic ou des lieux à traverser. Durant mon séjour, je dois souvent traverser le bidonville du Cerro el Pino pour rejoindre la route panaméricaine. Juché sur Teresa, je côtoie les Péruviens occupés à souder la ferraille ou à vidan­ger des voitures sur les trottoirs huileux. Beaucoup se retour­nent sur mon passage, sans hostilité. Pédaler ne m’apparaît pas si dangereux.
L’insécurité est pourtant un thème récurrent. Il est surpre­nant de voir à quel point les habitants de Lima ont peur. Hor­mis les bidonvilles, la plupart des quartiers sont clôturés par des grilles et il est impossible d’y accéder en voiture durant la nuit. Des policiers y font la ronde et chaque entrée est gardée par un homme de la sécurité. Une ville sous haute surveil­lance. Quant aux maisons, la plupart sont protégées par des piques dangereusement aiguisées pour dissuader les voleurs de faire le mur. Les Péruviens alimentent ce sentiment d’insécurité : tous évoquent avec gravité la dangerosité de leur pays. Cela est principalement dû au groupuscule terro­riste du Sentier Lumineux mené par Abimael Guzman Reynoso, alias camarade Gonzalo, qui sévissait dans le pays dans les années 1980. Cette organisation communiste extré­miste a plongé les Péruviens dans un sentiment permanent de terreur. Son activité a pourtant fortement décliné depuis l’arrestation de son chef en 1992, mais le peuple péruvien peine à se défaire de cette peur qui l’a rongé pendant près de deux décennies. Entre 1980 et 2000, près de soixante-dix mille Péruviens ont été tués ou portés disparus.

*

Je dispose de cinquante jours pour découvrir d’autres subti­lités du pays. Nous sommes le 17 septembre. La date du départ est arrivée, avec rapidité ou lenteur selon mon état de nervosité. Mon esprit a devancé mon corps et vagabonde déjà sur les routes, vers l’inconnu que j’aborde avec un mélange d’excitation et de peur. Ma soif de découverte est apaisée par la sagesse de mes craintes.
L’océan Pacifique bat avec fracas les flancs de la ville. Une falaise de terre et de poubelles se dresse en face. C’est le point de départ du voyage : kilomètre zéro, altitude zéro. Un journaliste de l’AFP (Agence Française de la Presse) doit me prendre en photo. Durant l’attente, qui est souvent longue au Pérou, les questions se bousculent, le doute s’installe. Je dois gravir dès les prochains jours un col à plus de 4 800 mètres d’altitude. C’est pour l’heure la plus grosse incertitude. Suis-je capable d’aller si haut, moi qui n’ai jamais dépassé 2 600 mètres d’altitude ? Ce sont plus de six mois de voyage qui m’attendent. Vais-je trouver la motivation suffisante pour pédaler durant cette longue période ? J’ai prévu de parcourir près de onze mille kilomètres. Les jambes vont-elles suivre ?
Je connais la peur qui précède un départ, celle qui fait dou­ter le voyageur jusque-là sûr de lui. Avant mon premier péri­ple, le Tour d’Europe vélo-moto en 2004, j’avais regardé ma carte avec anxiété durant plusieurs nuits blanches, de moins en moins certain de pouvoir parcourir les deux ou trois cents kilomètres journaliers prévus. En Nouvelle-Zélande, le doute s’était renforcé quand la banque de sang avait fait appel aux services d’une onéreuse agence de communication pour me suivre. L’échec aurait été coûteux. Avant de partir en ex-Yougoslavie, j’avais suivi les actualités avec appréhension, inquiet à l’idée que le conflit se réveille en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo ou en Serbie. C’est finalement dans le nord de l’Albanie que j’ai connu ma plus grosse frayeur.
J’ai souvent connu le stress au moment de hisser les voiles, mais jamais je n’ai imaginé devoir rester amarré au port. Aujourd’hui, la peur au ventre, je me demande si je dois partir. Il n’est pas trop tard, je peux encore décider de rester ici… L’idée me traverse l’esprit quelques secondes. Mais un rêve non réalisé risque de se transformer en un regret éternel. Ce voyage, je l’ai imaginé puis construit. D’un trait vert continu, je l’ai tracé avec soin sur mes cartes, puis analysé jusqu’à me le graver dans la tête. Ce trait débute à Lima et se termine à Ushuaia. Il mesure quatre mètres de long et relie des lieux mythiques tels que Cusco, le canyon de Colca, le lac Titicaca, la Route de la Mort, le salar d’Uyuni, le désert d’Atacama, la Ruta 40, la Carretera Austral, le Fitz Roy, les glaciers de la Patagonie, la Terre de Feu.
Vais-je être à la hauteur de mon rêve ? Vais-je pouvoir effectuer ce voyage ? A cette heure j’en doute. Mais le pre­mier coup de pédale n’a pas été donné, celui qui fait d’un rêve une réalité. Je tarde, car je sais qu’une fois parti plus rien ne sera comme avant. Je me décide finalement. Rapidement absorbé par la circulation, mes questions disparaissent comme des vétilles. Un rêve m’a conduit à Lima, un voyage me mènera en Terre de Feu. Cap sur Ushuaia !

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Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud