Chapitre 36 : Noël chez les miséreux (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Tous les porches, tous les trottoirs regorgent de dormeurs. Ils sont étendus à terre, contre les colonnes, les murs, les chambranles de portes. Leurs chiffons les enveloppent complètement, cireux de saleté. Leur sommeil est si profond qu’ils ressemblent à des morts dans leur suaire déchiré, fétide. Ce sont des jeunes gens, adolescents, vieillards, femmes avec leurs enfants. Ils dorment recroquevillés ou sur le dos, par centaines (…). Et leur sommeil est pareil à la mort, mais à une mort qui serait, à son tour, aussi douce qu’un sommeil. Pier Paolo Pasolini.

Nous étions avertis de la pauvreté, de la crasse, du bruit, de l’hygiène déplorable. Marion en avait même fait l’expérience en 2005. Mais peut-on vraiment être préparé ? Notre cerveau tout comme nos sens peuvent-ils être programmés pour vivre une telle expérience ? Beaucoup de voyageurs évoquent un choc en atterrissant dans un des nombreux aéroports d’Inde. Comme eux, nous la recevons en pleine face. En déambulant sur les trottoirs de Chennai où nous venons d’atterrir, nous avons le sentiment de traverser la maison de pauvres gens. Que dis-je : de miséreux.

Un tiers de la population mondiale qualifiée de pauvre habite ici (1). 85 % de la population indienne, près d’un milliard d’habitants, vit avec moins de deux euros par jour. Parmi eux, environ la moitié, soit quatre cents millions de personnes (six fois la population française) survit avec moins de trente centimes d’euros par jour en milieu urbain et moins de vingt centimes d’euros par jour en milieu rural. Plongés dans une misère que l’on pourrait peut-être décrire, mais en aucun cas imaginer, ils sont des millions à avoir élu domicile dans la rue après y être né ou avoir fui une misère encore plus grande à la campagne. La vie a tout volé à ces personnes, ou du moins ne leur a rien donné, pas même un brin de dignité pour ne pas déféquer aux yeux de tous. Accroupis sur les trottoirs, les fesses à l’air tels les animaux, ils font leurs crottes parmi d’autres. Ces Indiens ont-ils le sentiment d’appartenir à l’espèce humaine ? Quel est leur sentiment lorsqu’ils voient nos vêtements propres et devinent notre ventre plein ? À quoi pensent-ils ?
Lorsque la nuit tombe, les couvertures (de simples haillons crasseux et usés) sont déployées à même les trottoirs défoncés. Des vieillards solitaires ou des familles entières s’installent ainsi pour la nuit. Les enfants nus jouent et se chamaillent comme le feront les nôtres, un jour, dans une maison qui sera propre et confortable. Les femmes allaitent les plus jeunes ; la vaisselle (une simple casserole et une assiette pour les plus « chanceux ») est posée au bout du tissu. À mesure que le jour s’éteint, les rues se font plus calmes, la circulation moins dense, les coups de klaxon moins nombreux. Peu à peu parents et enfants s’endorment, parfois à côté de chiens errants. Étonnamment, humains et animaux prennent la même position, les pattes arrières ou les jambes recroquevillées, les pattes avant ou les bras joints sur un côté. Chiens et miséreux se confondent dans la nuit. Hommes et bêtes sont ensemble condamnés à la même vie d’errance, vivant, mangeant, dormant et mourant dans la rue sous les yeux des passants indifférents à leur sort. Les vieillards profondément endormis souhaitent-ils se réveiller ? Ils attendent la visite de Yama, le dieu des morts. Beaucoup ne vivront que sur les trottoirs et finiront par y mourir. Une âme miséreuse est-elle encore emprisonnée dans ces corps enveloppés dans des linceuls, ou bien est-elle déjà libérée pour bénéficier d’un repos sans fin, d’une vie plus « humaine » dans l’au-delà ?

Un soir en nous rendant à l’hôtel Paradise, nous croisons des enfants qui chahutent en riant sur le trottoir. Leur joie me fait sourire. Je suis surpris et ému de constater qu’il existe tout de même des moments de bonheur dans cette misère si crue, si violente pour nous. Pourtant, en regardant leur père je comprends que ce sentiment n’est réservé qu’aux jeunes enfants pas encore conscients de la réalité. En plongeant mon regard dans ses yeux, je n’y décèle pas de malheur mais plutôt un renoncement. Même si l’Inde se pique d’être la plus grande démocratie laïque au monde, sa société repose sur la religion hindoue et le système de castes en est un des fondements. La nouvelle Constitution de 1950 l’avait aboli, mais on ne change pas en un demi-siècle un système qui a régi le fonctionnement social du pays pendant trois millénaires. Malgré le fait que la Constitution déclare tous les citoyens égaux en droits, dans les faits les parias existent encore. Un proverbe indien dit que « s’il y a des remèdes pour la maladie, il n’y en a point pour la destinée » et cet homme assis aux côtés de ses enfants est l’image même de cette fatalité à la fois évidente et désarmante. Son regard exprime à peu près la même chose que ce que chantait un enfant en 1961 dans L’odeur de l’Inde : « Tu dois croire que je suis un père indigne pour laisser mes enfants dormir ainsi dehors, dans la crasse et sans confort. Mais que puis-je faire ? J’ai eu la même enfance qu’eux. Mon père aussi, mon grand-père et mes aïeux depuis des siècles aussi. Mes petits-enfants dormiront eux aussi là d’où je te regarde ce soir. Nous sommes sur terre pour survivre telles les bêtes. C’est notre destinée, nous n’y pouvons rien. Nous ne savons pas ce qu’est le bonheur même si nous avons parfois de petites joies. » (2)
La misère que nous côtoyons aujourd’hui est la même que celle décrite par Pasolini. Il décrit les mêmes scènes de vie et les mêmes odeurs. En un demi-siècle, rien n’a changé en Inde pour les miséreux, si ce n’est leur nombre qui a doublé.
C’est dans ce décor tragique que nous passons Noël. Déconcertés à chaque promenade en ville, les pieds dans la crasse, nous pensons aux fêtes de fin d’année en France : les publicités, les cadeaux en tous genres, les vitrines des commerçants qui étincellent et les crédits à la consommation qui se multiplient. Avant d’être une fête commerciale gavant une société aveuglée par son pouvoir d’achat, Noël est surtout une période où la famille se réunit. La nôtre nous manque cruellement. Le 25 décembre, notre nièce âgée de deux ans apparaît sur l’écran de notre ordinateur au cours d’un appel vidéo. Elle a beaucoup changé depuis notre départ. En la voyant grandir entre chaque appel, nous prenons conscience de notre éloignement et cela nous attriste un peu. Il se passe tant de choses pendant que nous sommes si loin. Mais comme le dit à juste titre François, un ami tout juste de retour après un voyage de quatorze mois à vélo, « nous ne sommes jamais qu’à vingt-quatre heures de notre tribu. »

(1) Le seuil de pauvreté est fixé par la Banque mondiale à 1,25 dollar américain par jour.

(2)Pier Paolo Pasolini, L’odeur de l’Inde, Gallimard, 2001.

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