Chapitre 45 : Raghu (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

La vie n’a de valeur que si elle est un feu sans cesse renaissant. Pierre Valléry-Radot.

Nous avons pu assister à des collectes de sang organisées à Bellary et Raichur par les clubs rotariens. Nombreux sont ceux qui en organisent chaque année. Les médecins de Raichur nous expliquaient que chaque personne dans l’urgence d’une transfusion doit trouver ses propres donneurs faute d’un stockage suffisant (cent six unités le jour de notre visite). Ils tentent de faire des collectes mobiles dans les villages avoisinants à raison de deux ou trois par mois, mais elles sont loin de pouvoir répondre à la demande. En plus de chercher des donneurs, le patient devra débourser trois cent cinquante roupies pour payer les coûts liés à la poche elle-même et aux différents tests (VIH, hépatites, etc.). La somme est doublée si le patient se trouve dans un autre hôpital que celui où a eu lieu le prélèvement. Les tests sont effectués très rapidement et en cas d’urgence, on nous affirme que le sang peut être transfusé à un patient moins de deux heures après son prélèvement. Cette rapidité excessive, tout comme le fait qu’il n’y ait pas d’entretien médical pré-don, pose des questions de sécurité. La manière dont le sang est prélevé n’est pas non plus très rassurante. En effet, la poche de trois cent cinquante millilitres remplie, le médecin l’emporte dans une salle située à quelques dizaines de mètres du lieu de prélèvement et il doit parcourir plusieurs couloirs et traverser la salle d’attente. Nous le voyons passer à plusieurs reprises, une poche dans une main, dans l’autre une aiguille brandie au-dessus de sa tête, et nous prions pour qu’il ne trébuche pas au milieu de la foule.

Nous connaissons la rigueur nécessaire du processus et l’importance de la gratuité. Or en Inde, la transfusion repose quasi exclusivement sur les dons de remplacement et comme en Bulgarie, les donneurs reçoivent de l’argent en compensation. Dominique Lapierre l’évoquait dans la cité de la joie où le pauvre Hasari vendait son sang pour trente roupies. Les besoins de Calcutta étaient tel qu’ils donnaient lieu à une réelle activité lucrative aux dépens de la santé de tous. La situation s’est heureusement améliorée depuis mais le risque de contamination de maladies telles les hépatites ou le VIH persiste d’autant plus que les médecins n’interrogent pas les donneurs et que les tests effectués dans un délai trop court empêchent la production des antigènes en cas de sang récemment contaminé. Enfin, l’hygiène indispensable à tout le processus laisse grandement à désirer.
Selon Onusida, le pays est le troisième au monde ayant le plus de séropositifs après l’Afrique du Sud et le Nigéria. En 2009, 2,5 millions d’Indiens vivaient avec le virus et certains d’entre eux se retrouvent dans les centres de transfusion. Ainsi, le ministre de la santé Anbumani Ramadoss déclarait en 2004 que « de nombreuses personnes en Inde contractent le virus du sida à la suite de transfusions de sang contaminé ». En septembre 2010, une enquête sur le système de santé a démontré que vingt-trois enfants souffrant de thalassémie auraient contractés le virus du sida suite à des transfusions. Malgré tout, le don du sang sauve de nombreuses vies.

Nous rencontrons Raghu dès notre arrivée à Hanuman, un village situé à quelques kilomètres d’Hampi. Frêle et agile, il a le sourire honnête, ce qui est plutôt rare dans cet endroit touristique. Son père a été emporté par un cancer lorsqu’il avait vingt-deux ans ; sa mère par la folie cinq années plus tard après dix années de traitement. Il l’a accompagnée et soignée jusqu’à son dernier souffle, en bon fils envers sa mère. Maintenant âgé de trente-quatre ans, il est orphelin et n’a plus que deux frères pour unique famille. Il s’en occupe au mieux de ses possibilités. Son frère aîné a pour habitude de transformer en alcool l’argent qu’il gagne en vendant des noix de coco. Raghu a tout de même réussi à le marier, en espérant le remettre sur le droit chemin, sans succès ; sa violence met maintenant en danger l’enfant issu de ce mariage. Son deuxième frère vit chez lui dans une chambre séparée. Déficient mental, il est entièrement à la charge de Raghu. Malgré la vie difficile qu’il mène, notre ami a le cœur sur la main et même s’il est pauvre, il lui arrive souvent d’aider ceux qui en ont besoin. Cela consiste à offrir des cache-oreilles à des mendiants souffrant du froid hivernal, à soutenir jusqu’à ses derniers jours la femme qui l’a recueilli après le décès de ses parents ou à rendre visite à son frère hospitalisé suite à une opération du foie rendue nécessaire par un excès d’alcool.

C’est justement après une de ses visites à l’hôpital de Bellary que Raghu s’est fait piquer par un moustique à son avant-bras gauche. Il se rappelle l’instant où l’insecte l’avait piqué au pli du coude avant qu’il puisse le chasser. Ce qui est banal dans beaucoup de pays peut prendre des dimensions démesurées en Inde. En quelques heures des démangeaisons avaient peu à peu envahi tout le bras. Raghu avait consulté un médecin qui lui avait prescrit un médicament en lui recommandant de revenir deux jours plus tard en cas de besoin. Passé le délai, son bras avait triplé de volume ; il sentait des vers grouiller et le dévorer de l’intérieur. Un de ses amis l’avait conduit à l’hôpital de Bellary. Géré par le gouvernement, il est gratuit mais de mauvaise qualité. Comme dans tous les hôpitaux publics, les pauvres gens ne peuvent espérer y survivre en cas de problème sérieux. Or, Raghu était de ceux-là. Les médecins lui découpèrent la peau et la chair sur la partie infectée de son bras. Il les avait suppliés de le couper complètement tant la douleur était insoutenable. Les médecins avaient seulement pansé la plaie en attendant qu’il passe dans l’au-delà. En effet, Raghu ne savait déjà plus qui il était, sinon un pauvre Indien qui ne pouvait espérer se faire soigner dans un hôpital privé. Ses heures étaient comptées et il imaginait déjà son âme migrer dans un autre corps.

Ferdinand est un volontaire allemand travaillant à Anagundi, le village natal de Raghu. Les deux hommes sont amis depuis plusieurs mois. Ferdinand aime en Raghu son honnêteté, son sourire et son côté saint-bernard. « Un homme qui vient vous parler anglais, c’est louche ici, cela veut dire qu’il attend quelque chose de vous. Mais pas Raghu, il est différent des autres Indiens » nous confie Ferdinand. Lorsqu’il a su dans quelle situation se trouvait son ami, il a demandé de l’argent à plusieurs Européens de sa connaissance (Français et Allemands surtout). Il fallait rapidement le transférer dans un hôpital privé pour qu’il puisse bénéficier de soins de meilleure qualité. En vingt-quatre heures, cent mille roupies ont été collectées (soit près de mille cinq cent euros) pour tenter de sauver Raghu. Informés de cette générosité, certains habitants de son village auraient préféré les utiliser autrement. « Il est presque mort, ça ne sert à rien de gaspiller cet argent », avaient-ils dit à Ferdinand qui, bien entendu, avait persisté dans son projet. Son ami indien avait maintenant besoin de neuf poches de sang pour greffer la peau de sa cuisse sur son bras à moitié rongé par l’infection. Six de ses amis proches, du même groupe sanguin, lui ont donné gratuitement le précieux viatique. Pour les trois poches supplémentaires, Raghu a dû débourser mille cinq cents roupies par unité, soit l’équivalent de un à trois mois de salaire. En Inde, la transfusion n’est possible que si l’on est riche ou entouré d’amis sincères. Pour les autres, il n’y a que l’espoir d’une mort pas trop douloureuse.

Raghu a pu être sauvé grâce à cette solidarité transcontinentale et il nous raconte maintenant son histoire avec une lueur dans les yeux. L’émotion est perceptible lorsqu’il évoque Ferdinand et ses amis donneurs de sang. Nous l’écoutons en silence, bouleversés par le récit de cet homme attachant qu’une simple piqûre d’insecte a faillit emporter. Raghu est pauvre mais il a su aider ses proches chaque fois qu’il le pouvait. Il a su accueillir des Européens sans arrière-pensée, sans les trahir ni les voler. Sa gentillesse et sa générosité lui ont finalement rendu service. Les gens qu’il a aidés et accueillis se sont souvenus de lui au moment où il fallait le sauver et il leur rend hommage en étant en vie. Il est né le 11 janvier 1977, mais il fêtera maintenant un deuxième anniversaire. Chaque année en septembre il se souviendra de ses amis proches et lointains.

Il nous promet aussi d’aller donner son sang quand il sera remis. Ce geste lui a sauvé la vie.

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