Chapitre 6 : Toujours plus bas (Croatie)

En Auvergne il y a plus de montées que de descentes. Alexandre Vialatte.

Lorsque je voyageais en Amérique du Sud, je demandais souvent aux Péruviens ou aux Boliviens des indications concernant le relief de la route à venir. En me souriant, ils me répondaient systématiquement :

« Todo bajada, todo bajada ! » (Ça descend, ça descend !)

Rassuré, je les quittais en me réjouissant de leur réponse pour pester quelques kilomètres plus loin en voyant la piste s’élever jusque dans les nuages.

D’autres cyclotouristes ont connu les mêmes réparties et se sont demandés, comme moi à l’époque, pourquoi ces mensonges. J’ai souvent pensé que c’était par ignorance. Les gens rencontrés au Pérou se déplacent la plupart du temps dans un périmètre restreint et n’ont aucune idée de l’état de la route quelques kilomètres plus loin. S’ils doivent s’éloigner davantage, ils le font en bus et ils n’ont pas, de ce fait, la notion des difficultés du relief, ou seulement de façon approximative. C’est la même ignorance lorsqu’on demande son chemin. Les personnes interpellées indiquent une direction sans souci d’exactitude. Un Hollandais, rencontré au nord de l’Argentine, m’avait raconté ses déboires. Alors qu’il était à Cusco et qu’il se dirigeait vers le sud, un Péruvien lui avait demandé où il se rendait.

« Je vais à Quito. C’est bien par là ? » avait-il demandé en montrant le sud.

« Oui, oui, c’est ça. Vous y serez dans une heure. »

Mais voilà, la capitale de l’Équateur se situe à 1 600 kilomètres au nord de Cusco…

Même s’ils n’ont aucune idée de la réponse à la question posée, ils tiennent à en donner une malgré tout, peut-être pour ne pas perdre la face devant des gringos ou simplement pour alimenter la conversation avec un étranger.

Ces quelques mésaventures vécues en Amérique du Sud m’ont appris à être méfiant sur les notions de durée, de distance et de relief. Il n’est pas facile d’apprécier la difficulté d’une route lorsqu’on ne l’a jamais parcourue à vélo. En voiture ou en bus, les pentes ne paraissent jamais si raides ni si longues. Aussi, lorsque deux touristes françaises nous accostent à Slano, nous nous méfions de leurs prédictions :

« Vous avez de la chance, ça descend quasiment tout le long pour aller à Dubrovnik ! » nous lance l’une d’elles.

Cette remarque nous laisse perplexes. Nous sommes déjà au bord de la mer et nous doutons de pouvoir descendre davantage, à moins que les remparts de Dubrovnik n’aient été submergés par les eaux…

Dans ce cas précis il ne s’agit pas d’ignorance. Chacun sait qu’une fois arrivé sur une plage, il est impossible de descendre plus bas sans équipement de plongée. Rassurer un cyclotouriste fatigué, le faire sourire même si cela est parfois irrationnel, est certainement plus agréable que de provoquer sa mine déconfite par l’annonce d’une difficulté à venir. Comme le moral influe sur les capacités physiques de chacun, c’est certainement aussi une façon de donner de l’énergie.

Nous ne sommes pourtant pas dupes lorsque nous reprenons la route : les deux villes étant situées au bord de la mer, il nous faudra monter la même pente que celle que nous descendrons. Nous avons déjà beaucoup pédalé depuis ce matin et le relief en dents de scie nous éreinte rapidement. La nuit est tombée depuis longtemps lorsqu’à bout de force nous nous enfonçons dans les ruelles de « la perle de l’Adriatique ».

En toute objectivité, nous avons la conviction qu’entre Slano et Dubrovnik les montées sont en réalité bien plus nombreuses que les descentes. Dommage, il aurait été tellement plus facile de les parcourir dans l’autre sens…

Retour aux chapitres