Chapitre 59 : « Mon Sang Pour les Autres » à Phnom Penh (Cambodge)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Nos gestes d’assistance rendent les hommes encore plus assistés, sauf s’ils sont accompagnés d’actes destinés à extirper la racine de la pauvreté. Don Helder Camara.

Les Khmers rouges étaient un mouvement politique et militaire d’inspiration maoïste. Dirigés par le Premier ministre Pol Pot, ils renversèrent le pouvoir au Cambodge le 17 avril 1975 et se rendirent coupables d’un génocide. Un quart de la population fut massacré en l’espace de quatre ans, soit près de deux millions de personnes. Intellectuels, anciens militaires ou membres de l’administration ont été pour la plupart torturés puis tués. Cet holocauste a laissé de profondes cicatrices dans la société. Les lieux tels que la prison S-21 ou le mémorial de Choeung Ek, le killing field, sont là pour témoigner de ces années sombres où « l’homme n’a droit à rien », où ils ont été « affamés, séparés, terrorisés. Privés de parole et de tous droits. (…) Brisés. (…) Submergés par la faim et la peur. (1) »
Après l’élimination des élites, la reconstruction du pays a été difficile. Pour exemple, seuls sept médecins ont survécu au massacre et le système de santé a donc été anéanti. Trente ans après, le travail à faire reste colossal et de nombreuses ONG et associations fournissent un gros effort pour aider le Cambodge à effacer ses années noires. Le Rotary International, fidèle partenaire de nos aventures cyclopédiques depuis 2004, est lui aussi très actif. Lorsque nous contactons le club de Phnom Penh pour annoncer notre venue dans la capitale, la réponse ne manque pas d’enthousiasme. Éric Mousset en est le président. Ce compatriote, lui-même cycliste et donneur de sang, souhaite organiser une collecte évènementielle, la première du genre, en lien avec le Centre national de transfusion.

C’est ainsi qu’une trentaine de personnes vient donner son sang le 6 mai. Éric donne en premier, suivi de près par Marion et moi-même. Jusqu’en Turquie, il nous avait été impossible de donner notre sang, puisque l’autorisation n’est donnée qu’aux personnes vivant depuis au moins six mois dans les pays en question. En Iran, nous avons voulu être discrets pour ne pas attirer l’attention et nous ne nous sommes donc pas approchés des centres de transfusion. En Inde, les conditions d’hygiène nous ont dissuadés. Au Laos, la débauche ambiante avait fait échouer nos plans. Mais aujourd’hui à Phnom Penh, les conditions sont enfin réunies et c’est avec une joie non dissimulée que nous tendons notre bras. Le dernier don de Marion date du mois de juin, à Saint-Genès-Champanelle, la veille de notre départ. Pour ce qui me concerne, je n’ai été autorisé à donner mon sang qu’une seule fois, en Nouvelle-Zélande, en 2005. Une fois de plus, nous avons pu constater que c’était bien plus facile à faire que de parcourir le monde à bicyclette, plus aisément encore ici où les poches sont de trois cent cinquante millilitres contre quatre cent cinquante en France.

Le docteur Kimcheng Hok, directeur du Centre national de transfusion sanguine, est un homme charmant. Dans un français correct, il nous explique que quarante mille poches sont collectées ici chaque année. Même si ce chiffre est en augmentation de 15 % par an, deux mille personnes sont décédées par manque de sang l’an passé. Il faudrait vingt mille poches supplémentaires pour pouvoir soigner l’ensemble des patients. 30 % sont volontaires, les autres sont des dons de remplacement. Le docteur Hok est conscient que ce procédé, qui induit parfois une rémunération, entraîne une insécurité non négligeable pour les patients. C’est pourquoi il souhaite que seuls des volontaires soient acceptés. Malheureusement, ce n’est pas encore entré dans les mœurs. Si les Cambodgiens donnent volontiers lorsqu’un ami ou un membre de leur famille le demande, il est plus rare qu’ils se présentent spontanément au centre ou aux collectes mobiles. Le directeur est donc heureux de mener une action médiatique en lien avec le Rotary Club et notre voyage. Plusieurs télévisions, radios et journaux couvrent l’évènement et une trentaine de personnes mobilisées en grande partie par les rotariens viennent donner leur sang. Cet évènement a eu des conséquences inespérées. C’est tout du moins ce que nous explique quelques mois plus tard le docteur Fil B. Tabayoyong, Jr., membre du Rotary Club de Phnom Penh très impliqué dans cette cause :

« Je crois que la meilleure chose que votre voyage à vélo ait apporté, c’est d’avoir encouragé le ministère de la santé, à travers le Rotary Club de Phnom Penh, à renforcer son programme de don de sang volontaire afin de lutter efficacement contre la pénurie aiguë qui règne dans le pays. Le gouvernement a fait du don du sang volontaire une priorité. En effet, suite à votre passage, le Premier ministre a instamment demandé à tous les Cambodgiens de coopérer dans cette entreprise, que ce soit dans le secteur public ou privé.
Vous noterez qu’après votre voyage à vélo, et en conséquence de votre entrevue avec les médias, tous les secteurs de la population du Cambodge ont activement participé au don de sang bénévole et se sont engagés à le faire de sorte que beaucoup de personnes sont venues donner leur sang pour sauver des vies. Notre défi est maintenant de poursuivre sur cette lancée pour augmenter encore le nombre de donneurs.
Merci à vous deux pour votre inspiration et votre motivation. »

On peut donc penser que la portée médiatique de notre passage a permis une prise de conscience du gouvernement. Notre venue a également mobilisé le Rotary Club qui s’est solennellement engagé à poursuivre ses efforts. Les rotariens souhaitent maintenant participer activement à la promotion du don du sang, en montrant l’exemple d’une part et en mobilisant leur réseau professionnel et personnel d’autre part. Pour donner plus de poids à leurs actions, ils décident de se rapprocher de « Mon Sang Pour les Autres » , une action créée en 1998 par Jean-Claude Brocart, un rotarien toulousain, et quelques-uns de ses amis. Cet évènement se déroule maintenant dans plus de quatre-vingts villes en France et en Afrique. Le temps d’un week-end qui diffère d’une ville à l’autre, tous les rotariens abordent les passants et les invitent à donner leur sang dans un lieu emblématique. Cette mobilisation aboutit à d’importantes collectes : trois mille poches à Toulouse, deux mille cinq cents à Lyon, mille huit cents à Bordeaux, mille six cents à Montpellier, etc. De nombreuses animations rendent ces journées festives et conviviales. Grâce à ces opérations devenues incontournables dans certaines villes, plus de vingt-huit mille poches sont récoltées chaque année et cent soixante-douze mille donneurs ont été accueillis depuis l’origine de cette action.
Il n’y avait pas encore de « Mon Sang Pour les Autres » en Asie. C’est chose faite. Le Rotary Club de Phnom Penh devient le premier club asiatique à organiser l’évènement. Le 22 octobre 2011, soit cinq mois après notre passage, soixante-sept poches de sang ont été récoltées, soit dix-sept de plus qu’espérées. Un début encourageant qui permettra, nous le souhaitons, d’enrayer la pénurie.

Peu à peu, le Cambodge soigne ses cicatrices pour construire un avenir si possible meilleur.

(1) Rithy Panh, L’élimination, Grasset, 2012.

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