Chapitre 2 : Au plus près du ciel

L’océan, je ne le reverrai pas avant la route australe au Chili, dans quelques milliers de kilomètres. Son étendue plane s’oppose dramatiquement aux pentes féroces de la Cordillère. Perdu dans une brume épaisse, l’horizon est pro­che. Peu importe, car mon regard doit maintenant se porter à l’opposé, là où la route s’élève à travers la montagne. Le cœur serré, je me lance sur la « Carretera Central » en direc­tion de La Oroya, ville située de l’autre côté de la cordillère des Andes,
En sortant de la capitale je reçois du gaz carbonique plus qu’il n’en faut. Pour survivre sur cette route, il me faut avan­cer aussi vite que les minibus. Je suffoque rapidement, et ne trouve de l’air qu’après cinquante kilomètres. Le trafic encom­brant de la route centrale diminue et l’environnement s’éclaire enfin. La pollution est moindre, laissant entrevoir quelques parcelles de ciel bleu. La Cordillère m’apparaît lorsque j’arrive à Chosica. Tout n’est que roche et poussière. Terre inhospitalière ayant accouché de murs qui se confon­dent avec peine au sol brun. Ville et montagne ne font qu’un, unis dans une grande pauvreté.
Kilomètre 70. L’habitat évolue à mesure que je monte. Sur le bord de la route, des briques de terre parfaitement alignées sèchent au soleil. Elles serviront pour la construction ou la réparation des maisons. Tout à côté, des tuyaux propulsent en l’air de l’eau provenant du ruisseau. Une manière de montrer aux routiers qu’il est possible de laver leur camion. Les visa­ges des Péruviens paraissent également plus typés, marqués par l’altitude et la misère.
J’installe mon bivouac quelques kilomètres plus haut et m’endors, heureux de cette première journée de vélo passée au pays des Incas.

Kilomètre 97 : San Mateo, 3 200 mètres d’altitude. La tra­versée du village relève du fantastique. Je suis dans un pre­mier temps accueilli par des sourires merveilleux. Vêtues de fichus colorés, deux femmes sont assises sur le bord de la route. Leurs cheveux sont tressés en nattes attachées dans le dos et recouvertes d’un chapeau rond. Elles m’invitent à parta­ger quelques grains de maïs grillés qu’elles mangent tout en gardant leurs moutons. Je les quitte en rendant sourire pour sourire. Parvenu au centre du village, j’aperçois plusieurs autobus qui stationnent sur une grande place. Des dizaines de Péruviens attendent le départ. Je m’approche timi­dement et pénètre dans un restaurant pour chercher de l’eau. Lorsque j’en ressors avec mes gourdes pleines, un attroupement s’est formé autour de Teresa. Commence alors une avalanche de sourires et de questions. Un Péruvien parle un peu français et me lance un « bonjour monsieur » d’un ton enjoué. Certains me tendent des pièces de monnaie que je refuse, d’autres tâtent les sacoches de Teresa avec stupé­faction. Ils me questionnent sur mon itinéraire. Je leur demande combien de kilomètres nous séparent du col. Alors que les avis divergent et que tous lèvent les yeux en signe de réflexion, comme si la réponse se trouvait dans les cieux, une Européenne transperce la foule avec arrogance et m’aborde en anglais. Ignorant mes interlocuteurs avec impertinence, elle me demande si j’ai besoin d’aide. Ma réponse négative ne lui suffit pas, elle insiste. Je la questionne alors en espa­gnol, et lui demande à quelle distance se situe le col. Elle aussi finit par regarder le ciel en me donnant une réponse approximative. Humiliée de se trouver prise au dépourvu, cette nostalgique de l’impérialisme colonisateur me quitte en me souhaitant bon voyage. Je tente de satisfaire la curiosité du groupe pendant encore quelques minutes, puis reprends ma route sous les applaudissements.
Un peu plus haut, un enfant me salue. Je lui réponds d’un geste de la main. Il me lance alors un « hello » maladroit ; je fais de même. Il me poursuit pour me dire « good bye » ; je m’arrête et le laisse venir à moi. Il s’appelle Ronaldo, il a cinq ans. Sa mère le rattrape et me souhaite bon voyage. Je continue. Une voiture s’arrête. Sortent trois hommes armés d’appareils photos. Après avoir pris quelques clichés ils me saluent, remontent dans leur voiture qui me crache une épaisse fumée noire en pleine figure avant de s’arrêter à nou­veau. L’un d’eux vient m’offrir un litre de jus de fruits.
Le Pérou est fantastique. Les gens sont chaleureux et sym­pathiques. Ils savent aussi que pour me rendre à La Oroya, il me faut monter à plus de 4 800 mètres d’altitude. Alors les sourires s’affichent et sont sincères, les camionneurs me félici­tent d’un pouce levé ou d’un coup de klaxon tonitruant, les piétons me hèlent ou sifflent sur mon passage, me grati­fient d’un gringo que je ressens comme une marque d’amitié. Gringo inondé de bonheur et envahi d’un sentiment de parfaite sécurité. Je suis pourtant arrivé ici avec méfiance, en raison de mauvaises expériences vécues dans le Nord de l’Albanie ou en Roumanie quelques semaines auparavant. Mais ici tout est fait pour me rassurer et m’apaiser. Je suis heureux de découvrir la montagne et ses habitants. Le petit Blanc est ainsi porté par la foule jusqu’au sommet !

Après San Mateo, les flancs de la montagne se resserrent brusquement. Les parois sont vertigineuses. On voit avec quelle force la plaque océanique Nazca s’enfonce sous la plaque continentale sud-américaine, soulevant plus de six mille mètres de roc. Les plis de la montagne se dressent vers le ciel dans une verticalité traduisant la puissance de l’affrontement. La pluie menaçant, je dois m’arrêter au plus vite dans un enchevêtrement de ponts de fer. Je me débarrasse de la poussière polluée des camions en me baignant dans la rivière gelée. Elle gronde avec fracas, enserrée dans un lit trop étroit pour contenir sa fureur. Je plante alors mon bivouac sur un pont, le seul endroit plat des environs. Les camions vrombissant défilent juste en dessous de moi. Ceux qui descendent transportent des bananes ou des papayes ; ceux qui montent, des poulets. Sous mes yeux défile la richesse que le pays doit à la diversité de ses climats. Au-dessus, la ligne de chemin de fer vibre à chaque passage de train, transformant la vallée en un gouffre rugissant. Ce soir plus que jamais je me sens petit, écrasé par la puissance de cette gorge.
Le sentiment de petitesse est renforcé pendant la nuit, lorsque je dois sortir de ma tente pour assouvir une envie pres­sante. Le canyon se dresse tout autour de moi, mystérieux et effrayant. Les parois illuminées par les phares des camions et par un croissant de lune paraissent démesurées.

*

Rio Blanco se situe au kilomètre 101 de la route centrale. A 3 505 mètres, les effets de l’altitude commencent à se faire sentir. Le souffle se fait plus court alors qu’un étau se referme implacablement sur ma tête. Pour oublier la douleur de plus en plus lancinante, je cherche à me divertir. Par chance, il faut peu de chose au Pérou pour qu’un arrêt se transforme en une fête. Il suffit simplement qu’un seul Péruvien ose m’aborder. Une question, une main tendue, un regard curieux sur le vélo. Alors tous les timides qui n’attendaient que cette occasion accourent. Ceux-là ont généralement beaucoup de questions et sont agités par l’excitation de la rencontre et la victoire sur leur timidité. Que ce soit dans les rues de Chicla ou dans un restaurant à Casapalca, le ton est au plaisir de la découverte et de la rencontre. Mon niveau d’espagnol pitoya­ble fait rire aux éclats les marchands de fruits ou les cuisi­nières. Mon innocence aussi. J’apprends beaucoup, à chaque arrêt, avec des écoliers ou des paysans, des commerçants ou des tisseuses de laine. Tous sont curieux, intéressés par ce gringo qui leur apparaît bien fragile dans cette montagne for­midable. Et puis vient le moment de la photo. Instant magi­que, privilégié, délicieux, où les plus timides se laissent facile­ment séduire, où les moins farouches en redemandent. Jamais mon appareil photo n’a été autant source de convivia­lité et de bonheur. Et peu importe le résultat, c’est l’instant précédant le cliché qui compte. J’en arrive à trouver un prétexte pour m’arrêter à chaque village que je traverse. Un peu d’eau, un peu de pain, quelques bananes. Aucune impor­tance après tout, je me nourris de la gentillesse des gens.

Entre ces moments d’une richesse humaine profonde, le soroche, le mal d’altitude, me tenaille sans lâcher prise. Deux choix se présentent à moi : redescendre de quelques kilomè­tres ou poursuivre ma route jusqu’à un lieu propice au bivouac. Le propre du voyageur itinérant, si ce n’est de l’homme en général, étant d’avancer coûte que coûte, je continue à grimper. Une piste part sur ma gauche en direction de Marcapomacocha. Je l’emprunte et me trouve rapidement plongé dans le plus beau de mes rêves. Malgré les 4 200 mètres d’altitude, j’ai encore la force de jubiler. Que c’est beau, que c’est grand ! Qu’il est bon d’être sur cette piste, d’avoir l’impression d’être seul au monde à la conquête des cimes. Petit homme subjugué par des pics dressés là par les forces tectoniques, je les contemple aiguisés qu’ils sont par des millions d’années de vie sur la terre. J’en rêvais, j’y suis ! Bizarrement, la végétation est plus présente et recouvre la roche rouge des versants de montagnes doucettement pentus, leur donnant une couleur verdâtre. Elle est rase, drue et piquante. C’est ce que je constate lorsque je veux m’asseoir pour contempler les paysages qui, finalement, s’admirent aussi bien debout. A côté de moi coule un ruisselet. Au loin, le bruit d’une mine est à peine perceptible. Enfin, à mes côtés, le train poursuit son ascension. C’est à cet endroit suffi­samment éloigné de la route pour l’oublier, que j’élis domicile pour la nuit.
Je n’ai fait que vingt-cinq kilomètres dans la journée, ce qui représente tout de même plus de trois heures de vélo. L’altitude m’a épuisé, me presser était la dernière chose à faire si je voulais continuer à avancer. Dès que j’accélérais si peu que ce soit pour une raison ou une autre, j’étais à bout de souffle en quelques secondes. Et maintenant l’altitude me laboure la tête. Un étau invisible me compresse le crâne. Assis dans ma tente, j’ai mal et je ne peux pas m’allonger ni faire de mouvements trop brusques. J’espère que le thé (ou maté) de coca fera son effet. C’est le premier que je prépare. Il se présente sous forme de sachets à infuser, type « nuit tran­quille » ou « fraises des bois ». La famille de Rossana m’en a donné dès mon arrivée à Lima, en me conseillant d’en consommer dès que le souffle me manquerait. A l’inverse, des médecins consultés en France m’avaient certifié que la coca ne m’aiderait en rien. Ils m’avaient alors prescrit quel­ques médicaments sensés me soigner, mais certainement plus efficaces du point de vue du lobby pharmaceutique. La feuille de coca possède de nombreux principes actifs dont certains, comme la globuline, la higrine et la pyridine, permettent de réduire le mal de montagne en stimulant la circulation san­guine. Elle permet ainsi de réduire le mal de tête et facilite la respiration. L’utilisation de cette feuille est évidemment controversée, puisqu’elle est à l’origine de la fabrication de la cocaïne. Au Pérou elle est consommée par tous et fait partie de la culture. On m’a conseillé d’en boire deux tasses toutes les quatre heures. Pour un gringo inexpérimenté, il faut peut-être doubler la dose. L’infusion est peu ragoûtante mais ses effets se font sentir rapidement. Je m’endors rassuré, satisfait de cette expérience.

*

Au réveil la température est négative dans ma tente, l’eau a gelé dans mes gourdes. La nature m’offre cependant un spectacle somptueux. Autour de moi la montagne s’élève à 6 000 mètres d’altitude dans un ciel d’une pureté inégalable. Les couleurs sont animées par la douce lumière matinale. Peu à peu la montagne s’éclaire, dévoilant au soleil ce que la nuit avait caché. Je prépare à nouveau un maté de coca pour être en mesure de franchir le col dans la journée.
La route monte, le mal de tête augmente. Je m’inquiète. A combien de kilomètres se situe le col ? Cinq, dix ou quinze ? Aucun Péruvien n’a pu me répondre avec exactitude.
Kilomètre 120. Vingt-trois petites chapelles décorées de croix bordent la route. Le 1er novembre 1996, un bus a basculé. Sa carcasse gît encore au fond du ravin, à plusieurs dizaines de mètres. Un avant-goût de la Route de la Mort, en Bolivie.
Kilomètre 121. En face de moi se dresse subitement un pic enneigé. Le col ne peut être loin. Il fait froid, j’ai le vent de face. Mon souffle est court, j’ai de plus en plus mal à la tête et je me force à boire le thé à la coca. J’avance péniblement à 6 km/h.
Kilomètre 123. J’aperçois pour la première fois des lamas et là-haut, au loin, un grand panneau blanc, probablement pour indiquer le col. Il est tout près.
Kilomètre 126. Il neige. Déception : le panneau que je voyais trois kilomètres plus bas n’est qu’une publicité faisant la promotion de Jésus. Après tout, je n’ai jamais été si près de Dieu. Le col s’approche, il ne peut plus être loin. Trois kilomè­tres m’a-t-on dit… Sûrement plus. Je n’ai plus de vivres. Il me faut passer sous peine de devoir redescendre à Casapalca pour me ravitailler. Cette perspective ne me plaît guère. Je choisis de continuer. Si près du but…
Kilomètre 130. Je vois enfin le col, dominé par un pic enneigé. Je suis à plus de 4 800 mètres d’altitude, la hauteur du mont Blanc.
Kilomètre 131. 4 818 mètres. Col d’Anticona. Il est midi. Après cent trente kilomètres d’ascension continue et plus de trois jours d’efforts, j’en termine avec l’ascension de ce pre­mier col. A ma droite, la ligne de chemin de fer amorce égale­ment la descente. Un panneau indique qu’il s’agit de la plus haute au monde. Information erronée. Le 1er juillet 2006 a été inaugurée la ligne ferroviaire chinoise Qing-Zang s’élevant à 5 068 mètres d’altitude. L’homme et sa perpé­tuelle course vers le ciel !
Le bonheur d’être parvenu jusqu’ici en si peu de temps est immense et efface ma première inquiétude. Maintenant je le sais, plus rien ne m’empêchera de rejoindre Ushuaia, quelque onze mille kilomètres plus au sud.

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