Chapitre 3 : Deux nuits au commissariat


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Une tempête balaye la montagne, la neige me fouette le visage. Cette région regorge de richesses minières. Les Péru­viens s’efforcent de les extraire tant bien que mal. Les consé­quences sont désastreuses ; les forçats qui dépècent la monta­gne à coups de pioches et de pelles mettent leur santé et l’environnement en péril. Trempé et frigorifié, j’arrive à La Oroya en fin de journée et trouve dans un hôtel la chaleur nécessaire à mon réconfort. Sur la vitrine, je peux lire : agua caliente (eau chaude). Dans cette région du Pérou perchée à plus de 3 000 mètres d’altitude, entendez par « eau chaude » une eau qui n’est en réalité « pas trop froide ». Une boîte de nuit fonctionne malencontreusement tout à côté. Lorsque je me lève à 6 heures du matin sans avoir fermé l’œil, les murs vibrent encore sous l’effet des décibels. A partir de ce jour, j’écouterai les chansons traditionnelles péruviennes avec anti­pathie.

C’est à La Oroya que tous les métaux extraits du pays sont fondus. Le propriétaire de la fonderie est une filiale de la firme américaine « Doe Run Company » : les capitaux s’envolent, la pollution reste. En effet, cette entreprise vaut à La Oroya d’être dans le « top 10 » des villes les plus polluées au monde. Les paysages sont brûlés par le cyanure ou l’arsenic, la végétation est grillée par les pluies acides. Je longe la rivière Mantaro au milieu d’un univers minéral. La montagne n’offre au regard que du rocher gris ou noir. Puis elle s’adoucit, le lit de la rivière s’élargit. La végétation reprend timidement ses droits. Une herbe rase et sèche sert de pâture à quelques brebis ou vaches, avant d’être brûlée par écobuage. Les maisons sont faites en terre ; elles résistent mal au temps qui passe…
Ainsi va cette journée, à descendre tranquillement la rivière qui quitte La Oroya pour Huancayo. Une journée ennuyeuse pour tout dire, durant laquelle je n’ai que trois occupations. La première est de saluer les gens, et surtout les enfants, qui me regardent passer sur le bord de route. La deuxième est d’observer soigneusement les formes de cette montagne. Les couches sédimentaires parfaitement alignées dessinent ici ou là des anticlinaux étonnants, modèles de géo­morphologie, témoins inanimés d’une montagne en formation et déformation. Quand je m’ennuie vraiment, je slalome entre les plots réfléchissants collés sur le bord droit de la route ; la distance est rallongée mais la route est moins monotone.

Pour le déjeuner, je m’offre un pachamanca, plat tradition­nel péruvien. Il est constitué d’une viande cuite de façon parti­culière. Un trou est creusé. On y place des pierres brûlan­tes. Puis on met la viande et des épices que l’on recou­vre avec d’autres pierres chaudes. Elle cuira ainsi. A la place d’un trou, il est également possible de construire des fours circulaires en pierre. Le plat est accompagné de maïs, pom­mes de terre et pois chiches cuits à l’étouffée.

J’arrive à Jauja, première capitale du Pérou avant que l’administration soit délocalisée à Lima. La structure de la ville est caractéristique du schéma urbain traditionnel du pays. Au centre, une place carrée appelée « plaza de Armas ». De là part un quadrillage parfaitement géométrique qui s’étend jusqu’en périphérie. Je bivouaque près d’un lac situé à cinq kilomètres. Pensif, je regarde le ciel et le soleil se tein­ter de couleurs pourpres. Un paysan rentre ses quinze vaches qui m’avaient tenu compagnie durant mon dîner. Le troupeau passe devant ma porte. Je me lève pour saluer leur proprié­taire. Nous échangeons quelques banalités. L’homme est timide. Sa voix douce contraste avec les traits marqués de son visage, ses mains carrées et son sourire partiellement édenté. Il est beau, il respire l’humanité et la fraternité. Après une poignée de main ferme et bienveillante il s’éloigne, suivant nonchalamment ses vaches dans le brouillard. Touché, je rega­gne ma tente et m’endors dans un sentiment de paix pro­fonde.

*

San Jeronimo de Jucan est la capitale artisanale du Pérou. Partout sont installées des boutiques de joaillerie et de pote­rie. Des enfants vêtus d’uniformes sont alignés pour défiler autour de la place centrale. Ils célèbrent le quarantième anni­versaire de leur collège. Même chose à Huancayo où un défilé remplit toute une avenue. C’est ainsi tous les diman­ches. Alors je m’arrête sur la place de la cathédrale, espérant profiter du spectacle. A peine ai-je le temps de poser le vélo sur sa béquille qu’un homme m’accoste, puis un second, puis des dizaines. Les questions fusent, les rires aussi, les yeux brillent et tous me sourient. Un homme sort son appareil photo, immédiatement suivi par beaucoup d’autres. Commence alors un autre défilé. Je prends la pose. Jeunes filles, vieilles femmes, enfants ou adolescents et même spider man. Tous passent dans mes bras ou sur la selle de Teresa. Puis vient la séance des dédicaces. Une femme m’apporte une photo fraîchement développée et me demande de la signer. Tous se donnent le mot et la boutique située à quel­ques mètres de là est envahie de passants ayant posé avec moi. C’est ensuite le tour des journalistes. Ils se faufilent avec peine dans la foule qui m’entoure et me tendent des micros, à la grande joie des petits et des grands. Epuisé, je demande grâce après une heure. Je me dirige vers trois poli­ciers postés en observation depuis mon arrivée. Il s’agit de la police du tourisme et de l’écologie. Ils me conduisent directe­ment au poste, après m’avoir demandé si je souhaitais man­ger. Je les suis avec plaisir. Chemin faisant, ils me mettent en garde : deux semaines auparavant un cyclovoyageur français s’est fait dérober son appareil photo dans les mêmes condi­tions.
Je déjeune avec Angel, le chef de la brigade. Il m’explique les fonctions de cette police un peu particulière, dont le rôle est d’informer des touristes et de protéger l’environnement. Huancayo ne fait pas partie des sites touristiques forts du Pérou, alors le nombre de visiteurs est peu élevé. Il serait même en baisse du fait, selon lui, d’une insécurité croissante. Concernant l’écologie, il déplore le manque des moyens alloués, tant législatifs qu’économiques. Aucune loi ne les aide à faire leur travail. Un Péruvien peut jeter ce qu’il veut dans la nature, il sera à peine réprimandé. Alors la campagne est parsemée de déchets en tous genres, abandonnés sans regret par les habitants peu sensibilisés à l’écologie. Angel évoque ses ancêtres incas ; ils vivaient en parfaite harmonie avec la nature. Il regrette que ses compatriotes soient si éloi­gnés de leurs anciennes coutumes. Il finit par me demander si je crois en Dieu. Je crois plus à la Pachamama, cette bonne terre qui me nourrit chaque jour et me donne suffisamment d’air pour respirer. Ma réponse lui plaît, ma philosophie rejoint la sienne.

Je visite ensuite le musée installé dans les locaux de la police. J’y découvre naturalisés des anacondas, crocodiles, aigles, tortues ou autres. Tous ces animaux se rencontrent au Pérou, vivant dans la montagne ou dans la région amazo­nienne. Je déambule ensuite dans les rues de Huancayo où j’assiste à une autre parade. Plus bas dans la ville, un marché occupe toute une avenue. On y vend des vêtements chauds et colorés, des souvenirs en tous genres, des objets d’art. A l’écart du défilé, les magasins de musique donnent le rythme, déversant avec force décibels des chants péruviens.
C’est là que je rencontre Yuri, un ami des policiers. Nous passons le reste de l’après-midi ensemble puis il me reconduit au commissariat pour la nuit. Je partage la chambre avec Angel. Les lits sont dans un piteux état, les sanitaires glau­ques. Il y a quelques années, c’est le Che qui dormait ici avec son ami durant son voyage à moto. Le commissariat de Huancayo a toujours été hospitalier pour les voyageurs au long cours, semble-t-il.

Avant de quitter la ville je dois me mettre à la mode péru­vienne. Accompagné de Yuri et des policiers, je vais à la recherche d’un klaxon. Non pas d’une de ces pacotilles de sonnettes en aluminium tout juste bonnes à faire se retourner une jolie fille. Non, un klaxon, un vrai, genre camionneur, capable d’alarmer tout un quartier et me donner la priorité sur plus lourd que moi. Car ici, c’est le plus bruyant qui passe ! Nous nous dirigeons vers un quartier où sont regroupés plusieurs marchands de vélos, tous concentrés au même endroit. Les roues, guidons et cadres sont exposés comme des trophées sur les trottoirs. Pour cinq soles (un peu plus d’un euro) je dégotte une trompette fort bruyante. Je suis le plus heureux des cyclovoyageurs !
J’accepte l’invitation de mes hôtes à rester une journée de plus en leur compagnie. J’occupe mon temps en allant au mar­ché avec Yuri. Le lieu est original. Mélange des couleurs et des saveurs. Ici, des femmes étalent à même le sol des fruits multicolores soigneusement empilés. Là, des poulets plumés sont pendus par les pattes. Ils côtoient d’autres mor­ceaux de boucherie (vache, cochon, mouton). Une odeur forte s’en dégage. Plus loin, un grand étalage de poissons de toutes tailles et de toutes sortes sent à peine meilleur. Enfin, les marchands de feuilles de coca étalent par sacs entiers la précieuse feuille si controversée.
Au milieu de ce bric-à-brac se trouve la maison de Yuri. De plain-pied et recouverte d’un toit en tôle, elle est très rudi­mentaire, avec à côté, un petit carré de jardin où se dressent deux arbres et un cactus San Pedro de belle taille. Petit coin de campagne au milieu de la ville.
Sur le trajet vers le commissariat, nous nous arrêtons au comptoir d’une jeune femme. Senaida est âgée de vingt-deux ans. Maniant à merveille le couteau, elle découpe papayes, oranges, bananes et autres fruits pour en faire des jus déli­cieux. Elle nous en offre un. Nous nous installons sur une chaise à côté de deux vieilles dames. Ces dernières, très avenantes, me demandent mon opinion sur les jeunes péruvien­nes. Elles ne me déplaisent pas, à l’image de Senaida qui est vive et souriante. Quelle aubaine, son cœur est à pren­dre me disent-elles ! Elle confirme leurs dires en ajoutant qu’elle se réjouirait de vivre en France. Il est bien sûr sous-entendu qu’elle aimerait échapper à la misère. Je l’invite alors à me suivre jusqu’à Ushuaia à vélo. De là seulement nous pourrons prendre l’avion pour la France, dans six mois ! La discussion se poursuit dans la plus franche rigolade, sans réussir à la convaincre de faire les dix mille kilomètres qui séparent son étalage de fruits de la Terre de Feu. Nous pas­sons finalement la soirée ensemble, Senaida, Yuri et moi, jusqu’à ce que le sommeil me ramène au commissariat.

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Cap sur Ushuaia : 18 euros

Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud