Chapitre 11 : Plus vite que son ombre (Bulgarie)

L’axe Est-Ouest est moins fondamental : il oppose deux cultures, deux philosophies. Le dialogue semble possible et la confrontation est piquante. Amélie Nothomb.

Depuis notre arrivée en Bulgarie nous sommes attirés avec force par l’Est. Déjà à la frontière, le panneau indiquant Istanbul à six cents kilomètres nous avait procuré des frissons. Istanbul, c’est vraiment l’Est. Cette ville n’est pas simplement dans un « pays de l’Est » comme la Bulgarie ou la Serbie, mais bien en Orient, là où débute une autre culture, une autre civilisation : le thé, l’hospitalité musulmane, les monumentales mosquées colorées, les loukoums et les toilettes turques.

Nous sommes attendus à Édirne. Cinq jours après avoir quitté Sofia, nous choisissons donc l’option la plus rapide pour traverser la Bulgarie en restant sur la route numéro 8. Malheureusement, cette nationale est de peu d’intérêt aux yeux des pédaleurs pressés que nous sommes. Après la montagne de Ihtimanska Sredna, nous pédalons en terrain plat jusqu’à Édirne. La plaine que nous traversons est coincée entre deux zones de relief et les villes sont rares et banales. Enfin presque : Belovo fait exception.
La ville possède une usine qui ne peut laisser personne indifférent. D’ailleurs, l’odeur qui en émane évoque celle du lieu où ses produits seront utilisés : on y fabrique du papier toilette. À quelques kilomètres de la Turquie, l’endroit est bien choisi. En effet, les Orientaux ne sont pas réputés comme étant de farouches adeptes du papier toilette alors qu’à l’inverse les Français en sont les plus gros consommateurs au monde (entendez « utilisateurs »). En bons Occidentaux, il faut faire le stock avant l’arrivée en Turquie. Les Bulgares étant les spécialistes de la vente directe, de nombreuses échoppes exposent leurs rouleaux aux passants. Simple, double ou triple couche ; verts, roses ou blancs ; il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses (entendez budgets). Les amoureux peuvent préférer les rouleaux au parfum de rose.
Copieusement ravitaillés, nous continuons notre route sereinement et soulagés (entendez rassurés). En effet, les fesses sont une partie importante de l’anatomie des cyclonomades et nous tenons à en prendre le plus grand soin.

Après les nombreux détours dans les Balkans, nous mettons le cap plein est à partir de Belovo. Nous commençons désormais les journées face au soleil après des nuits qui sont de plus en plus longues. La fin du jour vient tout juste de plonger l’Océanie dans l’obscurité lorsque le soleil nous apparaît à l’horizon. Cette idée nous pousse à pédaler plus vite pour nous rapprocher davantage du jour où on le verra à nouveau illuminer les terres occidentales. « Trop loin à l’est, c’est l’ouest » écrivait le taoïste Lao Tseu. Nous entrerons bientôt en Orient, et devrons le traverser dans toute sa largeur pour retrouver l’Occident en Australie puis en Nouvelle-Zélande. Nous y serons dans un an exactement.

Nous tentons d’échapper à nos ombres durant les premières heures du jour. Elles nous suivent, se rapprochent de nous peu à peu puis nous doublent lorsque le soleil est à son zénith. Nous passons alors l’après-midi à les poursuivre, telles des chimères. À mesure que l’heure avance, elles s’allongent jusqu’à donner l’impression de se détacher de nos corps. C’est d’ailleurs ce qu’elles font au moment où le jour s’endort. Mais elles reviennent chaque matin et le même processus recommence irrémédiablement. Nul ne roule plus vite que son ombre et tout cycliste se dirigeant du Couchant vers le Levant est condamné à mener cette course effrénée contre sa propre silhouette.

Nous ne le savons pas encore, mais avec une moyenne de 17,5 km/h, la traversée de ce pays a été la plus rapide de tout notre voyage. Il n’est pas encore midi lorsque nous arrivons à la frontière turque. Même si nous n’avons pas réussi à nous détacher de nos ombres, nous sommes tout de même arrivés avant elles en Orient.

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