Chapitre 5 : Entre peine et espoir (Bosnie-Herzégovine)

Voyez les abeilles. Leur trésor est le nectar, même si elles l’extraient de la fleur du piment. Mais cela ne se fait pas au détriment de la fleur. Le fait d’en extraire le nectar contribue au contraire à la reproduction des fleurs. Les abeilles vous enseignent comment développer sans détruire… Baba Amte.

L’atmosphère change dès que nous entrons en Bosnie-Herzégovine. Ce ne sont pas des églises mais des mosquées qui dominent les villages. Des marchands de tapis jalonnent les rues et proposent leurs produits aux passants. Les ménagères les imitent car, aujourd’hui, c’est jour de ménage et tous les bords de fenêtres ou les rambardes d’escaliers sont recouverts de tapis séchant au soleil. Bihać est la première ville que nous trouvons sur notre route. Pour la première fois du voyage nous voyons la pauvreté autour de nous, sur les façades des maisons comme sur le visage des passants. Nous croisons également de nombreuses personnes à qui il manque une jambe ou un bras. Les mines antipersonnel ont fait des ravages durables dans cette région à majorité musulmane. Nous sommes ici dans la Fédération croato-musulmane, la région du pays qui a le plus souffert du conflit yougoslave des années 1990.

Difficile de dire si les maisons sont en construction ou abandonnées. Certaines ont des impacts de balles sur les murs, d’autres n’ont plus de toit. Elles sont les témoins désolés des drames de la guerre. Bien loin de la campagne impeccable de l’ouest de la Slovénie ou de l’Autriche, les parcelles ont été abandonnées et la friche gagne du terrain. Des panneaux incitent à la prudence. Et pour cause : terrains minés, on ne passe pas, ou bien à ses risques et périls.

Le décor change après Otoka. Nous sommes maintenant dans la Republika Srpska, la région serbe. Les magasins de matériaux de construction, de décoration ou bien d’ameublement fleurissent dans toutes les villes. Les Bosniens s’activent à reconstruire leurs maisons et la gaieté s’étale sur les murs. Ils les peignent de couleurs vives : jaune, rose, bleu, vert, orange, comme pour oublier les années noires de la guerre. Les traces du conflit sont pourtant encore visibles. Le cimetière près de la mosquée de Kamicani rappelle le récent génocide. Des centaines de tombes sont alignées en rangs serrés et portent inscrits les noms des victimes assassinées en 1992. Certaines habitations ne seront jamais reconstruites. Elles tombent peu à peu en ruines. Fuyards ou disparus, leurs propriétaires ne reviendront pas. Nous apercevons ici ou là des panneaux rouges marqués d’une tête de mort qui indiquent des terrains minés. Il reste encore beaucoup à faire pour que tout cela disparaisse et les façades colorées ne sont peut-être, justement, que des façades.

Bérengère avait été mon hôtesse à Banja Luka lors de ma première visite en 2006. Cinq ans après, elle travaille toujours au Centre Culturel Français et a une fois de plus organisé notre arrivée dans sa ville. Elle nous a mis en relation avec Đuro Ožegović, le fondateur de l’association de donneurs de sang de Banja Luka. Il est animé par le même enthousiasme qu’il y a quatre ans lorsque je l’avais rencontré pour la première fois. À l’image de la Bosnie-Herzégovine que nous avons vue jusqu’ici, le centre de transfusion est flambant neuf. Il a été inauguré il y a un mois et tous sont fiers de montrer comment leur pays progresse.

Une conférence de presse est organisée. Sont présents une télévision, une radio et un journal nationaux. Comme on a pu le lire sur les panneaux, la Bosnie-Herzégovine est divisée en deux régions et chacune d’elle fonctionne de façon indépendante. Ainsi, les responsables de la Croix-Rouge nous expliquent leur fonctionnement en Republika Srpska, mais sont bien incapables de nous parler de ce qui se passe en Fédération croato-musulmane. Comme en Slovénie, le don du sang est géré par deux structures. D’une part la Croix-Rouge qui assure la communication pour recruter les donneurs ; d’autre part le Centre de Transfusion qui collecte, analyse et redistribue les produits sanguins. En Republika Srpska, il faudrait que 3 % de la population donne son sang pour subvenir aux besoins. Or, il n’y en a que 2 %. Ce manque a pour conséquence de retarder les opérations qui ne sont pas urgentes. Dans ce cas précis, on demande à la personne concernée de faire appel à sa famille. Ses proches se déplacent au centre de transfusion et précisent le nom du bénéficiaire qui pourra alors être opéré lorsque la quantité collectée sera suffisante. Les donneurs, qui sont toujours bénévoles, ont tout de même droit à deux jours de congés et peuvent accéder gratuitement à des soins médicaux. Le centre de transfusion préférerait que ces avantages soient supprimés pour que le don du sang soit réellement bénévole et ne donne plus droit à des privilèges qui compromettent la sécurité. Enfin, 80 % des donneurs sont des hommes, généralement issus de la classe ouvrière. Selon Đuro, les « intellectuels » sont très minoritaires.

Nous lui demandons s’il existera un jour une structure nationale englobant les deux régions de la Bosnie-Herzégovine.

« Qui peut le savoir ? » nous répond-il.

Cette situation est étrange et difficile à comprendre pour nous. En réalité, seuls les Bosniens peuvent saisir toutes les subtilités du pays. Leur situation pourrait être apparentée à celle de nos voisins belges, qui font coexister chez eux des Wallons et des Flamands, non sans difficultés d’ailleurs, mais surtout sans les mines antipersonnelles ni les larmes.

Bérengère et son ami Daniel nous accompagnent durant les deux jours suivants. Nous quittons Banja Luka pour rouler dans le canyon de Vrbas qui a accueilli les championnats du monde de rafting en 2009. Avec ses méandres langoureux dominés par des falaises de calcaires abruptes, ces profondes gorges nous rappellent celles de l’Ardèche. Après Jajce, ville candidate au patrimoine mondial de l’Unesco, nous poursuivons notre route sur le plateau de Vitorog Kupreško polje. À plus de 1 000 mètres d’altitude, le paysage ouvert que nous découvrons est d’une beauté saisissante. Les villages et leurs églises sont soignés, les prairies alentour impeccables. Si nous sommes apaisés par l’atmosphère qui règne sur ces hauteurs, ce sentiment est de courte durée. Après Šemenovci, nous entrons en Fédération croato-musulmane. Un drapeau croate flotte sur le toit d’une maison neuve. Autour, tout n’est que ruines. Fenêtres, portes et toits sont inexistants. Parfois subsistent encore les cheminées, qui, ainsi élancées vers le ciel, nous font penser à d’autres génocides. Nous sommes sur le même plateau et pourtant l’atmosphère est plus lourde. Beaucoup de terrains sont en friches. Abandonnés par leurs propriétaires ou minés, ces no man’s land font le bonheur des abeilles qui viennent récolter le nectar des fleurs poussant à profusion. Il n’y a ici aucun pesticide ni insecticide et les ruches abondent. Il est intéressant de voir que les abeilles vivent en toute tranquillité là où l’homme a disparu. Certains prédisent que leur disparition entraînerait celle de l’Humanité dans un très court délai. À l’inverse, là où l’homme a disparu, la nature reprend ses droits et s’exprime en toute quiétude, loin de se douter que l’autodestruction de l’Homo sapiens est en cours, après celle des Apis mellifera

« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! » écrivait Yves Paccalet.

« Ici, l’Humanité a disparu, on se régale ! » disent pour l’heure les abeilles.

Au pied de la mosquée de Kupres des squelettes de maison restent insensibles à l’appel du muezzin. C’est ici que Bérengère et Daniel nous quittent pour retourner à Banja Luka. Après les adieux, nous suivons un groupe d’adolescents qui nous a promis un lieu de bivouac insolite sept kilomètres plus loin. L’étang de Kukavice est un coin de paradis au milieu d’un décor apocalyptique. Nous passons la nuit loin des hommes alors qu’à quelques mètres de nous des ruines pleurent les habitants d’antan.

Durant ces quelques jours passés à l’ouest de la Bosnie-Herzégovine, nous avons vécu un contraste saisissant entre bonheur et peine, richesse et misère, générosité et haine. Nous avons vu un pays certes en reconstruction, mais dont les cicatrices sont encore profondes. Les maisons colorées jouxtent les ruines, les plaines cultivées côtoient les jachères minées ; nous avons visité des sites naturels exceptionnels mais nous avons été écœurés par les déchets abandonnés le long des routes. Quel est l’avenir de la Bosnie-Herzégovine ? Ses habitants semblent vouloir intégrer l’Union européenne comme le montre le rectangle bleu apposé à gauche des plaques d’immatriculation portant les initiales BiH (Bosnia i Herzégovina). Les douze étoiles n’y sont pas encore ; espérons qu’elles y seront un jour et qu’elles porteront un message de paix. Le pays doit regarder vers l’avenir et effacer les stigmates douloureux du passé. Laissons le temps faire son œuvre, diluer la haine encore présente et conjuguer le pays au futur. Lorsque nous y reviendrons, espérons que les maisons aux façades vives soient encore plus nombreuses et les jachères à nouveau exploitées. C’est aussi la volonté des Bosniens, qui avancent polako polako (lentement), à leur rythme.

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