Chapitre 4 : Encore plus haut


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Je quitte enfin les policiers et Huancayo. La ville et ses habitants m’ont plu. Les deux jours passés à fainéanter au milieu des étalages de fruits et des motos taxis m’ont fait oublier à quel point la montagne alentour est aride. Après seulement dix kilomètres j’évolue dans les paysages aux teintes brunes, jaunes ou grises. La route s’élève. Les villages traversés sont originaux. Les habitations en terre sont de taille réduite. Sur le bord de la route se dresse une petite église, blan­che au clocher crème, seule trace de la colonisation espa­gnole. Des monticules d’herbe sèche disséminés dans le village me rappellent les Balkans ou la Roumanie. Ce paysage agraire abrite vaches, cochons, moutons, ânes ou che­vaux, tous attachés à un piquet au milieu de parcelles labou­rées, ou gardés par des femmes et enfants. Agenouillée près d’un cours d’eau, une Péruvienne coiffée d’un chapeau noir frotte son linge. Les hommes s’affairent aux construc­tions ou rénovations des maisons. Il est surprenant de les voir s’obstiner à les fabriquer en terre alors que leurs ancêtres les Incas étaient de grands bâtisseurs dont les ouvrages ont tra­versé les siècles et résisté aux tremblements de terre sans la moindre fissure.
Les bruits des animaux rythment la vie du village. La paix règne. Deux femmes discutent sans que je puisse les compren­dre. Les gens parlent le quechua, la langue originelle du Pérou ; forte d’avoir survécu à la colonisation, elle a eu plus de chance que la langue maori de Nouvelle-Zélande.
La montagne est cultivée, découpée en carrés de quelques ares. Nous sommes en été depuis peu de jours et les paysans plantent les pommes de terre. Les avis divergent sur le nombre de variétés poussant au Pérou. Cinq mille disent certains, seulement trois mille affirment d’autres. En tous les cas, les paysans ont l’embarras du choix. Par groupes de dix à quinze personnes ils trient, découpent puis plantent le précieux tuber­cule, suivant le sillon tracé par une charrue que tire un bœuf. Je me renseigne sur la route à suivre. Certains m’affirment qu’il me faudra six heures pour arriver à Huancavelica, d’autres m’annoncent avec la même certitude que j’y serai dans quatre jours…

Izcuchaca est un village dissimulé dans une vallée à 2 885 mètres d’altitude. Il y fait plus chaud. La verdure réapparaît dans de petites oasis irriguées où le maïs est cultivé. La terre est noire, la nature luxuriante. L’odeur des fleurs m’enivre. Des abeilles volent d’étamine en étamine à la recherche du pollen. Un roc strié par des couches sédimentaires domine le village avec majesté. Faite de pierres ocre, l’arche du pont Anguyaku, large de vingt mètres, traverse la rivière.
Je me lance de nouveau à l’assaut de la montagne alors qu’en contrebas la ligne de chemin de fer serpente le long de la rivière. La pente est abrupte et le seul espace plat que je débusque pour dormir se trouve sous une bouche d’évacuation d’eau. Une plateforme faite de pierres plates et de ciment m’offre une place à peine suffisante pour ma tente. Blotti sous un parapet de la route, à quelques centimètres du précipice, je m’offre une vue remarquable sur la montagne titanesque qui me fait face. Il est 18 heures. La lune surgit, pleine et ronde comme une femme enceinte. Très vite rattra­pée par un nuage, elle se lance dans un âpre combat. Elle transperce son oppresseur de sa lumière avant de se faire étouf­fer de plus belle. La bataille dure de longues minutes. Elle en sort victorieuse, plus brillante encore. Le froid tombe aussi vite que la nuit et me tire de mes pensées. Je me glisse sous ma tente, encore envoûté par le spectacle. Je n’ai pas besoin d’avoir une bonne étoile puisqu’un satellite aussi par­fait veille sur moi.

Des gouttes d’eau me réveillent à 4 heures du matin. Je me souviens que j’ai installé mon bivouac sous une grosse gout­tière. Je sors précipitamment de ma tente et emballe mes affai­res, craignant de me faire emporter dans le précipice en cas de forte averse. Plus de peur que de mal, la pluie ne viendra pas. Il fait encore nuit lorsque je pars.
Alors que le soleil a fait son apparition, je double un groupe d’écoliers vêtus d’uniformes impeccables (chemise blanche, jupe ou pantalon gris et veste verte). D’abord effrayés, ils finissent par se mettre à ma poursuite. Je les attends et nous continuons la montée ensemble. Agés de neuf à douze ans, ils se rendent à l’école située à trois kilomètres de là. Le groupe s’agrandit au fil des kilomètres, à mesure que nous nous rapprochons de l’école. Ils sont six, huit puis onze à s’agiter autour de moi. Très curieux, ils m’interrogent sur ma façon de vivre : où je dors, comment je mange, ce que je fais de mes journées, d’où je viens, où je vais… Je les prends en photo. Dociles, ils s’alignent sagement autour de Teresa. La montagne en arrière-plan me paraît moins impres­sionnante que la grandeur de leur sourire. Certains sont compa­tissants et me poussent alors que d’autres au contraire s’accrochent à mes sacoches. Nous sommes plus de quinze lorsque nous arrivons à Huando. Je les laisse à leur profes­seur, surprise de voir ses élèves entourer ce drôle de voya­geur.

Je me renseigne auprès des habitants de Huando sur le nombre de kilomètres qui me séparent de Huancavelica, ma prochaine ville étape. Là encore l’estimation est hasardeuse. Dix ou trente kilomètres selon les personnes interrogées. Il m’en faudra soixante… Je me demande pourquoi les Péruviens ne me donnent jamais des renseignements corrects quant à l’itinéraire à suivre. Peut-être n’ont-ils en réalité aucune notion de l’espace en dehors du territoire qu’ils arpen­tent pour leur travail ou leur vie sociale. Et même à l’intérieur de ce périmètre réduit, ils n’utilisent pas les mêmes échelles d’évaluation que nous Européens. Se déplaçant la plupart du temps à pied, ils n’ont aucune notion de kilométrage ni de « temps vélo ». Ils parlent en heures de marche pour ce qui est proche, et n’évoquent pas ce qui est trop loin puisqu’ils n’y vont jamais. Mais alors pourquoi ne me disent-ils pas tout simplement qu’ils ne savent pas ? Peut-être est-ce un jeu, ou un alibi pour discuter un peu avec le voyageur. Toujours est-il que jamais un Péruvien n’avoue son ignorance, ni ne donne des indications justes.

*

Huancavelica n’est pas attrayante sous la pluie. Je la quitte sitôt mon ravitaillement en pain effectué. Le bitume s’arrête, laissant la place à de longs kilomètres de chemin. Le voyage prend une autre tournure. La piste s’élève rapidement. Après quinze kilomètres rendus difficiles par la pente et la piste qui se dérobe sous mes pneus, j’aperçois des lamas. Un panneau annonce 4 170 mètres d’altitude. Je pénètre depuis ce matin au cœur de la Cordillère. Autour de moi des sommets ennei­gés se dégagent avec majesté d’une montagne déjà très haute. Je m’en approche timidement, progressant maintenant dans une vaste dépression située à 4 500 mètres d’altitude. La chaîne de montagne semble s’allonger. L’herbe est encore jaunie par l’hiver, mais les troupeaux d’alpagas y sont nom­breux. Ils sont élevés pour leur laine qui sera transformée en gants, écharpes, bonnets ou autres vêtements chauds indispen­sables pour vivre au Pérou. En dehors de ces éleva­ges et des pics montagneux, il n’y a rien. Je ne croise aucun paysan, aucun village, tout au plus des fermes isolées qui sem­blent abandonnées. Seuls quelques véhicules me tirent de mes rêveries et me ramènent le temps d’un instant au monde des hommes.

Une voiture de police me double, puis s’arrête. Quatre hommes en uniformes s’approchent. Je crains qu’ils veuillent me réprimander pour ma conduite à gauche sur ce chemin où il n’y a pourtant personne. Je me prépare à leur présenter dans mon pauvre espagnol quelques excuses qui pourraient les satisfaire : « Oh, que ruta de mierda ! », « cansado », « gringo nuevo en Peru ! », « no entiendo nada ». Leur chef, caché sous une casquette et de grosses lunettes rondes, ne laisse paraître aucune expression sur son visage grassouillet. Le tronc droit, les épaules relevées, son embonpoint dissi­mulé par une large ceinture en cuir, il m’adresse enfin la parole :
– C’est vous qui faites le tour du monde à vélo ?
– Oui, c’est moi…
– Félicitations ! Pouvons-nous prendre quelques photos ? C’est pour afficher dans notre commissariat.
Bras dessus, bras dessous, nous sommes le temps d’un cliché les meilleurs amis du monde.
Je traverse deux hameaux avant que la route ne s’élève à nouveau. Le ciel bleu donne davantage de volume aux som­mets qui n’en manquent pas. Parfaitement acclimaté grâce aux dix jours précédents, j’atteins le col de Chonta à 4 853 mètres d’altitude, plus haut encore que le col d’Anticona. Je n’éprouve pourtant aucune difficulté à respirer et je n’ai plus mal à la tête. Preuve que le corps s’adapte parfaitement à l’effort auquel il est soumis.

De l’autre côté du col, une multitude de lacs sont prison­niers des montagnes qui y reflètent leurs cimes. Elles s’étendent à perte de vue, en une longue chaîne de sommets aussi hauts que pointus assaillis par les orages. J’ai franchi le col très légèrement vêtu et me voilà dans un décor blanchi par la neige qui ne cesse de tomber. Redescendu à 4 500 mètres d’altitude, je longe le lac de Choclococha jusqu’à Santa Ines où je décide de passer la nuit. Je m’arrête dans une épicerie pour demander où je peux dormir.
– Ici, me répond une femme.
Puis elle appelle la gérante.
– Il y a quelqu’un pour toi !
– Qui ça ? demande l’intéressée.
– Un gringo !
La chambre est à sept soles. Quatre murs, un toit, un lit et six couvertures en guise de chauffage. Pas de douche, juste un robinet d’où sort une eau gelée. J’ai grand-peine à m’y laver les mains. Je passe le reste de la soirée en compagnie des enfants. Omar, Jumy, Brian, Yercin. Après avoir joué au football et échangé quelques pièces de monnaie de nos pays respectifs, Brian me demande l’heure.
– 18 h 20.
– Eh, c’est l’heure des Simpsons !
Ils me quittent en vitesse, vidant ma chambre de leurs souri­res chaleureux et réconfortants. Emmitouflé dans mes vêtements chauds, je sens venir le sommeil. La nuit tombe, je m’écroule avec elle. Dehors la montagne est prise au piège des nuages. Ce soir il ne pleut pas, il neige.

*

Le froid est encore vif lorsque je quitte ma chambre à 6 heures du matin. Le village dort encore. Les paysages autour de moi sont blancs. La froidure gifle mon visage quand j’aborde une longue descente. La piste est plus dure qu’hier. Dans le jargon des cyclovoyageurs, nous appelons cela de la tôle ondulée. Cela devient très vite douloureux, pour moi comme pour Teresa. Je passe devant quelques rares fermes isolées faites de pierre ou de terre et couvertes d’un toit de paille. Elles sont occupées par des paysans solitaires ou des alpagas.

Après trente kilomètres je redécouvre avec joie le bitume. Joie immédiatement balayée par un panneau de signalisation :
Ayacucho, 138 kilomètres.
Je pensais être beaucoup plus proche. C’est un coup de massue que je reçois en plein sur le crâne. L’ascension du col d’Apacheta débute plus loin. Décourageant ! Je l’observe s’élever là-haut, très loin. De demi-heure en demi-heure je le vois à nouveau s’enfuir, encore plus loin, encore plus haut, sans fin. Alors je ferme mon horizon à cinq mètres et regarde attentivement la route défiler sous mes pneus. J’occupe mon esprit.
Penser à autre chose pour oublier la montée, pour grimper plus vite, pour avancer, tout simplement. Je pense à mes amis et à ma famille laissés en France. La soirée d’adieu m’a beau­coup touché et me donne des forces pour aujourd’hui et pour les cent quatre-vingts jours de voyage à venir. Je pense au livre sur le Cézallier que je devrai écrire dès mon retour en France, avec mon ami et collaborateur David Genestal. Je le veux beau et unique, à l’image de ce plateau. Je pense à mon avenir aussi. Que vais-je faire à mon retour ? Travailler ? Voyager ? M’installer ? Les kilomètres défilent sans m’apporter la réponse. Pas encore. Existe-t-elle seulement ? Je pense à mes voyages précédents, à celui qui vient. Je pense aussi à la recette du riz au lait. Y ajouter une pincée de can­nelle le rend plus savoureux. Je pense à me laver. Mais où ?
Parfois mon regard s’échappe du corridor que je me suis imposé ; sur ma gauche, je vois un bloc de pierre blanche formé par une accumulation de sédiments provenant d’une source chaude. Plus haut, un superbe glacis dégueule d’un cirque, transportant des blocs rocheux massifs. L’érosion et la colonisation végétale ayant fait leur travail, cette langue ondu­lée est recouverte d’une herbe rase dont se délectent les lamas. Plus loin la montagne se colore d’une teinte orange et devient franchement inhospitalière, alors que la route s’avance vers les nuages. Je pense encore… Je pense que lorsque je serai là-haut, là où un camion passe avec lenteur, je serai près du col. Mais pourtant, arrivé là il me faudra encore monter.
Des chiffres écrits à la peinture blanche défilent sur la route :
223+800, 223+900, 224.
Un kilomètre de plus ou un de moins ? Je ne sais plus.
235+100. Col d’Apacheta, 4 746 mètres d’altitude. La montagne est enveloppée dans le brouillard. Elle n’existe plus. Mais le col est bien là, insensible à ma joie. Je le quitte rapidement et poursuis ma route vers Ayacucho. J’y suis le lendemain matin, et y retrouve toutes les caractéristiques des agglomérations péruviennes. Ses abords me font penser au Cerro el Pino de Lima : quartier très pauvre, bidonville avec des motos taxis, des garages automobiles qui répandent une lourde odeur d’huile, des stations de lavage d’autos, des ven­deurs de pneumatiques. Plus loin on trouve des cybercafés et des restaurants, et enfin la place centrale avec le seul carré de verdure de toute la ville. J’y reste une petite heure, le temps de m’alimenter. J’avais prévu d’y passer une nuit mais elle ne m’attire pas. Je la quitte en début d’après-midi.

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