Chapitre 7 : Rencontre chamanique


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

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Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Izcuchaca se situe à trente kilomètres de Cusco. J’y retrouve toute l’animation des villages de campagne. Les motos taxis apportent couleur et vivacité aux ruelles de la ville. Les commerces exposent leurs marchandises en vitrine et sur les trottoirs. Enfin, les chauffeurs de combis ou de bus crient à tue-tête « Cusco, Cusco ». J’aime l’ambiance de ces petits villages où attendre au coin d’une rue est toujours un spectacle.
J’arrive à Cusco le lendemain matin. J’y retrouve Maxence, Alexis et Clément. Ces trois Lyonnais étaient à Lima lors de mon arrivée au Pérou. Ils ont emménagé récemment dans cette ville où ils vont m’héberger pendant quatre jours.

Cusco, ville la plus touristique du pays, capitale culturelle du Pérou en 2007, capitale archéologique, est le fief des Incas. Cusco, ville où le mot dollar s’affiche sur toutes les vitrines du centre. Cusco, ville où se concentre un nombre incroyable de gringos. Des jeunes femmes proposent aux hommes blancs des massages, pas tous incas ni catholiques, alors que des jeunes hommes ou adolescents proposent de la cocaïne à des prix défiant toute concurrence. Bref, haut lieu touristique, le genre d’endroit que je n’affectionne pas particu­lièrement. Ici comme partout au Pérou, le tourisme s’est développé après 1992, à la fin du terrorisme et des attentats qui l’ont accompagné. La plupart viennent ici pour visiter Machu Picchu, le site le plus visité avec huit cents mille visiteurs annuels. Mais victime de son succès, la poule aux œufs d’or est malade. La fréquentation trop importante abîme le site d’une façon inquiétante, et des rumeurs courent sur une probable fermeture, au moins partielle, pour le préserver. Les Incas n’avaient pas prévu une telle affluence ! Ce site a valeur de fantasme, on se doit de visiter les ruines incas. Je ne m’y rendrai pourtant pas. La visite de Choquequirao m’a comblé, et je ne souhaite pas nourrir une vache à lait telle que Machu Picchu, dont tous les bénéfices ne reviennent pas au Pérou… Il restera pour moi un mythe, sans regret.

Ma première mission est de prendre soin de Teresa. La roue avant a fortement souffert ces derniers jours. Dans une boutique de vélos, un mécanicien me promet de la remettre en état en une heure. Il lui en faut quatre… Je vagabonde dans le centre artisanal pour patienter. J’y cherche des gants car j’ai perdu les miens il y a quelques jours. En trouver pour des mains aussi grandes que les miennes n’est pas chose aisée au Pérou. Finalement j’en trouve en laine d’alpaga. Ils sont annon­cés à dix soles, je les achète pour six. Le marchandage consiste à trouver un compromis qui convient à tout le monde.

Le lendemain, je m’attarde à visiter les sites incas au nord de la ville. Après quelques minutes de marche, je suis à Sacsayhuamán. Ces ruines représentent un puma, animal autochtone. Les murs en zigzag dessinent la crête dorsale du félin. Ils sont constitués par des pierres massives irrégulières imbriquées les unes dans les autres à la perfection. Le travail est prodigieux, le résultat spectaculaire. A proximité sont assises des femmes vêtues d’une manière impeccable et très colorée. Elles portent dans leurs bras des jeunes agneaux et à leurs côtés des alpagas ruminent. Elles attendent les touristes pour prendre avec eux une photo qu’elles négocient à un sol. Au milieu de ces ruines, l’alpaga a fière allure, loin pourtant de faire le même travail que ses aïeux. Les femmes proposent également aux touristes des gants, bonnets, ponchos ou autres tissus aux couleurs vives. De même, un Péruvien déguisé en empereur inca attend les touristes, et plus particulièrement les jeunes filles qui se pressent à ses côtés pour la photo tradition­nelle à un sol. Le procédé me fait sourire jaune. Payer pour prendre une photo, le concept me dépasse. Mais le tourisme est la première activité économique de la région, et tous les moyens sont bons.
Un enfant me propose un circuit à cheval pour me rendre au Temple du Soleil. « Très bien » m’affirme-t-il. Je refuse. Un peu plus tard je croise deux touristes juchés sur deux bour­riques squelettiques. Ils se rendent à ce fameux temple. Le guide les suit à pied. Le tableau est une fois de plus ridi­cule…
Je marche durant cinq kilomètres. Je préfère sortir des sentiers battus et découvrir le Pérou tel qu’il est : les enfants sont assis sur le pas des portes et se cherchent les poux, les truies vagabondent avec leurs portées, les ânes braient à mon passage. Mais lorsque je croise la route de quatre enfants chahutant, tous se mettent en rang à ma vue et me tendent la main pour quémander de l’argent. Cusco n’est finalement pas si loin. Viennent ensuite les sites de Puca Pucara et de Tambo Machay. A nouveau des étalages de tissus tenus par des vendeuses colorées accueillent les visiteurs.

*

De retour à Sacsayhuamán je rencontre Unu, un Péruvien de mon âge. Il me propose d’abord quelques babioles à vendre. Je refuse. Nous discutons un peu. Séduit par le voyage que j’entreprends, il me demande si je crois au pouvoir de la Terre.
– Plus qu’en Dieu.
– Mon père est un chaman, m’explique-t-il. Il m’a beau­coup appris. Si tu le souhaites je peux te faire une initiation. Les touristes vont arriver dans une heure, j’ai du temps.
Le voyage m’ouvre l’esprit. Je suis moins peureux ni aussi prudent que je le serais en temps normal. J’accepte. Nous suivons un chemin qui sinue le long des ruines. Il m’explique qu’il existe deux ponts d’énergie. Le premier se trouve à l’angle d’un mur dont la base est creusée à deux endroits. J’y pose mes pieds et médite deux minutes. Nous poursuivons jusqu’en contrebas du site archéologique, sur le versant boisé dominant la ville de Cusco. Ce qui suit est assez surréaliste. Après avoir murmuré quelques paroles et m’avoir effleuré le corps avec une plume, il me demande de prononcer très fort un mot en quechua. J’obéis. Brutalement la tête me tourne. Etourdi, je m’appuie sur ses épaules et m’allonge. Les toits de la ville ne sont plus rouges mais d’un blanc éblouissant. J’ai mal au ventre et suis prêt à vomir par deux fois. Il m’explique que la force de la Terre m’aide à me libérer du mal qui est en moi. Soit… Je suis affaibli et un peu effrayé par cette expérience d’une force surprenante. Après de longues minutes de repos nos chemins se séparent. Il me demande de remonter par là où nous sommes venus alors que lui emprunte un autre chemin. En partant il me lance :
– Je t’ai aidé aujourd’hui, un jour tu m’aideras à ton tour.
Troublé, je redescends en ville. J’avais vécu une chose similaire en Nouvelle-Zélande lorsque j’étais arrivé dans une famille maorie avec une tendinite douloureuse. Je pensais arrê­ter mon voyage. Un membre de la famille m’avait mani­pulé pendant de longues minutes et en les quittant j’étais presque entièrement guéri. L’expérience d’aujourd’hui a été plus forte et plus déstabilisante. L’avenir me dira si elle sera aussi bénéfique que Unu me l’a laissé entendre.

La soirée se déroule à l’Alliance française où je donne une conférence. La salle est pleine d’élèves péruviens et de leurs professeurs de français. Sont également présents les membres de la Croix-Rouge. Leur présence enrichit considérablement le débat. Le directeur explique que le don du sang est le plus gros problème social du Pérou. Trop peu de gens le donnent à cause, notamment, des affaires de sang contaminé par le sida ou les hépatites graves. Lors de mon arrivée à Lima, un nouveau scandale a éclaté. Une femme de quarante ans venait de porter plainte contre l’Etat après avoir été contaminée par le virus du sida à la suite d’une transfusion. Il s’est avéré que trois autres personnes avaient elles aussi été contaminées par le VIH, et trente autres par l’hépatite C au cours de l’année. Ces contaminations sont malheureusement fréquentes dans le pays. Le médecin présent à la conférence est clair sur ce point : au Pérou, alors que le risque de contamination pour les donneurs est nul, il est réel pour les personnes transfusées. Le dépistage du sida coûte cher lorsqu’on veut le détecter en quelques jours, comme cela se fait dans tous les pays dévelop­pés. Ils ne peuvent s’offrir un test aussi performant, et ne détectent le virus qu’un mois après la contamination. Alors, si une personne récemment porteuse du VIH donne son sang et ment sur ses pratiques à risque, il est possible qu’un virus soit transfusé à des patients. La situation est criti­que ; par peur, par manque d’informations et de sensibilisa­tion, trop peu de Péruviens donnent leur sang. La Croix-Rouge de Cusco ne collecte chaque jour qu’une dizaine de poches. Mais toutes (hormis quatre ou cinq par mois) provien­nent de dons dits compensés, effectués par des amis ou membres de la famille de patients nécessitant une transfu­sion.

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Cap sur Ushuaia : 18 euros

Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud