Chapitre 5 : Aux frontières de la mort


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Je peine à trouver la route pour me rendre à Cusco. Je me trompe, fais demi-tour, chute lourdement sur une piste de graviers, retrouve Ayacucho. L’après-midi est déjà très avancé lorsque je suis enfin sur le bon chemin.
Le bon chemin… Voilà un bien grand mot ! Il est jalonné de trous, cailloux, sable ou gravier : difficile de trouver pire. Je slalome, m’ensable, marche, sue, peste. Je descends les pentes à dix kilomètres à l’heure ; aller plus vite serait péril­leux. Je croise plusieurs camions chargés comme ils peuvent l’être au Pérou et soulevant de gros nuages de poussière. Les chauffeurs s’arrêtent souvent pour me demander où je compte me rendre.
– Cusco.
Alors leurs remarques sont éloquentes :
– Oh oh !
– Ouille !
– En bicicleta ?
– No, impossible !
Le tout suivi de rires gras, de sifflements, de gestes de la main ou de la tête indiquant leur surprise. Peu encourageant à vrai dire. J’en déduis que la route menant à Cusco est longue et difficile. Je m’inquiète davantage, et la glace offerte à la volée par une passagère ne m’apporte qu’un faible réconfort.
Le décor de cactus laisse une impression de désert. La pous­sière est maîtresse des lieux, le chemin sableux longe un ruisseau asséché. Le tableau est somme toute séduisant ! La route s’élève peu à peu et j’avance péniblement sur le chemin défoncé. Je traverse successivement trois villages où les habi­tants m’invitent à dormir. La nuit est tombée mais je dois refu­ser. Je ne dispose que de cinq jours pour relier Cusco où je dois donner une conférence, alors je me résigne à pédaler dans le noir.

La sensation est agréable. Il me faut être plus concentré pour garder l’équilibre sur ce chemin cabossé. Je suis seul, je ne vois rien, je ne fais qu’entendre. Entendre le bruit de mes pneus qui roulent sur le sable ou qui heurtent des cailloux, entendre le cliquetis de mon dérailleur enroué par la pous­sière, entendre le vent frotter mes oreilles et me souffler des douceurs, entendre les chiens hurler à mon approche… La nuit les rend plus agressifs. Leurs aboiements me permettent de les localiser. Je ne vois de leurs yeux que deux petits points verts perçant la nuit et glaçant le sang. Je m’arrête et ramasse une pierre. Cela suffit généralement à les faire déguer­pir. Mais pour les plus téméraires, notre rencontre se termine souvent par un gémissement. Cible atteinte.
Puis le soleil prend le relais sur la lune. Douce transition. Je découvre peu à peu le décor qui m’entoure : un plateau triste, jauni, ponctué de petits carrés de cultures brunes. Le ciel est bas et terne, peu encourageant. Sur ma carte, le nom du prochain village est « Ocros ». Une femme croisée au bord du chemin me certifie que je n’y serai pas avant la nuit. Je pensais y être dans une heure… Découragé, je continue tout de même, sans envie ni conviction. Les paysages sont vides, la route est longue, j’avance trop lentement. Je suis épuisé et démoralisé.

*

Un pick-up s’approche. Je tends le bras. Il s’arrête. Nous chargeons le vélo, les bagages et le cycliste. Cette situation pourrait sonner comme un échec ; c’est en fait une libération. José, le chauffeur, a déjà deux autres passagers à son bord. Je m’installe donc à l’arrière, aux côtés de Teresa. Dès les premiers mètres je suis affreusement ballotté. L’homme est un pilote, sa voiture est un bolide. Chaque virage apporte son lot de sensations fortes ou de frayeurs. Au fil des kilomètres, les descentes et les montées se succèdent, les trous et les bos­ses aussi, les graviers s’enfuient sous les roues. Nous roulons pendant une heure sur un plateau inhospitalier. Je me rassure lorsque nous croisons un véhicule chargé de deux cyclovoya­geurs. Eux aussi ont abdiqué. Je ne suis donc pas si paresseux que cela !
Après le plateau vient la descente, longue et sinueuse, dangereuse. Si j’ai déjà eu le temps d’avoir peur à bord de ce véhicule, la sensation est à présent décuplée. La route étroite laisse peu de place entre la paroi et le ravin à pic. L’abîme est vertigineux. Nous y sommes plongés et dévalons à grande vitesse. Une fausse manœuvre et nous nous retrouverions mille mètres en contrebas. José va vite. Je suis terrifié.
Ocros. Nous sommes descendus à 3 300 mètres d’altitude et quittons vestes et gants pour poursuivre la descente. La végétation change. Les cactus réapparaissent, puis des arbres et d’autres cultures. La ligne droite étant la route la plus courte entre la vie et la mort, José prend des raccourcis. Je décolle de la voiture à maintes reprises, le chemin défile sans que je puisse en voir les détails. Après une heure et demie de descente vertigineuse nous sommes sur les bords de la rivière Pampas. Il fait très chaud. Nous venons de descendre à 2 000 mètres d’altitude et sommes dans la selva, région où pousse quantité de végétaux tropicaux. Végétation amazonienne en l’occurrence, composée de bananiers, de papayes, et d’autres plantes que je ne connais pas. Les Péruviens sont aux champs, à irriguer, biner ou planter, simplement vêtus de shorts et de sandales. A Callebamba, José s’arrête pour ache­ter de la canne à sucre, la spécialité de la région. En me voyant, un villageois me fait signe que notre chauffeur est fou. Je n’ai pas le temps de lui répondre que déjà mon interlo­cuteur disparaît dans la poussière soulevée par notre voiture repartie à vive allure.
La route s’élève. Nous quittons la selva pour la sierra (montagne), et roulons toujours à flanc de coteau. A Chinceros nous chargeons deux bidons d’essence. Ils repré­sentent un siège plus confortable que le sac de toile sur lequel j’étais assis jusqu’alors. Je découvre seulement que ce dernier est rempli de biscuits secs, transformés pour le coup en farine de blé… La végétation diminue à mesure que l’altitude augmente. La terre devient plus rouge. Une nouvelle passa­gère se joint à nous à Uripo. José compte placidement les billets qu’elle lui tend pour le transport. En déposant deux sacs à mes côtés, elle me demande d’être précautionneux.
– Ils sont vivants, me dit-elle.
Je la regarde perplexe sans comprendre le sens de ses paro­les.
Après quelques minutes, notre voiture fait un bruit étrange. A chaque virage à droite elle couine d’une manière… animale. C’est en fait la béquille de mon vélo qui appuie sur les sacs où sont enfermés des lapins « vivants ». Je suis dès lors occupé à sauver ma peau dans les virages à gauche, et à maintenir la leur dans les virages à droite. Cette expédition se transforme en rallye périlleux. Je lutte pour ne pas passer par-dessus bord et fais de mon mieux pour ne pas faire couiner les deux sacs pleins de vie. Mais pour combien de temps encore ?

Cela fait déjà cinq heures que nous roulons, ondulant entre 2 000 et 4 000 mètres d’altitude, entre chaud et froid, humidité et sécheresse. Au fil des kilomètres nous prenons des passagers, en déposons d’autres.
La dernière ligne droite est annoncée avec ce panneau :
Handahuaylas, 43,5 kilomètres.
J’ai tout juste le temps de le déchiffrer qu’il est déjà der­rière nous. Encore une heure de calvaire. Le Pérou m’offre à présent un spectacle étonnant. La montagne est titanesque et effrayante. Titanesque car les pentes sont à pic. Les sommets en lames de couteaux se dressent avec force au-dessus d’un canyon d’une profondeur vertigineuse. En dépit d’une inclinai­son quasi verticale, elle est humanisée ; dans ses moin­dres recoins, des carrés de cultures y sont visibles. Des hommes sont vêtus de tenues bariolées. Mais la montagne est effrayante : je suis toujours embarqué à bord de ce bolide qui me semble de plus en plus rapide. José semble vouloir battre tous ses records. Les virages s’enchaînent, les dérapages se suivent, je suis néanmoins agréablement surpris par la bonne tenue de route, quasiment miraculeuse, de ce véhicule japo­nais. La chaussée est étroite et glissante, faite de sable et de graviers. J’ose parfois plonger mon regard dans le gouffre. Effroyable ! Je suis terrifié, autant par la vitesse de la voiture que par la hauteur de la montagne. Je ne suis plus assis mais debout, prêt à m’éjecter en cas de besoin… Les lapins quant à eux ne cessent de couiner, mais c’est bien le dernier de mes soucis. A cet instant, chacun pour sa peau ! De son côté, José, toujours à son affaire, a changé de mode de conduite. A présent, il roule à gauche. Peut-être pour mieux voir les voitu­res arriver en face. Cela nous vaut quelques frayeurs supplémentaires, sans qu’il ralentisse pour autant.
Nous arrivons enfin. Les deux sacs que l’on m’a confiés bougent encore : mission accomplie malgré tout. Nous avons mis un peu plus de six heures pour faire deux cents kilomè­tres. Il m’aurait fallu quatre jours à vélo. Quatre jours de galère en avançant à dix kilomètres par heure, à pousser le vélo dans les montées, à éviter la chute ou la casse dans les descentes, et à pester contre les automobilistes trop pressés ou imprudents. Arrivé à Handahuaylas, je suis heureux. Heureux d’avoir fait tout ce chemin aussi rapidement, mais surtout heureux d’être encore en vie.

José me dépose à l’hôtel où il passera lui aussi la nuit. Il s’inquiète de savoir si je suis content de cette journée. Je lui réponds qu’il a roulé beaucoup trop vite.
– Schumacher ! me dit-il en se montrant du doigt, avec une satisfaction non dissimulée.
Je réponds par un sourire timide, puis plonge mon regard dans la contemplation de Teresa pour y trouver un peu de réconfort. Je suis épuisé, à la fois physiquement et morale­ment.
J’ai avalé en six heures plus de poussière que pendant une année entière. Je suis crasseux à souhait. La douche est froide, mais très appréciée. Je me débarrasse de la saleté accu­mulée, de toute l’anxiété aussi. José m’invite ensuite à dîner. Garçon très sympathique au demeurant, il m’explique qu’il avait un rendez-vous en milieu d’après-midi, d’où sa conduite excessivement rapide. Il travaille pour le ministère de la Santé. Lors de ses déplacements, sa voiture de fonction se transforme en taxi du diable… Une manière d’arrondir ses fins de mois qui en ont bien besoin. Il a gagné vingt euros aujourd’hui, soit un dixième de son salaire mensuel. Ainsi va le Pérou…

En allant me coucher, je ne sais quoi penser. J’ai vécu à bord de ce véhicule une expérience péruvienne dangereuse, mais elle m’a permis d’avancer plus rapidement. Etait-ce la pire ou la meilleure journée que j’aie connue ? Je ne peux répondre à cette question, mais elle restera comme un moment marquant de mon existence.

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