Chapitre 1 : Ce n’est qu’un au revoir (France)

Les limites n’ont de valeur d’existence que pour être dépassées. Nous en avons la capacité, nous avons tout ce qu’il faut pour cela. Lama Puntso.

Nous nous levons après une nuit rendue pénible par les ronflements de nos voisins de dortoir. Chaudement habillés, nous nous glissons dehors où une épaisse couche de neige mêlée de glace freine nos premiers pas. Nous sommes le 18 juillet, cela fait deux semaines que nous avons quitté notre maison. Il est 2h00 du matin et le froid nous mord l’extrémité des doigts. Marion me devance et je la suis pas à pas, laissant entre elle et moi la place accordée par le mou de notre corde. Un pied après l’autre, nous suivons calmement le sillon tracé par d’autres marcheurs plus matinaux que nous. Pour l’heure, nous ne voyons que les lueurs des lampes frontales de nos prédécesseurs et le scintillement des étoiles. Rarement avons-nous été si près de la voûte céleste dont la beauté nous ensorcelle. Nous sommes tout près des dieux. Nous ne voyons encore rien de la montagne, mais nous pouvons tout de même la sentir : sa pente est raide, sa neige est molle, son souffle est glacé.

C’est au lever du jour que le froid est le plus vif, lorsque les rayons du soleil drapent la neige d’une parure rosée, lorsque la ligne de faîte à l’hori-zon émerge de la nuit pour dévoiler pics et sommets, arêtes et plateaux. Cette beauté rare ne nous fait pas oublier le vent qui s’intensifie à mesure que les paysages montagneux s’éveillent. Des cordées rebroussent chemin. Nous courbons l’échine sous les rafales. Nous sommes obligés de nous calfeutrer sous nos capuches et nous regrettons de ne pas avoir mis des gants plus chauds. Notre guide Stéphane est à deux doigts de nous de-mander de faire demi-tour lorsque, justement, nos doigts gelés commen-cent à perdre de leur sensibilité.

En montagne, la moindre erreur peut avoir de graves conséquences : la perte d’un doigt voire celle de la vie. Conscients de l’inhospitalité des lieux, nous nous protégeons davantage et avançons maintenant les mains enfouies sous nos aisselles, la tête pliée vers le sol gelé. Au refuge Vallot, à 4 362 mètres d’altitude, deux de nos compagnons sont contraints d’aban-donner. Comme le malheur des uns fait le bonheur des autres, l’un d’entre eux nous cède ses gants. Dans le même temps Philippe, un autre guide, nous donne ses sur-gants. Un trésor ! Jamais nous n’aurions cru qu’un tel cadeau nous ferait tant de plaisir.

Plus nous approchons du sommet, plus les pas se font lents, plus le souffle est court et les pauses nombreuses. Nous dévalons une petite descente, puis gravissons le dernier raidillon avant d’atteindre enfin le sommet. Il est sept heures du matin lorsque la joie nous envahit. Du haut du mont Blanc, à 4 810 mètres d’altitude, l’horizon se découvre à nos yeux et Stéphane décrit un à un les sommets situés à l’ouest. L’Auvergne est quelque part là-bas, déjà loin. Nous la reverrons dans un peu moins de deux ans. Le trajet que nous allons effectuer les prochains jours se déploie à l’est : Lausanne, Martigny, le glacier de Fiesch puis l’Italie avec ses nombreux cols qui cachent les Balkans. Plus loin encore, notre imagina-tion devine le Bosphore. La porte de l’Asie s’ouvre sur le Moyen-Orient, l’Inde, puis l’Asie du Sud-Est. En fermant les yeux et en nous concentrant bien nous entrevoyons même l’Océanie, notre objectif le plus lointain. Nous nous représentons les vastes étendues de l’Australie, mais surtout la verdure de la Nouvelle-Zélande, ses montagnes et volcans enneigés, ses lacs d’eau turquoise, ses brebis par millions, ses geysers fumants, ses forêts et fjords mystérieux. La route défile sous nos yeux et se dessine dans notre imagination. À nous maintenant d’y trouver des sourires et des joies, en dépit des obstacles et peut-être des douleurs.

Du groupe de quatre cordées constituées par les associations de donneurs de sang d’Albertville, Beaufort-sur-Doron et Moutiers, trois sont parvenues au sommet. Nous sommes neuf à déployer sur le toit de l’Europe une bannière « donnez votre sang ». Nous avons tenu à porter au plus haut cet appel à la générosité.

Rassasiés d’un panorama à trois cent soixante degrés, nous entamons la longue descente vers la vallée. Sur le chemin du retour, Thomas, le médecin de l’Établissement Français du Sang qui nous a accompagnés dans l’ascension, nous prévient que nous allons haïr cette montagne pendant les trois prochains jours, en raison des courbatures qui nous attendent. Ensuite seulement nous apprécierons notre performance. Ce sera bien notre cas.

Les parents de Marion ont transporté nos vélos à Servoz. Nous y restons le lendemain pour une journée de récupération plus que de repos. Nos jambes sont lourdes et douloureuses, nous nous déplaçons avec peine et chaque geste nous fait grimacer. De plus, la cheville gauche de Marion a doublé de volume après une entorse couplée à une allergie aux anti-inflammatoires. Elle est enflammée et oscille entre le bleu et le jaune. Une bien étrange manière de porter les couleurs de notre équipe de rugby locale.

Le mont Blanc était prévu comme le prélude au départ vers la Nouvelle-Zélande ; nous nous sommes lancé un défi en voulant le gravir. Nous ne sommes pas des adeptes de la haute montagne et n’avions chaussé qu’une seule fois des crampons, dans les monts du Cantal. Cette ascension a hanté quelques-unes de nos nuits. Nous avons craint de ne pas y parvenir, mais finalement nous avons surmonté nos peurs et nous sommes arrivés au sommet. La satisfaction de nous être surpassés est à la hauteur de notre effort ; le bonheur emplit nos cœurs. Nous espérons que notre voyage sera à l’image de cette ascension, difficile mais réalisable, et que les épreuves rencontrées amplifieront nos joies.