Chapitre 8 : Course contre la montre (Pérou)


Chapitre extrait du livre « Cap sur Ushuaia » relatant mon voyage à vélo entre Lima (Pérou) et Ushuaia (Argentine)

Disponible dans la boutique

Cap sur Ushuaia, récit d'un voyage à vélo en Amérique du Sud

Après ce repos de quatre jours que je me suis octroyé à Cusco, je dois de nouveau me dépêcher. Rendez-vous a été pris à Chivay dans deux jours avec deux amis cyclovoya­geurs. Yves et Gaël ont quitté Clermont-Ferrand il y a un peu plus d’un an (http://www.sionjouait.com) et nous nous étions promis de nous croiser. Le moment est enfin arrivé. Ils veulent rejoindre Arequipa dans un premier temps, aller dans le canyon de Colca ensuite. De mon côté je veux faire le contraire. J’espère que mon dernier courriel les aura fait chan­ger d’avis. Je monte en selle sans avoir reçu leur réponse, en sachant que la concurrence est rude. En effet, un colis envoyé par leurs parents les attend à Arequipa, avec à l’intérieur un saint-nectaire. Moi contre un fromage, faites vos jeux.
La route suit la rivière qui court dans un couloir serré entre les montagnes jusqu’à Combapata. La plaine étroite est cultivée. Nous sommes à la saison des labours. Les paires de bœufs attelés à des timons tirent des charrues en bois guidées par les femmes et poussées par les hommes. Cette partie du Pérou, si proche de Cusco, est d’une grande pauvreté. Pour la première fois depuis le début du voyage, les gens que je croise, adultes ou enfants, mendient de l’argent. Après Combapata, la route s’élève doucement et m’offre un specta­cle merveilleux sur la montagne d’en face. Une chape nuageuse noire la recouvre, alors que la vallée est éclairée par un soleil lumineux. La rivière qui la draine étincelle de mille éclats. J’en oublie la pluie.
C’est la fin de la journée pour les paysans. Tous ramènent les bœufs et les ânes. Je double quelques groupes de travail­leurs. Dans un convoi, un adolescent se moque bruyamment de moi. Je l’entends crier et ricaner à chaque fois que je m’arrête prendre une photo. Enervé, je l’interpelle :
– As-tu un problème avec les gringos ?
– Oui ! me répond-il en me faisant signe de le rejoindre d’une manière provocante.
C’en est trop. J’abandonne Teresa un instant et m’en vais à sa rencontre. Son sourire disparaît à mon approche. Il recule et m’affirme qu’il n’a en réalité aucun problème avec les Blancs. Je le réprimande en espagnol. Mon vocabulaire est encore trop pauvre pour pouvoir me libérer complètement ; je retrouve Teresa et poursuis mon ascension, dans le calme cette fois-ci. L’insolent marche à présent dans les jupons de sa mère, baissant la tête et traînant les pieds. Je crois qu’il a eu peur….

L’enrobé disparaît au village de Yanaoca. Dès lors une belle piste parcourt une vaste pâture ondulant à 4 000 mètres d’altitude. Mon regard erre sur chacune des collines jaunies par les hautes herbes, dominées par le pic Punuma. A chaque arrêt je suis bercé par le seul bruit du vent que j’entends courir dans les vallées. Quelques lamas me tiennent compagnie. Les maisons rares et éparses en terre sont couvertes d’herbe.
Le plateau n’en finit pas de s’étaler jusqu’à Yauri. Le prochain village étant annoncé à cent quarante kilomètres, je me ravitaille copieusement. Toujours convaincu que Yves et Gaël me préféreront au fromage, je dois poursuivre pour les retrouver à Chivay. Je pédale encore lorsque la nuit tombe. Le soleil disparaît derrière la montagne. Soudainement le ciel qui était d’un bleu sombre s’illumine à nouveau. Le jour s’offre un second souffle. Les derniers rayons du soleil embra­sent une traînée de nuages, illuminant ainsi toute la campagne qui s’apprêtait à basculer dans l’obscurité. Le ciel devient incandescent, soudain il fait jour. L’instant est éphé­mère mais prodigieux. Si la montagne péruvienne est somptueuse, son ciel n’a rien à lui envier. Puis les nuages s’assombrissent, le feu de paille se meurt, le jour jette ses dernières clartés. J’aborde une montée dans le noir et m’arrête au sommet, cherchant à tâtons un lieu de bivouac.

Je constate au réveil que je suis installé non loin d’une vaste mine. La poussière recouvre le paysage. La route s’élève rapidement pour se stabiliser entre 4 700 et 4 800 mètres. Le souffle me manque et pédaler me demande un effort considérable. Ce plateau s’étend sur quatre-vingts kilomètres avant de descendre au niveau d’une rivière sortant d’un lac de barrage. Un village a été construit, puis aban­donné. Je m’installe derrière des murs éventrés. Sur la façade jaune et lépreuse le mot « restaurant » est écrit en grosses lettres fanées. À cet instant, je découvre que je n’ai plus d’essence. Le constat est sans appel. J’ai en ma possession un kilo de riz que je ne peux cuisiner, trois bananes pas mûres et quatre misérables galettes de pain.
Par bonheur, un peu plus loin, je traverse un village. On y compte soixante-dix habitants et une boutique dans laquelle je déniche du pain et des biscuits. Je suis sauvé ! Après un bref échange je repars. Là encore le coucher de soleil est somptueux. La montagne que je dois conquérir disparaît peu à peu après avoir été mise en relief par des nuages couleur de braise.
J’éprouve de grosses difficultés à respirer et dois m’arrêter souvent pour reprendre mon souffle. La journée passée à plus de 4 500 mètres d’altitude a été longue : j’en subis à présent les conséquences. Le soulagement me vient plus tard dans la nuit lorsque la route descend enfin. Eclairé par ma lampe fron­tale, j’évite les pierres et les trous en descendant lentement la montagne, rongé par la fatigue et le froid. L’eau a gelé dans mes gourdes lorsque je consens à m’arrêter. A bout de forces et pétrifié par le froid, je me glisse dans mon sac de couchage en grelottant. Après onze heures de vélo, je n’ai plus assez d’énergie pour me réchauffer.

5 h 30 ; des glaçons dans mes bouteilles, du givre sur la tente. Réveil glacial. Je termine la descente entamée la veille et arrive à Chivay. Commencé à Cusco il y a quatre jours, le marathon de quatre cent cinquante kilomètres se termine enfin. Je mène mon enquête. Personne n’a vu deux gringos à vélo. Un courriel me le confirme : Gaël et Yves viennent d’arriver à Arequipa où ils m’attendent. Ils ont donc préféré le saint-nectaire. Tous mes efforts vaincus par un fromage fermier. Quelle désolation ! A présent, mon seul espoir de les voir est d’arriver à Arequipa avant quatre jours, repos maxi­mal autorisé pour les cyclovoyageurs. La course se poursuit…

*

Situé à la porte du canyon de Colca, Chivay a été élu cette année meilleur site naturel du pays. Un homme de la munici­palité m’accoste en me présentant une brochure touristique. Je lui demande où je peux manger pour trois soles, sachant que tous les restaurants du centre en demandent quinze. Il me désigne celui que je viens juste de quitter à cause de son menu à vingt soles. Un autre homme intervient et réprimande mon interlocuteur, lui faisant remarquer que je ne suis pas un touriste comme les autres. Ils ne semblent pas d’accord. Pour le premier, un gringo est un gringo, il doit manger et payer en conséquence. Le second sait que je fais un tour du monde à vélo et souhaite m’aider au mieux. Il m’indique le marché où je trouverai mon bonheur. Je m’y rends prestement, les laissant se disputer sur mon sort. Une cuisinière me prépare deux assiettes de riz et de poulet pour cinq soles. Je suis rassasié, au grand dam de l’employé de mairie.

Comme dans toutes les villes touristiques, un groupe de Péruviennes richement vêtues interpelle les touristes pour leur soutirer quelques soles. Une petite fille porte un agneau dans ses bras.
– Photo ? me demande-t-elle.
– Oui, volontiers ! Donne-moi un sol et je t’autorise à être prise en photo avec mon vélo, lui dis-je.
Ma réponse la surprend. Puis elle me demande une banane. J’accepte une fois de plus, en lui réclamant une cuisse de son agneau en échange. Elle me regarde intriguée. Quel est donc ce gringo qui en veut à son outil de mendicité ? Car il s’agit bien d’une mendiante, en dépit de son accoutre­ment. Mais après tout, ne vaut-il pas mieux les voir ainsi vêtus et souriants plutôt que crasseux et saouls, tendant la main au coin d’une rue ?

Plus tard, deux jeunes viennent me tenir compagnie. Rosel et Fredy sont étudiants en tourisme et curieux du spécimen que je représente. Après leur avoir prêté Teresa le temps de quelques tours de place, ils me montrent un endroit où dormir près de sources d’eau chaude. J’y plante ma tente, mais le bain attendra. Pour l’instant, tous les Péruviens s’y décras­sent, rendant le lieu peu attractif… Je prends mon bain d’eau chaude au lever du soleil. J’en sors fortement parfumé. Vaut-il mieux sentir le soufre plutôt que la transpiration ?

Je m’installe ensuite dans un restaurant situé devant le marché en plein éveil. Les hommes transportent la marchandise en tricycles. Celui-ci doit avoir plus de deux cents kilos de riz. Les femmes, toutes coiffées de chapeaux recouvrant leurs grandes nattes noires, préparent leurs étalages : fruits, objets artisanaux, riz, pois chiches. Au lever du soleil, elles hissent des bâches en plastique bleu. Une fois installées, elles s’assoient au milieu de leurs déballages. Elles peuvent alors manger une soupe dans laquelle est noyé un morceau de viande d’alpaga, ou bien discuter avec les voisines. Celle-ci déballe une à une des babioles de bois qui ravi­ront les touristes. Puis les écoliers se rendent à l’école. Ils traversent le marché vêtus de leurs uniformes impeccables.
Le mate de coca me réchauffe les mains. Il fait encore froid à 7 heures du matin. Les motos taxis défilent devant Teresa, imperturbable comme à son habitude. Le vendeur de CD et K7 a ouvert sa boutique : il va animer la ville toute la journée en crachant des décibels. Si la musique cesse pour un problème technique, un grand silence s’installe. L’incident est vite réparé, le son envahit à nouveau les rues. Il est 7 h 30, le Pérou est réveillé, je pars sur ses routes. Le canyon de Colca s’ouvre devant moi.

*

Peu à peu la vallée s’élargit et devient plus profonde. Des terrasses apparaissent, dessinant lentement le canyon. J’arrive à Maca après vingt-cinq kilomètres. Je revois un groupe de touristes français aperçu la veille à Chivay. Tous sont malades, tout comme moi qui traîne une diarrhée depuis trois jours : l’altitude probablement, ou bien les effets secondaires de la séance de chamanisme. Alors que des touristes photogra­phient des Péruviens posant avec des aigles ou des lamas, je discute avec une vendeuse de pain. Je reste une demi-heure avec elle et lui achète finalement pour un sol un chausson garni de légumes et de viande d’alpaga. Bien plus nourrissant, je le préfère à une photo…
Un peu plus loin je rencontre une marchande sur le bord de la route. Mathilde est âgée d’une cinquantaine d’années. Seule, elle est postée sur un belvédère où s’arrêtent les cars de touristes. Elle les attend pour leur proposer quelques bouts de tissus. Elle n’a rien vendu aujourd’hui et me prie de lui acheter un poncho. Je lui explique que je ne peux pas, à cause du supplément de poids. En guise d’au revoir, elle m’offre sa bienveillance sur un sourire édenté.
Plus haut je croise trois autres femmes. Il est midi, les derniers touristes sont partis. Bilma et ses deux filles ont remballé leurs affaires et attendent qu’une voiture les ramène à Chivay. Cet après-midi elles iront travailler dans les champs, pour planter pommes de terre et maïs. J’aime le Pérou quand il est l’occasion de ces rencontres simples.

Un vent à déplumer les condors m’oblige à marcher pour rejoindre Pinchotlo. J’avance péniblement, courbant l’échine sur mon vélo. Le village est silencieux comme un tombeau. Toujours à pied, je traverse une allée bordée de maisons en pierres. Le vent souffle par rafales et serpente dans les ruelles. Il fait claquer les toits de tôles et soulève la poussière en tornades. J’avance vers la place centrale, seul, comme un voleur guetté par tout un village. Pas un soupir. Les rues sont muettes. M’a-t-on tendu une embuscade ou tout le monde a-t-il fui ?
Le cliquetis d’une machine à écrire sort de la mairie. Plus haut je trouve malgré tout une boutique ouverte. A l’entrée, une femme accorte me sort un mot en anglais, peut-être le seul qu’elle connaisse :
– Picture ? (Photo)
– No, platano ! (Non, des bananes !)
Le marchand m’en propose à un prix exorbitant. Je refuse et lui achète simplement un peu de pain avant de m’installer sur son perron pour le manger. Il vient me tenir compagnie et m’explique que tous les villageois sont dans la montagne pour creuser un canal qui déviera les eaux de fonte des neiges du volcan Hualca Hualca. Une journée de travail devrait suffire. Ils redescendront en soirée et célébreront le travail accompli. Avant mon départ, il revoit ses tarifs à la baisse. Satisfait, Je lui achète donc quelques bananes.
À la sortie du village, les cactus San Pedro sont de plus en plus nombreux, ajoutant une certaine gravité aux paysages. La vallée se rétrécit peu à peu, le canyon se creuse, les pentes sont plus raides, la montagne plus abrupte. L’étau se resserre indéniablement. Je m’arrête à la Cruz del condor, haut lieu touristique du canyon. Mais en cette fin d’après-midi il n’y a personne. La vue plongeante est effrayante ; la rivière en contrebas n’est qu’un filet d’eau bruyant. Je plante ma tente face à une paroi rocheuse titanesque. Le gouffre est à mes pieds. Il est de 3 400 mètres, faisant du Colca le deuxième canyon le plus profond au monde, juste après le Cotahuasi (3 535 mètres), situé plus à l’ouest. Au petit matin, des centai­nes de personnes seront rassemblées ici. Pour l’heure je contemple avec bonheur la nuit tomber. Les deux volcans Sabancaya et Coropuna ne sont plus que des silhouettes. Quel bonheur de bivouaquer ici ! Je m’endors, heureux au pays des condors.

Les premiers visiteurs arrivent à 6 heures du matin, suivis des vendeuses de fichus. Jimena, la contrôleuse, me fait payer les trente-cinq soles d’entrée au canyon. L’argent servira à améliorer la route, qui n’est pour l’heure qu’une piste en piteux état.
Nous attendons le spectacle tous ensemble. Il doit nous venir du ciel. A 8 h 30 les premiers condors surgissent du canyon. Ils sont deux, quatre, six puis dix. Le ballet com­mence. Pas un seul coup d’aile n’est donné, ils se laissent porter par le vent avec volupté. Dessinant d’amples courbes au-dessus de nos têtes, nous frôlant presque parfois, ils nous regardent avec arrogance. Ils le peuvent, tant ils se jouent de la pesanteur malgré leur obésité. Ce sont les maîtres des lieux. Une femelle se pose non loin de nous. Elle gonfle le torse et déploie des ailes de trois mètres d’envergure avec fierté. De profil, de face, de dos, nous la voyons sous toutes les coutures avant qu’elle ne se fasse chasser par un mâle reconnaissable à la collerette blanche autour du cou.
Après une heure de danse virevoltante, le spectacle se termine. Ils disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus pour se cacher dans le canyon, jusqu’au lendemain matin… Les touristes s’en vont, les vendeuses aussi. Je poursuis ma route vers Cabanaconde où la vue sur le canyon est plus impression­nante encore. Un belvédère offre une vue spectacu­laire sur le ravin très profond à cet endroit. En face, un chemin inca zigzague à flanc de coteau. Assis derrière un rocher, je reste de longues minutes à contempler ce site aux dimensions titanesques, classé réserve naturelle.
Tous les touristes font demi-tour à Cabanaconde pour rejoindre Chivay. De mon côté je compte gagner Arequipa en faisant la boucle complète par Huambo. La route que j’utilise est déserte. Après quelques kilomètres, je me réfugie dans une maison abandonnée. Les nuits sont généralement excel­lentes lorsque je suis bercé par le grand air. Nuits profondes et insouciantes qui me permettent de regagner les forces perdues dans la journée. Nuits pleines, ininterrompues, durant lesquelles je m’imprègne de la force de la nature qui m’entoure et me protège. Je choisis toujours avec soin les lieux de bivouac, car dormir est au moins aussi important que manger. J’opte soit pour des sites au cadre exceptionnel comme ce fut le cas la veille dans le canyon de Colca, soit pour des sites protégés, confortables, comme ce soir à l’abri de vieux murs. Malgré la satisfaction d’avoir trouvé cette maison abandonnée, lieu propice à un bon repos, je fais des mauvais rêves. Je me vois pousser mon vélo et pester contre la route qui se dérobe sous les pneus. Je rêve d’un désert, étalé sur des dizaines de kilomètres, sans autre compagnie que le souffle du vent. En me réveillant, je sais que ce mau­vais rêve préfigure la dure réalité des prochains jours.

*

Arrivé à Huambo, j’achète nourriture et boisson pour deux jours. Sur ma carte, le village se situe à cent vingt kilomètres de la route panaméricaine, grande artère qui longe les Amériques du nord au sud. Cent vingt kilomètres sans voir personne. Encore cent vingt kilomètres avant de pouvoir rou­ler sur le bitume, absent depuis plus de cinq cents kilomètres. Au milieu se trouve un point coté à 3 695 mètres. Cela signi­fie soixante kilomètres de montée, et autant de descente. En avançant à six kilomètres à l’heure dans la montée, le calcul est facile : je ne serai pas au sommet ce soir.
C’était prévu la montée est longue après Huambo. C’était prévu il n’y a personne ou presque. Après plusieurs heures je rencontre une paysanne gardant ses vaches. Je m’empresse de lui parler alors qu’elle est occupée à filer la laine. Elle répond à mes questions avec indifférence mais courtoisie. Je m’abreuve de ses paroles comme mes yeux pourraient se délecter d’une étoile visible dans un ciel nuageux. Dix minu­tes gagnées sur la solitude.
Le volcan Ampato domine les paysages que je traverse avec lenteur. Son sommet enneigé impose le respect. Seuls les plus hauts, les plus grands, ceux qui dépassent les cinq mille mètres d’altitude ont le privilège d’être ainsi coiffés, tels les condors mâles affichant une collerette blanchâtre, mar­que de leur puissance. Lorsque le jour cède la place à la nuit, le froid prend le relais. La transition est brutale. Planter sa tente, et surtout s’y abriter, est un bonheur appréciable lorsque dehors le froid cingle les mains et le visage. C’est un soulagement délicieux ; je savoure la dure journée qui vient de se terminer au moment où j’ai jeté mes sacoches sous la toile.
Cuisiner, et surtout manger, est un autre de ces suaves plai­sirs, lorsque la faim empêche même de pédaler. Ecœuré par les pâtes lors de mon dernier voyage dans les Balkans, j’avais opté pour le riz. Ecœuré par le riz, j’opte aujourd’hui pour les pâtes. La gamme de nourriture du cyclovoyageur est assez réduite. Je les mélange avec des tomates et du thon. Le tout n’est pas fameux, cuisiner en altitude est difficile. Je ne suis décidément pas un bon cuisinier, ni un fin gourmet, aussi je les mange avec plaisir. Le vent s’est tu. Il fait nuit. Un camion passe. C’est le deuxième de la journée.

L’eau est encore gelée dans ma tente. Hier j’ai surpris un renard sur le bord de la route, ce matin j’aperçois un groupe de dix biches. Elles s’avancent prudemment puis poursuivent leur route au petit trot. La bonne surprise me vient après quel­ques coups de pédale. Je constate que j’ai dormi au sommet de la montée. La route descend. Tel un compte à rebours, les bornes kilométriques annonçant la route asphaltée défilent à vive allure. 79, 70, 60, 50…
Au fil des kilomètres le décor se fait de plus en plus lunaire. La végétation disparaît. Seul le cactus San Pedro n’a pas déserté les lieux, toujours présent lorsque le climat devient aride. La poussière est omniprésente. Chaque fois que je descends de vélo, mes pas la soulèvent, tels ceux de Neil Armstrong sur la lune. Le paysage est gris, sans vie.
Borne 45. Crevaison. Une fois le trou localisé puis réparé, je m’apprête à regonfler ma chambre à air. Pas de résultat. Je vérifie ma réparation. Aucun trou. Je dois me faire une raison, ma pompe ne fonctionne plus. Après tant de services rendus, elle vient de rendre l’âme. Il fallait que cela arrive aujourd’hui, à quarante-cinq kilomètres du premier village, sans espoir de trouver de l’aide. Je poursuis la descente malgré le peu d’air que contient mon pneu. Mais chaque petit caillou me fait tressauter et risque de briser ma jante. Alors je marche. Quoi de plus décevant pour un cycliste que de pous­ser son vélo dans une descente ? 44, 43. Les bornes kilométri­ques défilent lentement. Je m’arrête tous les kilomètres en espérant qu’un peu de vie a été accordée à ma pompe. Je poursuis une chimère, elle est morte, bonne à enterrer. A cet instant difficile je pourrais penser à tous les moments péni­bles où elle m’a sorti d’une situation délicate. En Nouvelle-Zélande, sous la pluie et le vent, combien de fois a-t-elle dû réparer les dégâts occasionnés par la négligence des buveurs de bière qui jetaient leurs bouteilles vides par la fenêtre ? En Bosnie, c’est sur un plateau ondulé parsemé de mines anti-personnelles qu’elle m’avait permis d’avancer après une crevaison. Hier encore elle a permis à Teresa de quitter Huambo gonflée à bloc. Mais au lieu de cela je ne vois que cette borne plantée devant moi. 43. Alors je rage, je n’ai même pas entendu son dernier souffle. Elle est morte en silence, me laissant dans un profond désarroi.
Je croise deux voitures se rendant à Huambo. Aucun occupant ne peut m’aider. 42, 41, 40. Un supplice. Puis un camion rempli de Péruviens arrive. Je l’arrête. Un des passa­gers possède une pompe. Un miracle ! En quelques secondes mon pneu est dur comme du bois. Je remercie mes sauveurs et continue ma descente avec prudence pour éviter une autre crevaison. 35, 30, 25. Je reprends plaisir à découvrir le désert.

Un désert. Il ne s’agit pas là d’une image. La végétation a entièrement disparu cette fois-ci. Les cactus San Pedro sont morts, la roche est nue. Dans un lit de rivière asséché, quelques arbustes privés du précieux liquide essayent de résister à la soif. Ils manquent d’énergie, mais semblent encore avoir l’espoir qu’il pleuve bientôt. L’an prochain peut-être ; dans dix ans plus probablement. C’est mon premier désert, le senti­ment est étrange. Je suis au milieu du néant et pourtant je ressens une grande force. C’est celle du vent, le maître des lieux que j’écoute avec ivresse lorsque je m’arrête pour m’abandonner à la contemplation. Il sculpte les paysa­ges, déplace les grains de sable d’un creux à un autre, les arrache à un versant de montagne pour les transporter en tourbillons quelques mètres ou centaines de mètres plus loin. Il forme et déforme les dunes, les sculpte à la perfection. Je regarde son œuvre avec admiration. Ici le temps n’a aucune importance. Une décennie, un siècle, un millénaire. Peu importe. Intemporel, le vent poursuit son travail.
Kilomètre 20. Déjà soixante kilomètres de descente. Je suis sur un vaste plateau où le sable tente de dissimuler la route rectiligne, seule trace de l’homme dans cette étendue sauvage. Le chemin est cahoteux. Je m’enfonce dans le sable et affronte en grinçant des dents des portions de tôle ondulée de forte amplitude. A ma gauche m’observent les volcans Misti et Chachani alors que derrière moi surgit le sommet enneigé de l’Ampato. La vision est superbe et contraste vivement avec la monotonie du relief où j’évolue. Le volcan Ampato est sans conteste le seigneur des lieux. Il impose sa grandeur aux montagnes alentour ridicules. Le Misti quant à lui est plus discret, plus coquet. Cône parfait, il représente la beauté à l’état pur. Construit par le feu de la terre, il est un bel exemple d’alliance entre la force et l’élégance. Entre eux deux, le Chachani a petite mine. Difforme, ses nombreuses protubérances font plus penser à une chaîne de montagnes qu’à un volcan.

Kilomètre 10. Au milieu du désert un panneau m’intrigue.
– Propriété privée, zone d’irrigation, projet spécial.
Un large canal bétonné entaille le désert. La plaie est profonde. A proximité, des vaches paissent une herbe haute et verte. Les tourniquets crachent l’eau à tout va, à tous vents. Au prix d’un énorme gaspillage, l’homme a conquis sur le désert une longue bande de terre de dix kilomètres de large. Projet fou, arrogance des hommes qui défient la nature là où les cactus eux-mêmes l’ont abandonnée. De sol, il n’y a pas : il a été balayé par les vents depuis longtemps. D’eau, il n’y a pas : la pluviométrie est inexistante. D’arbres, il n’y a pas : le vent dessèche cette surface plane qui refuse toute végétation. Ailleurs dans le monde, l’homme, cet incorrigible benêt, a détruit des écosystèmes entiers, asséché des mers ou des fleu­ves à cause de projets aussi fous que celui-ci. Il continue à détruire la planète.
Au kilomètre 3, Juan Carlos m’invite à boire un verre et à manger. Ce paysan possède trente vaches laitières qui produi­sent chacune de trente-cinq à quarante litres de lait par jour. Curieusement, la productivité est la même que dans les meilleures fermes de France. Les installations sont également iden­tiques, bien plus modernes que dans le reste du pays où les paysans traient à la main leur trois ou quatre vaches. Les Péruviens ont reproduit ici le système laitier le plus productif qui puisse exister. En revanche ils possèdent peu d’hectares. Juan Carlos n’en exploite que dix en système intensif. Il m’explique que la plus grande ferme possède une centaine de vaches laitières et emploie vingt ouvriers. Lui est seul. A voir la maison et la qualité du repas je déduis que son revenu est très confortable, bien plus important que celui de la majorité de ses concitoyens.

Kilomètre 0. Le bitume, enfin ! Je suis sur la route panamé­ricaine. Je croise en deux minutes bien plus de véhicu­les que durant les trois derniers jours. Après le village de Tambillo, j’atteins un autre vaste plateau traversé par une route rectiligne. A ma droite plusieurs dunes se sont formées en arc de cercle près de la route. Je me couche derrière l’une d’elles sans dresser ma tente. A deux mille mètres d’altitude, je m’offre une nuit à la belle étoile sous le regard tranquille du Misti et de l’Ampato. Le ciel rougit. Blotti dans mon duvet, la lampe frontale allumée, j’écris sur mon carnet le résumé de la journée. Ma lampe éclaire les pages blanches et le sable gris, donnant un air de Paris Dakar à ce bivouac impro­visé. Petit bémol : ce ne sont pas des chameaux mais des camions qui passent à quelques mètres de moi. Bien moins paisible…
Le lendemain, je me dépêche de regagner Arequipa où j’espère toujours retrouver Yves et Gaël. Peut-être que le saint-nectaire les aura un peu retardés. Le Misti se rapproche. Le désert est toujours présent, piqueté ici ou là d’oasis de verdure où de nombreux magasins vendent insecticides, engrais et pesticides.
Arrivé à Arequipa, je pénètre dans le premier cybercafé. Victoire, mes amis sont encore dans la ville ! Avant de les rencontrer, je dépose mes affaires et me restaure chez Virginie et ses amis. J’ai rencontré la jeune femme sur Internet. Professeur d’espagnol, elle pensait effectuer un voyage à vélo au Pérou. Finalement elle est bénévole dans une association caritative à Arequipa et son projet de cyclotou­risme a été remis à plus tard.

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