Chapitre 6 : Sur le chemin des incas


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Je choisis la sécurité et reprends les rênes de Teresa. On m’avait promis une piste en meilleur état et c’est effective­ment le cas. La route était anciennement goudronnée. Il reste aujourd’hui quelques lambeaux de bitume disséminés ici ou là me permettant d’avancer rapidement. J’ai retenu la leçon de conduite de José et je roule souvent à gauche pour y trou­ver plus de confort. Les voitures ou combis en face se dépor­tent eux aussi sur leur gauche sans vergogne. Tout cela semble normal…
A Pacucha, on me dit que la piste pour me rendre à Abancay est plate. Tout comme la notion de distance, celle de dénivelé est surprenante dans ce pays. Pour toute montée de 0 à 5 % ou de moins de dix kilomètres, les Péruviens disent que ça descend. De 5 à 10 % ou pour moins de vingt kilomètres de montée, c’est plat. Alors quand un Péruvien m’annonce une montée, je m’inquiète sérieusement. Mais ils le disent rarement. Pour ne pas me démoraliser, ils laissent entendre que la route descend jusqu’à la destination annoncée. Le plus souvent, ils n’en savent rien. Lorsque la montée se présente dans sa réalité, le découragement me guette d’autant plus.

Brutalement, la route semble s’effondrer dans un précipice et court à flanc de ravin. La brume happée vers le haut lèche le chemin au passage, cachant la beauté et la grandeur de la montagne. En contrebas, dans les profondeurs de l’abîme, quelques parcelles sont éclairées par un soleil que je ne vois pas. Le précipice semble illuminé d’en bas. La vision est surréaliste. Les formes de la montagne se laissent parfois devi­ner, aiguisées, affûtées, massives. A mesure que je descends, ses formes apparaissent dans une douceur abandon­née comme j’ai pu la voir hier. Je crois rouler sur la route de la veille tant la ressemblance est frappante, la peur en moins, la tranquillité en plus.
Une paysanne m’annonce tristement qu’hier quatorze tou­ristes colombiens sont morts dans un accident. Leur minibus a basculé dans le ravin. Cela s’est produit sur cette route, à quelques kilomètres de là.
Plus haut, deux pics impressionnants se font face. Entre eux deux coule une rivière, et au-delà d’autres sommets se cachent dans la brume. Aujourd’hui le Pérou se veut mysté­rieux et difficile. Il me faut quatre heures pour parcourir vingt kilomètres. Puis je bascule sur un autre versant. D’autres mon­tagnes, troupeau de pics affûtés, se perdent dans le lointain, protégeant leur mystère dans une brume complice. Tels des bagnards, quatre paysans labourent un lopin de terre à coups de pioches. Alignés en rang serré, retournant la terre en cadence pour se motiver, ils mâchent les feuilles de coca pour oublier qu’ils ont peu à manger. Ils préparent à flanc de coteau les terres où pousseront quelques plants de pommes de terre ou des rangs de maïs. Plus loin, deux cantonniers œuvrent à réparer la route. L’un d’eux pioche la terre sur le bas-côté alors que son compagnon la charge dans une brouette pour colmater les trous épars. La pelle, la pioche et la brouette : voici la trinité de base de l’économie péruvienne, que ce soit dans cette montagne agricole ou dans la région minière de La Oroya…
Une longue descente me conduit à Huancanama. L’épicière qui me vend des bananes et du pain a tout juste dix ans. Elle remplace ses parents momentanément absents. Elle est dure en affaires et il m’est impossible de négocier une sixième banane pour un sol ! Sa copine est très curieuse et nous commençons à discuter. Un attroupement caractéristique des villages péruviens se forme autour de nous. Paysans, vieil­lards, maîtres d’école et enfants posent sans fin leurs ques­tions. Au village suivant, un vieillard m’interpelle. Il me demande où je vais, si j’ai de l’eau, si je parle quechua. Car ici tous parlent cette langue. Pour ma part, je lui demande s’il est possible de dormir sur la place située à notre droite. Il acquiesce. Les enfants du village m’aident à planter la tente. Ils m’enseignent ensuite quelques mots de quechua que je ne retiens pas. De mon côté je leur apprends quelques mots de français qu’ils oublient sûrement aussitôt. Echange de bons procédés !
Dormir sur la place centrale d’un village a ses avantages et ses inconvénients. Cela est sécurisant. Je suis l’invité du village qui m’apporte sa protection. Si une personne malinten­tionnée vient à me causer des ennuis, c’est l’honneur de toute la communauté qui est bafoué. Ensuite, les lampadai­res me permettent d’écrire mon carnet de bord une fois la nuit tombée. Ma besogne accomplie, la lumière devient le premier inconvénient me privant des ténèbres apaisantes. Mais le problème majeur est sans aucun doute la présence des chiens, encore et toujours eux. Ils n’aiment pas les étrangers et aboient à quelques mètres de ma tente pendant de longues heures. Je fais taire les premiers en leur jetant les quelques pierres sensées maintenir ma tente. A court de munitions, je dois subir les hurlements suivants jusque tard dans la nuit…

J’atteins enfin Abancay, petite ville située entre les lignes de Nazca et les ruines incas de Cusco. J’y prends deux déjeu­ners. Le premier m’est offert alors que j’avais réussi à le négo­cier à un prix honorable. Le deuxième est agrémenté d’Inca Kola, une boisson gazeuse créée et vendue au Pérou depuis 1935, et dont le succès réussit à concurrencer le célèbre Coca-Cola. Il lui a tenu tête jusqu’en 1999, date à laquelle la firme internationale l’a finalement racheté. Elle continue aujourd’hui d’en produire, car les Péruviens sont prêts à la boycotter si elle venait à interrompre sa fabrication. Inca Kola, el sabor del Peru !
Je sors du deuxième restaurant le ventre plein et m’arrête devant un policier. Il s’informe en m’accablant de questions. Je lui explique que je viens de Lima et que je me dirige vers Cusco. Il me demande depuis quand je voyage, si j’aime le Pérou, si je voyage seul…
– Non, je voyage avec mon fidèle vélo !
– A-t-il un nom ?
– Oui, Teresa !
– Ah ! C’est vous qui faites le tour du monde pour le don du sang ?
– Oui c’est moi.
– J’ai vu votre vélo à la télévision, je le reconnais ! Teresa !
A la bicyclette de devenir plus célèbre que le cycliste ; Jolly Jumper plus fameux que Lucky Luke ! Ma monture ne pouvant pas signer d’autographes, je griffonne à sa place la carte postale que j’offre à ce policier en guise de souvenir.

« A Julian de la police d’Abancay, ce fut un plaisir de vous rencontrer. Signé Teresa… et Julien ».

Sortir des villes péruviennes n’est jamais chose facile : pol­lution à Cusco, chemin introuvable et cabossé à Ayacucho. Ici, c’est une terrible montée qui marque mon départ. J’aborde en sueur une rampe pointant vers le ciel, prémices d’une montée longue de trente kilomètres. Pour palier la fati­gue, je sors de mes sacoches quelques feuilles de coca offer­tes par José. Il m’avait affirmé que le fait de les mastiquer donne de la force et fait oublier la faim. Le premier essai est catastrophique. Trop pressé de mâcher, mes feuilles se trans­forment rapidement en bouillie que je dois cracher après quel­ques minutes. Le deuxième essai est plus concluant. J’humidifie d’abord les feuilles en les laissant sur le dessus de la langue. Elles deviennent alors plus souples et la mastica­tion est plus agréable. Il en ressort une substance forte qui pique au fond de la gorge. Je passe ainsi quelques kilomè­tres à ruminer.

Seize kilomètres après Abancay, un écriteau est posé près de nombreuses croix.
– Respetar esta lugar (respecter ce lieu).
Le 21 janvier 2004 un bus a basculé dans le ravin, tuant plus de cinquante personnes dont les élèves d’un collège. Voir autant de croix dans un espace si réduit est terrifiant. Cette route comme tant d’autres sanctionne la moindre erreur de la manière la plus cruelle qui soit. Mais la conduite souvent imprudente liée à des véhicules en piteux état aboutit trop sou­vent à ce résultat. Le problème est cependant global. Je peux lire un peu plus tard un panneau indiquant que les routes du monde prennent un million et demi de vies chaque année.
J’arrive au village de Cachora en pleine nuit, éclairé par ma lampe frontale qui fait fuir les chiens hargneux. Le pre­mier restaurant sur ma route est aussi un hôtel. Je m’y arrête pour la nuit. Une fois rassasié je demande au patron où je pour­rais trouver une mule. Dix minutes plus tard il me présente un de ses amis qui m’offre pour quarante soles par jour son cheval et ses services. Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain matin. Je mets Teresa au repos. Rangée au fond de la salle à manger de l’hôtel, elle m’attendra sagement pendant quelques jours.

*

Comme convenu le cheval est prêt à 8 heures. Isidro est mon guide. C’est un homme de petite taille mais robuste, au visage fermé et sérieux, marqué par la dureté de la vie. Peu souriant ni bavard, ses paroles se résument à l’essentiel. Nous faisons des provisions pour quatre jours. C’est le temps qu’il nous faudra pour nous rendre à Choquequirao et en revenir. Cette cité inca perdue se situe à trente-deux kilomètres de mar­che de Cachora, sans aucune possibilité de ravitaillement.
Un ami d’Isidro me conseille d’effectuer le trajet en cinq jours, pour pouvoir apprécier pleinement le site. Mon guide acquiesce. Payé à la journée, il aurait tort de le contredire. De mon côté j’ai le secret espoir de le faire en trois, mais je me garde bien de le lui dire. Trois jours car je dois donner une conférence à Cusco. Trois jours surtout, car j’ai une revanche à prendre sur les Péruviens et leur goût de la vitesse. Mais l’intérêt d’Isidro est de faire durer le plaisir pour augmenter son salaire. Il va donc falloir user de stratagèmes, trouver une contrepartie à l’appât du gain. L’honneur contre l’argent, voilà un défi intéressant ! Une guerre psychologique vient de débuter à son insu.

La balade débute paisiblement. Nous rattrapons un couple d’Américains puis un couple d’Autrichiens qui font eux aussi le trajet avec un muletier. Andreas et Gerlinde ont mon âge et sont partis de leur pays il y a un an et demi pour un long voyage autour du monde. Ils pensent être à mi-parcours. Pendant deux heures nous discutons de nos voyages respec­tifs avant de nous arrêter pour la première pause déjeuner juste avant de débuter une descente à pic. Après dix minutes de repos, je lance ma première offensive.
– Vamos ! (Allons-y !) dis-je à Isidro d’un ton déterminé.
Un peu surpris il me répond de même. Vamos. Il pensait déjeuner ici comme tout le monde. Mais avec les deux petits déjeuners avalés ce matin, il n’en est pas question !
Nous descendons un chemin très escarpé. En face de nous se dessine une montagne aux sommets enneigés. Je peux lire sur son versant la suite du parcours : un chemin zigzague sur la forte pente. La brume est épaisse. Selon les Péruviens cela est dû aux incendies, aux écobuages pratiqués ici depuis le début du printemps, mal maîtrisés pour beaucoup. Mais il ne s’agit en réalité que d’un phénomène de condensation. Alors la montagne refuse de se montrer en se voilant par un ciel crémeux.
Juker, le cheval d’Isidro, montre peu de dextérité dans la descente. Le couple d’Autrichiens nous rejoint à mi-course, et nous continuons ensemble jusqu’à la rivière Apurimac qui donne son nom à cette région. Nous sommes au kilomètre 21 et souhaitons camper trois kilomètres plus haut, dans un camping mis à disposition des voyageurs. Il nous faut encore grimper six cents mètres de dénivelé. Je mène ma seconde offensive. Je m’attarde dans un premier temps avec Andreas. Mais la montée est rude et l’empêche de parler. Alors je le quitte et rattrape mon muletier, puis le dépasse, et enfin le distance en quelques foulées. La pente est extraordinairement raide, les lacets se succèdent avec rigueur. Les Incas étaient de grands marcheurs en plus d’être de grands bâtisseurs !
Arrivé au camping de Santa Rosa, je fais connaissance avec le chef des lieux. Julian a vingt-sept ans et vit seul ici en ermite, loin de tout. Il semble s’en accommoder, plus par volonté que par fatalisme. Il est ravitaillé par ses propres mule­tiers qui lui apportent de la nourriture et des boissons, et repartent avec les sacs de bouteilles en plastique vides ou autres détritus. Nous discutons une vingtaine de minutes avant qu’Isidro arrive. Julian prend plaisir à lui expliquer que je l’attends depuis fort longtemps. Il me semble fatigué, au moins autant que moi.

Les autres marcheurs arrivent au compte goutte. Chacun s’installe après avoir repris son souffle. Dès lors je fais fonctionner le réseau. Le muletier du couple d’Américains vient me parler. Il me demande mes intentions : rentrer à Cachora dans trois jours ou poursuivre sur Machu Picchu comme le font les Autrichiens ?
– J’aimerais revenir à Cachora dans deux jours, mais mon muletier me semble un peu faible physiquement.
Le défi est lancé, car il va s’empresser d’annoncer la nou­velle à Isidro. Le camping s’éteint peu à peu. Nous nous endormons chacun notre tour dans nos tentes, fatigués mais heureux de cette première journée qui en annonce d’autres encore plus belles.

Au réveil je demande à Isidro si son cheval est capable de faire le retour en une journée. Sous-entendu que la question ne se pose pas pour le muletier. Il me répond par l’affirmative. Un défi de la sorte lancé par un gringo doit être relevé. Le refuser serait un affront à la caste des muletiers ! Il a donc préféré l’honneur à l’argent. Demain nous rentrerons à Cachora !
Nous sommes les premiers à partir. Huit cents mètres de dénivelé nous séparent des ruines. Au kilomètre 29, des terras­ses agricoles apparaissent sur le versant opposé. Ce sont celles de Choquequirao, dont les maisons se situent un peu plus haut, encore perdues dans les nuages. Il me faut encore une heure pour arriver au camping. J’y attends Isidro qui semble être de plus en plus fatigué. Je le suis aussi. Mes mollets et mes cuisses me font mal, je ne sais plus comment m’asseoir. Nous poursuivons la montée après un bref ravitail­lement et arrivons enfin dans les ruines. Nous sommes seuls.

Ce site a été construit par les Incas en 1536 pour fuir les Espagnols. Il a été découvert en 1834 par deux Français, Eugène de Sartiges et Léonce Angrand. Il est aussi grand, si ce n’est plus, que le célèbre Machu Picchu et il est enfoui sous une dense végétation : un programme lancé par l’Institut national de la Culture débuté en 1993 a permis de dégager environ 30 % des mille huit cents hectares du site. C’est encore peu, mais cela donne une vision intéressante et promet­teuse de ce que fut cette ville perchée à trois mille mètres d’altitude, loin de tout, et surtout des conquistadors.
Je débute la visite par les « terrasses des lamas ». Sur le flanc nord, une vingtaine d’entre elles ont été dégagées. Des lamas de pierres blanches sont incrustés dans les murs. On dénombre plus de cent quarante terrasses. Autant dire que le travail archéologique est loin d’être terminé. En observant la richesse de la végétation, on peut penser que les Incas culti­vaient une multitude de denrées très variées en raison de la différence d’altitude d’une part, et de leur grande maîtrise de l’irrigation d’autre part. Un canal long de plusieurs kilomè­tres alimentait tout le site, permettant un rendement efficace.
De là je visite la ville elle-même. Il reste quelques rares maisons encore debout. Un espace plat et circulaire domine la cité perdue. D’ici, la vue est prodigieuse. Ce site me fascine, et le fait que j’y sois seul décuple mes sensations. Le voyage a été difficile jusque-là, mais la récompense est à la hauteur des efforts. Assis sur un muret, je contemple les ruines dans un silence paisible. Mon esprit s’évade dans le passé. Je pense à ce que devait être ce lieu cinq cents ans auparavant, lorsque cinq mille Incas y vivaient. Je les imagine. Chacun s’affaire en fonction de son rang. Les enfants s’occupent des tâches ménagères alors que les adolescents soignent les lamas. Des adultes filent la laine pendant que d’autres cultivent la terre sur les terrasses, en bâtissent d’autres ou entretien­nent les canaux d’irrigation.
Cette population vivait en parfaite autarcie et loin de l’ennemi. L’instinct de survie lié à leurs connaissances de la montagne et de la nature a permis aux Incas de s’établir sur ce site prodigieux. Ils y ont vécu pendant plus de quarante années. Puis la ville s’est éteinte avec la mort des Incas, leur merveilleuse civilisation a été balayée d’un revers de main par des conquistadors affamés d’or et de pouvoir.
Tous mes compagnons de route sont arrivés au camping lorsque je redescends quatre heures plus tard. Je cuisine tout ce qui nous reste de nourriture. Une manière de montrer à Isidro que la journée de demain sera longue : n’ayant plus de vivres, nous devrons rapidement retourner à Cachora. Je lui demande une nouvelle fois s’il est fatigué.

– Non, tout va bien. Et toi ?
– Moi ? En pleine forme !
Et pourtant, lui comme moi sommes éreintés.

L’heure du départ arrive. C’est aussi celui des séparations. Alors que certains vont s’attarder sur les ruines, d’autres pour­suivent jusqu’à Machu Picchu. Nous nous quittons après de sincères poignées de main. Je m’éloigne d’un bon pas.
Après trois kilomètres je rencontre le muletier du couple d’Américains. Il s’est arrêté ici hier pour passer la nuit chez des amis à lui. Une maison rudimentaire, une femme et son mari, leurs trois enfants. Il me demande si nous allons à Cachora aujourd’hui.
– Oui, bien sûr !
– Qu’a dit Isidro ? me demande-t-il en souriant.
– Il semble d’accord.
– S’il est d’accord alors tout va bien ! Mais où est-il ?
– Il est derrière, un peu fatigué.
L’idée semble beaucoup amuser le jeune homme. Il aurait sans doute préféré l’argent à l’honneur.
La descente est rapide, dévalée en trois heures. Le cheval me surprend, il semble lui aussi pressé de rentrer. La montée commence. L’orage de la veille ayant chassé la brume, la montagne se révèle avec plus de force et de précision qu’à l’aller. Les pics enneigés se sont rapprochés, nous semblons presque pouvoir les toucher. En contrebas, la rivière Apurimac dessine d’amples méandres léchant la roche. Cette montagne est un joyau, et le beau temps permet d’en appré­cier tous les détails. Laissant Isidro à sa peine, je discute avec Juan, jeune homme de douze ans qui revient lui aussi de Choquequirao. Il a amené trois mules de nourriture au campe­ment de l’Institut national de la Culture où les archéolo­gues travaillent à dégager le site. Simplement chaussé de sandales lépreuses, il fait preuve de beaucoup de force et de courage. Je lui demande combien il est payé pour effectuer ce trajet.
– C’est gratuit, me dit-il. Ils me donnent simplement de la nourriture.
Isidro fait lui aussi preuve de beaucoup de courage et rattrape les mules de Juan. Je les laisse continuer ensemble et pars devant. Je les attends à l’endroit où nous avions fait le premier arrêt à l’aller. Le plus dur vient d’être passé. A son arrivée, Isidro me dit simplement un mot :
– Caliente (Il fait chaud).

De là le chemin est presque plat pour arriver à Cachora. Chaque descente me tire sur les cuisses, chaque montée sur les mollets : un supplice. Effectuer les trente-deux kilomètres d’une seule traite était un défi un peu fou mais plaisant. J’attends mon muletier pour que nous entrions ensemble au village. Il est 16 heures. Après neuf heures de marche, la remontée de l’artère principale fait sensation. Les amis d’Isidro sont surpris de le voir arriver si tôt et ils le question­nent. Celui-ci leur explique que si nous sommes revenus si vite c’est parce que son client est un cycliste. Son enfant se jette sur lui, sa femme lui demande s’il est prêt à repartir ; des touristes l’attendent. Il les envoie vers un de ses amis. Il m’avait pourtant affirmé que s’il devait repartir aussitôt, il le ferait…
– Mon cheval a besoin de repos, précise-t-il.
Installés dans un restaurant, nous mangeons double portion. Isidro semble très fier de sa performance et explique le voyage à la patronne. Je lui demande s’il est fatigué. Il finit par avouer que oui.
– C’était rapide non ?
– Oui.
Et à moi d’ajouter en me montrant du doigt :
– Schumacher !
Il sourit timidement et plonge sa fourchette dans son assiette de riz pour y chasser la fatigue et y trouver un peu de réconfort. Ma revanche sur José a été prise. Cette fois-ci c’est moi qui ai imposé un rythme trépidant à mon partenaire de route. Une façon aussi de lui montrer qu’on peut être un gringo et bien se débrouiller sur les chemins des Incas.

17 h 30. Je donne une dernière poignée de main à Isidro en le remerciant pour ses services. Puis je porte le coup fatal en remontant sur mon vélo pour affronter les quinze kilomètres de montée descendus trois jours plus tôt. Entouré des siens, pantois il me regarde m’éloigner sur mon vélo avec entrain. Il ne verra pas les traits de mon visage grimaçant à chaque coup de pédale. Mes jambes me font souffrir le martyre.
Je m’arrête dans une chapelle après six kilomètres. Il fait nuit depuis longtemps et l’orage mitraille la montagne. Les deux croix enrubannées de chiffon blanc posées contre un mur donnent un aspect lugubre au lieu. Je ferme la grille derrière moi et m’endors en pensant à Isidro, Juker et aux Incas. J’ai également une petite pensée pour José. Les compteurs sont remis à zéro, non sans mal !

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