Chapitre 10 : Roms, généreux donneurs de sang (Bulgarie)

Les principes régissant le don volontaire et non rémunéré de sang et de composants sanguins sont inscrits à l’article 20 de la directive 2002/98/CE. Ledit article dispose que les États membres prennent les mesures nécessaires pour encourager les dons volontaires et non rémunérés en vue de garantir que, dans toute la mesure du possible, le sang et les composants sanguins proviennent de ces dons. Rapport de la commission européenne du 23 mars 2011.

L’Institut français de Sofia a organisé une conférence de presse dans les locaux de la Croix-Rouge. C’est une grande réussite puisque nous présentons notre périple à une trentaine de journalistes. La rentrée des classes occupe les esprits et si nous avions craint un échec, nous sommes ravis de pouvoir exposer notre aventure devant une si nombreuse assemblée. D’après le contenu des questions posées, le don du sang ne semble pas faire partie des mœurs bulgares. Par exemple, une journaliste demande à Marion ce qu’en pensent ses parents.

« Du voyage ? » demande Marion.

« Non, du fait que vous donniez votre sang. »

Marion a effectué ce geste une vingtaine de fois et spontanément certains la qualifient d’« héroïne ».

La plus belle action de communication effectuée en lien avec notre association « Les voyageurs au grand cœur » s’était déroulée en 2007 à La Paz en Bolivie, où près de quinze interviews avaient été réalisées en l’espace de deux jours. Sofia est donc un nouveau record. C’est pour nous une grande satisfaction, d’autant que ce pays a grand besoin de cette promotion. Jusqu’en 1989, les Bulgares donnaient leur sang à hauteur de 3 % de la population. C’était suffisant comparé aux besoins en produits sanguins de l’époque. Malheureusement, très vite après la chute du régime communiste les donneurs ne représentaient plus que 1 % de la population et ils sont aujourd’hui à peine 2 %, bons derniers de l’Union européenne.

Plusieurs procédés sont mis en place pour combler ce manque. Le premier consiste à consentir des indemnités. Un médecin nous explique que certains donneurs réguliers, de plasma notamment, sont rémunérés par le centre de transfusion à hauteur de vingt euros par poche. Le deuxième, plus répandu, consiste à faire appel aux donneurs de substitution. Ce sont, selon la définition donnée par la commission européenne, « des personnes qui donnent une unité de sang de remplacement uniquement lorsqu’un membre de leur famille ou un ami a besoin d’une transfusion ». Ces dons ne sont pas encouragés en Espagne, France, Hongrie, République tchèque, Royaume-Uni et Suède car ils posent des problèmes d’éthique et de sécurité. Pourtant, ils sont monnaie courante en Bulgarie et conduisent à de graves dérives. Comme certains patients ne peuvent pas trouver le sang qui leur est nécessaire dans leur entourage, ils se présentent devant le centre de transfusion à la recherche de donneurs.

Au lendemain de la conférence de presse, nous effectuons une visite succincte du centre de transfusion, accompagnés par deux médecins apparemment gênés par notre présence. Chose faite, nous discutons avec des hommes errant près de l’hôpital. Ce sont plus précisément des Roms. Aujourd’hui, ils sont plus d’une dizaine à attendre, comme c’était déjà le cas lors de ma première visite en 2007. Nous demandons à l’un d’entre eux s’il pourrait donner son sang pour nous. Avec un large sourire, il nous répond qu’il le fera moyennant vingt euros.

Si la vente de sang est illégale en Bulgarie, elle est pourtant largement répandue et n’est pas réservée aux seuls Roms. Une enquête menée en 2007 par le journal Balkan Insight (1)  révélait que le personnel de certains hôpitaux est lui-même impliqué dans cette activité. Il n’est pas rare que les femmes de ménage, les infirmières ou d’autres employés vendent leur sang à des patients dans le besoin. Cette activité peut être très lucrative ; elle apporte un complément de revenu pouvant représenter plus d’un mois de salaire par don. En effet, à Sofia la poche peut se vendre plus de deux cents euros alors que le salaire minimum légal (que touchent 16 % des Bulgares) s’élève à cent vingt-trois euros par mois (contre mille trois cent soixante-cinq euros en France). Encore faut-il avoir un salaire, ce qui n’est pas le cas pour beaucoup de Roms. Pour eux c’est simplement un moyen de survie. « Je ne pense pas que ce soit un crime d’aider les gens dans le besoin » expliquait un donneur interrogé à Sofia par Veselin Toshkov en mai 2011 (2). « Je cherche un travail depuis des années maintenant, et vendre du sang est un moyen pour moi et ma famille de survivre. »

Les dérives peuvent être nombreuses. Le suivi des donneurs étant encore relativement difficile en Bulgarie, il est facile de faire ce geste plus souvent que la loi ne l’autorise. C’est ce qu’écrivaient deux journalistes dans un article publié en 2010 (3). Elles expliquaient qu’un homme rencontré devant l’hôpital de Blagoevgrad attendait que des patients le sollicitent bien qu’il ait donné son sang deux semaines auparavant.

La situation économique expliquerait en partie le manque de générosité gratuite. Le pays étant pauvre, les gens se préoccupent peu de donner leur sang spontanément. Il faut donc débourser des sommes colossales pour en recevoir. Étant donné son prix élevé, beaucoup préfèrent le donner à quelqu’un de leur famille plutôt que bénévolement et anonymement. L’Ouroboros (4)  n’a pas fini de se mordre la queue, et le sang des Roms n’est pas près de s’arrêter de couler dans les veines des Bulgares.

Justement, cette pénurie met en lumière un paradoxe étonnant. Ici comme dans de nombreux pays d’Europe, les Roms sont victimes de discrimination et de racisme. Au moment à nous arrivons en Bulgarie, Nicolas Sarkozy fait beaucoup parler de lui en les expulsant de notre territoire sous prétexte de les reconduire « chez eux ». Il est utile de savoir qu’en Roumanie comme en Bulgarie les Roms sont mal tolérés. Dans leur analyse sur leur intégration (5), Alexandra Nacu et Milena Guest écrivaient que « les pouvoirs politiques locaux et nationaux qui tendent à promouvoir l’insertion sociale et spatiale des Roms dans les sociétés roumaines et bulgares fonctionnent par à-coups et les effets cumulés de leurs actions ne font souvent que renforcer leur marginalisation ». Ils sont alors entassés dans des « ghettos tsiganes où la dégradation de leurs conditions socio-économiques se poursuit ». De ce fait, les gens du voyage que sont les Roms vivent parfois dans des conditions inhumaines. Le bidonville situé à l’entrée ouest de Sofia, sur les berges de la rivière Kakach, en est une triste illustration. Nous avons eu un haut-le-cœur en observant des enfants marcher pieds nus dans la boue et cette image restera dans notre mémoire. Maltraités par leur gouvernement, ils subissent en plus un racisme de la part des populations locales. Dans la même étude, les deux chercheuses expliquent que « les rapports que les sociétés roumaines et bulgares entretiennent avec la population Rom, plus fortement représentée sur leurs territoires nationaux, sont souvent qualifiés de discriminatoires, voire racistes ». Cette haine peut conduire jusqu’au meurtre, comme ce fut le cas de Asparuh Ivov Atanasov tué le 22 août 2007 pour des raisons qualifiées d’« ethniques ».

Nous sommes en septembre 2011 lorsque je rédige cette page. Durant la même période, des pogroms (pour reprendre le terme de SOS Racisme (6)) contre les Roms sévissent dans une vingtaine de villes en Bulgarie. Plus de deux mille hooligans et militants de l’extrême droite défilent dans les rues pour crier leur haine envers leurs concitoyens, prônant même le retour à la peine de mort. Une question me vient à l’esprit : que se passera-t-il lorsque l’un de ces manifestants aura besoin d’un Rom donneur de sang ?

 

(1) Ekaterina Terzieva et Albena Shkodrova (19 janvier 2007), « Investigation : Black Market in Blood Booms in Bulgaria« , extrait de http://www.novinite.com.

(2) Veselin Toshkov (24 mai 2011), « Le marché noir du sang prospère en Bulgrie« , The Associated Press.

(3) Stefka Ivanova et Veselina Shestorkina (28 avril 2010), « Bulgaria’s Blood Market Turns Gray« , extrait de http://www.iviewmagazine.net.

(4) L’ouroboros est un symbole d’alchimie qui décrit un serpent en train de se mordre la queue. Il représente le cycle éternel de la nature.

(5) Milena Guest et Alexandra Nacu (16 décembre 2009), « Rroms en Bulgarie, Rroms en Roumanie – quelle intégration ? », extrait de http://www.carin.info.

(6) Aline Le Bail-Kremer (28 septembre 2011), « Halte aux pogroms contre les Roms en Bulgarie« , extrait de http://www.sos-racisme.org.

 

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