Chapitre 35 : Un Indien à Dubaï (Dubaï)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

Disponible dans la boutique

Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

On apprend beaucoup en allant là où, a priori, on n’a rien à faire. Akosh Szelevenyi.

Dubaï. Ce nom évoque un mystère. Sortie du désert, la ville est devenue en quelques années le symbole du capitalisme et de l’argent du pétrole. Ingénieuse, elle défie les lois de la pesanteur et érige les plus hautes tours au monde. Arrogante, elle repousse les limites imposées par la nature et construit des îles artificielles. Égoïste, elle se moque de l’écologie et aménage une piste de ski de quatre cents mètres de long alors que les températures extérieures atteignent parfois 50°C. Dès notre arrivée sur la péninsule, un mal-être nous gagne. Nous sommes immédiatement happés par une circulation dense et rapide. Les autoroutes se croisent et s’emmêlent. La deux-voies sur laquelle nous évoluons double subitement de largeur puis se mêle à une autre autoroute. Sans qu’aucune alternative nous soit offerte, nous nous retrouvons au milieu d’une huit-voies et nous nous faisons doubler de part et d’autres par des bolides roulant à plus de cent trente kilomètres à l’heure. Perdus dans cette jungle, nous nous sentons infiniment petits, plus encore que dans le désert de Lut ou dans la vallée d’Howraman. Mais c’est surtout un sentiment de vulnérabilité qui nous oppresse. Nous sommes deux minuscules cyclistes incapables d’échapper à l’étau qui nous enserre.

Il nous est tout de même possible d’observer l’environnement dans lequel nous évoluons tant bien que mal. Ici, nous apercevons une publicité pour Mac Donald, proscrit en Iran. Sur une plage de sable fin, des hommes en maillot de bain exhibent sans grâce leurs ventres adipeux aux côtés de leurs épouses, élégantes et sveltes qui jouent au tennis en bikini. D’autres femmes arborent de profonds décolletés dont j’avais oublié jusqu’à l’exis-tence. Un monde nouveau s’ouvre à nous mais le plus impressionnant reste la « végétation » : nous déambulons dans une forêt de tours en béton, certaines flambant neuf, d’autres en construction. Nous peinons à les voir jusqu’à leurs sommets. À leurs pieds, d’imposantes mosquées paraissent pourtant bien petites à l’ombre des immeubles géants presque entièrement vitrés. Ils bordent de grands axes routiers chevauchés par des ponts et s’étendent orgueilleusement à l’infini. Les parapets sont recouverts d’un gazon impeccable, irrigué à l’excès pour éviter de griller sous le soleil ar-dent. Nous passons devant des hôtels luxueux et des magasins de grandes marques. Après de multiples frayeurs et une grande montée d’adrénaline, nous pénétrons dans l’aéroport de Dubaï. Nous venons de parcourir les dix-sept kilomètres les plus dangereux de notre voyage et le terminal climatisé nous apparaît comme un havre de paix où nous pourrons savourer un repos bien mérité.

Dubaï n’est pour nous qu’une escale. Nous n’avons aucunement envie de visiter cette ville qui est à l’opposé de notre mode de vie et de nos aspirations. Pourtant, dans ce haut lieu du capitalisme, du luxe et du pétrole, vivent des hommes. Et parmi eux, Sam, un élégant Indien de quarante-cinq ans. Il nous sourit lorsque nous nous présentons au comptoir de l’agence de voyage pour laquelle il travaille. Nous discutons tranquillement et il se prend à rêver de nous suivre à bicyclette pendant que son collègue tente de nous trouver une place dans un avion pour Chennai. Noël approche et tous les vols sont complets. Il nous faudrait débourser plus de mille cinq cents dollars chacun pour acheter les deux uniques sièges disponibles en première classe. Devant notre désarroi, Sam prend les choses en main et trouve deux places pour trois cent cinquante dollars au total, ce qui correspond mieux à notre budget. Il nous faut patienter une journée à Dubaï. Cela tombe bien car il souhaite nous faire visiter la ville. Il n’est pas question pour nous de repartir dans cette jungle avec nos vélos. Qu’à cela ne tienne ; il nous retrouve dans le salon de l’aéroport sitôt sa journée terminée et nous invite chez lui. Nous nous y rendons en métro. Dubaï compte plus d’un million d’habitants mais seulement deux lignes de métro couvrant cinquante-deux kilomètres (il s’agit tout de même du métro entièrement automatique le plus long au monde). Les prix de l’essence défiant toute concurrence (vingt-cinq centimes de dollar le litre en cette fin d’année 2010), les habitants préfèrent utiliser leur voiture.
Le métro est d’une propreté irréprochable, d’autant plus que nous sommes dans la gold class. Des parfums fleuris flottent dans l’air et des appuie-tête moelleux nous invitent à la détente. Une fois dehors, nous découvrons une ville différente de ce que nous avions vu le matin. Loin de la circulation dense et effrayante des artères périphériques, les rues sont incroyablement calmes, les automobilistes nous laissent traverser en nous souriant sans klaxonner. Comble du bonheur, les milliers de motos pétaradantes de l’Iran ont complètement disparu.

Au pied du gratte-ciel le plus haut du monde (le Burj Khalifa s’élève à 828 mètres de hauteur) et du centre commercial le plus grand du monde (le Dubai Mall s’étale sur 800.000 mètres carrés) nous contemplons les jets d’eau virevolter sous une musique rock’n roll dans la fontaine la plus grande du monde (Burj Dubai, longue de 275 mètres) tout en sirotant une citronnade qui, vu la taille du verre, doit être la plus grande du monde… Nous prenons conscience de ce que peut être la démesure. L’homme a utilisé les meilleures technologies pour construire des immeubles aussi grands que beaux. Les jets d’eau sont dignes des meilleurs spectacles « sons et lumières » au monde. Mais ici, ils ont lieu trois cent soixante-cinq jours par an, toutes les demi-heures entre 18h00 et 22h00.

Nous ne dormirons pas dans l’appartement trop étroit de notre ami qui nous reconduit à l’aéroport. Là, nous nous installons à même le sol en repensant à cette rencontre inédite et inespérée. Notre bon samaritain nous a fait découvrir quelques aspects de son univers avec gentillesse et son sourire nous a été droit au cœur. Contre toute attente, Dubaï a été une agréable parenthèse entre l’Iran et l’Inde quoiqu’en parfait décalage avec le style de notre voyage et avec nos aspirations écologiques et économiques.

Nous retrouvons Sam le lendemain matin. Avant que nous n’embar-quions pour Chennai, il nous tend un sac rempli de sucreries et autres gourmandises puis ajoute en nous serrant la main :
« J’ai arrangé les choses : vous ne paierez rien pour le transport des vélos et vous voyagerez en business class. »

L’Inde nous tend les bras, la rencontre s’annonce brutale.

Chapitre précédent     Retour aux chapitres     Chapitre suivant

Commandez le livre et le DVD de notre voyage dans la boutique

Good’aventure (le DVD) : 15 euros
Nouvelles vagabondes (le livre) : 20 euros