Chapitre 58 : Sourires plaqués sur des visages de tristesse (Cambodge)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Les femmes, en général, sont traitées comme des esclaves, ainsi que les enfants. (…) Si leur femme rechigne, ils cognent. Somaly Mam.

Le Laos nous avait paru bien moins développé que la Thaïlande ; ici, au Cambodge la pauvreté est encore plus visible. Nous revoyons des paires de bœufs ou de buffles tirant des charrettes ou labourant les rizières. Les maisons en bois sur pilotis sont rudimentaires ; l’escalier d’accès qui grimpe sur les façades nous fait penser à de grands poulaillers. Les voitures rouillées et les camions brinquebalants débordent de quantité de choses. Quant aux motos, le véhicule le plus utilisé, elles transportent cochons vivants, poulets par dizaines, frigos, armoires, cages métalliques. Elles arrivent même à tracter des remorques chargées de deux vaches ou d’une trentaine d’ouvriers, ou encore des maisons entières démontées en plusieurs parties.

Le chaos qui règne sur les routes et pistes nous plait. Nous nous sentons à notre aise dès les premiers kilomètres et le contraste avec le Laos est saisissant. Les Khmers nous adressent des sourires sincères et viennent à notre rencontre dès qu’ils le peuvent pour tenter de discuter. Tentatives rendues toujours difficiles par l’infranchissable barrière de la langue. Nous abandonnons dès que possible la route principale pour retrouver le Mékong, que nous longerons jusqu’à Phnom Penh. Dès lors nous parcourons de nombreux kilomètres sur des pistes ou des petites routes, loin des axes principaux ennuyeux. Le Cambodge nous apparaît comme un seul et unique village. Les maisons bordent la route de part et d’autre, de façon quasi continue. Entre les habitations en bois, la végétation est luxuriante. Même si les bananiers sont légion, ce qui nous intéresse pour l’heure, ce sont les manguiers. La saison vient de débuter. Pour un euro, nous pouvons savourer trois kilos de mangues fraîches et charnues qui suffisent à combler notre gourmandise pour une journée. Sur le bord de la route, les femmes (dont certaines donnent l’impression d’être habillées en pyjamas) font également sécher du tabac et des piments. Nous progressons de village en village, incapables de repérer la fin de l’un et le début de l’autre, croisant bœufs, vélos et motos, le tout dans une atmosphère paisible. Les habitations ne s’étendent en réalité que sur quelques dizaines de mètres. Derrière la rangée des maisons et des jardins, les rizières s’étalent à l’horizon, séparées par des diguettes quadrillant une vaste plaine.

Comme d’habitude, nos journées commencent très tôt, à cinq heures chaque matin. Cela nous permet de pédaler au frais, mais aussi au calme, pendant un bon moment. En effet, les enfants ne sont pas encore levés et il faut attendre 8h00 pour que tout le monde soit aux aguets. Nous entendons alors en moyenne une quarantaine de « hello ! » par kilomètre, soit plus de quatre mille par jour. Il nous est impossible de répondre à tous. Dans le meilleur des cas nous répondons à mille salutations quotidiennement, ce qui est déjà une belle performance, mais nous passons pour des goujats aux yeux des trois quarts de la population. Cela nous attriste mais ce sont eux, surtout les enfants, qui en font trop ! Quand nous n’entendons pas de « hello », ce sont des « bye bye » ou des « ok » qui parviennent jusqu’à nos oreilles. Leur anglais se limite à quelques mots qu’ils se font un plaisir d’utiliser à la vue d’un étranger. Or, ils ont bon œil et qu’on leur réponde ou non, ils continuent à nous apostropher. Ainsi, un seul enfant peut aisément nous lancer une trentaine de « hello » depuis l’instant où il nous aperçoit, jusqu’au moment où nous disparaissons. Il doit alors être bien déçu quand nous ne répondons qu’une seule fois, et encore, dans le meilleur des cas.

Pour honorer notre rendez-vous à Phnom Penh, nous faisons des étapes de plus de cent kilomètres. Le soir, nous débusquons de petites guest houses au centre des villes étapes. Elles se trouvent généralement près du marché autour duquel la ville s’organise. Dans des ruelles transformées en capharnaüms, les femmes vendent fruits et légumes à même le sol alors que les hommes tiennent de petites boutiques attenantes où l’on peut réparer, souder, couper n’importe quel matériau. Nous n’avions pas retrouvé ces ambiances de désordre depuis l’Inde. Nous marchons au milieu des immondices, invendus, plastiques ou ordures en tous genres. Nous humons les odeurs de fruits ou légumes en voie de décomposition mêlées à celles des gaz d’échappement.

C’est ainsi qu’après trois jours d’efforts nous arrivons enfin à Phnom Penh. Denis, le confrère auvergnat de Marion, est encore dans les parages. Nous le retrouvons sur les quais du Mékong, accompagné de sa collègue Michèle et de Sophea, une Cambodgienne qui nous a préparé une chambre chez elle pour notre séjour dans la capitale. En 2007, Denis Pineau et Evelyne Ducreux, tous deux microkinésithérapeutes auvergnats, ont créé l’association Mission 2 mains (1). Très vite rejoints par leur collègue Michèle Bettembourg, ils viennent maintenant quatre fois par an pour donner des soins aux populations les plus démunies du Cambodge et former des médecins locaux. Cette thérapie manuelle permet de soigner quantité de pathologies avec pour seul outil « une paire de mains ». Les médecins suivis par Denis, Michèle et Evelyne pourront donc guérir quantité de maux dont le Cambodge ne manque pas. Des lieux accueillant des filles forcées à la prostitution, des associations de personnes brûlées à l’acide, en passant par des bidonvilles construits sur d’immenses décharges de sacs plastiques : voilà leurs terrains d’action. Nous les suivons pendant deux jours et découvrons alors un autre visage du Cambodge, celui d’un pays extrêmement pauvre, gangrené par la corruption, où plusieurs centaines d’ONG s’activent pour lutter contre les nombreuses malédictions qui l’accablent : le trafic d’êtres humains (parfois encouragé par la police propriétaire de bordels), l’utilisation de l’acide sulfurique pour punir une femme adultère ou un voisin gênant (un geste qui n’est pas encore considéré comme un délit et qui défigure chaque année des dizaines de personnes), la brutalité des hommes envers leurs femmes ou filles, etc. Pour faire bonne mesure une dictature se cache derrière la démocratie qui n’est qu’un masque trompeur. Sam Rainsy, le président du principal parti de l’opposition, est en exil en France pour échapper à une condamnation de dix-huit ans de prison. Un de ses proches nous apprend que Hun Sen, le Premier ministre actuel, fait partie des dirigeants du monde entier restés le plus longtemps au pouvoir. Cela fait vingt-cinq ans qu’il gouverne le pays (vingt ans en tant que Premier ministre et cinq en tant que co-premier ministre). C’est plus que Saddam Hussein en Irak. « Après la Lybie et le Yémen, c’est chez nous que se trouve le pire des dictateurs » nous dit-il avec gravité. Il espère pourtant que le siège social de leur parti d’opposition, le bâtiment qu’ils construisent actuellement à l’aide de fonds internationaux, abritera la future maison de la démocratie cambodgienne. Elle est encore loin d’être terminée. Ne soyons pas pressés, car il y a encore du travail à faire pour que la prophétie se réalise.

Denis et Michèle nous ont permis de découvrir une facette de ce pays que nous n’aurions certainement pas découverte, tout au plus soupçonnée. Il ne s’agit évidemment pas de généraliser, mais comment croire que des Cambodgiens si souriants, puissent commettre tant de crimes en toute impunité ? C’est pourtant ce monde-là auquel nos amis sont confrontés chaque fois qu’ils viennent ici. Pourtant, eux aussi aiment le Cambodge, un pays calme et reposant que nous découvrons au rythme qui nous convient, qui nous procure mille sensations agréables en contradiction avec tant de barbarie.
Ce pays donne matière à réfléchir sur notre propre nature et celle de l’humanité en général.

(1) voir leur site internet http://mission-2-mains.blogspot.com/

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