Chapitre 46 : Pause (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Ma force à lutter s’use et se prodigue.
Jusqu’à mon repos, tout est un combat ;
Et, comme un coursier brisé de fatigue,
Mon courage éteint chancelle et s’abat.
Alfred de Musset.

Nous avions fait connaissance de Viki et Vincent, un couple franco-espagnol ami de longue date de nos voisins Nathalie et Bruno, à l’occasion de notre fête de départ le 3 juillet 2010. Entre deux gorgées de vin, ils nous avaient lancé une invitation :
« Nous habitons au centre de l’Inde. Nous serions ravis de vous accueillir si vous passez près de chez nous. »

L’Inde étant un vaste pays et la notion de centre étant pour le coup un peu vague, nous n’avions pas tout de suite accepté leur invitation sans pour autant l’oublier. Finalement, comme nous sommes fatigués de ces premières semaines, nous forçons le destin pour que leur maison se trouve sur notre route. Ils habitent à Hyderabad, à seulement quatre cents kilomètres d’Hampi. Une première étape de cent cinquante cinq kilomètres nous permet d’arriver à Raichur où le Rotary Club nous accueille. Si nous restons une journée en leur compagnie pour assister à la collecte de sang qu’ils ont organisée, notre esprit est, lui, déjà ailleurs.
« Tu crois qu’ils auront du vin rouge ?
– Et du fromage ? Tu penses qu’il y en aura ?
– Si ça se trouve ils auront aussi du saucisson. Viki reviendra d’Espagne dans deux jours. Ils ont de la bonne charcuterie là-bas non ? »

Nous sonnons à leur porte deux jours plus tard. Vincent nous demande en guise d’accueil :
« Vin rouge ou vin blanc ? »
Sa maison se transforme en paradis lorsqu’il nous annonce le repas du soir : quiche lorraine, salade verte et saint-nectaire fermier provenant de la ferme de notre voisin de Nadaillat. Viki revient dans la nuit la valise chargée de charcuterie espagnole. Bref, nous pensions nous reposer deux jours chez eux ; nous doublons le temps de notre séjour.

Depuis notre arrivée en Inde, nous nous alimentons de riz et de dhal (plat à base de lentilles) et la nourriture européenne finit par nous manquer cruellement. Pourtant leur maison nous offre une denrée encore plus rare et précieuse : le calme. Nos hôtes sont chercheurs et ils habitent avec leur famille sur le campus de l’Icrisat, un centre de recherche agronomique pour lequel travaille Vincent. Il s’étend sur mille quatre cents hectares et offre à ses chercheurs et résidents une vie agréable loin de la foule habituelle. Protégé par des barrières et grillages, il constitue une bulle à l’intérieur de laquelle vivent principalement des Européens. La vie et la culture du pays ne pénètrent pas ici. Comme nous l’explique Vincent, leur volonté initiale n’était pas d’y vivre en permanence. Après avoir vécu six ans en Amazonie bolivienne avec des tribus Tsimane, ils ne concevaient pas de travailler dans un pays à l’écart de sa population. Mais ce qui est possible en Bolivie ne l’est pas forcément ici. Vivre de l’autre côté de la barrière, « en Inde » comme ils disent, signifierait sacrifier un des deux emplois. En effet il serait impossible d’assurer la vie au quotidien en cas de simple problème à régler comme une panne d’électricité qui peut durer plusieurs jours, sans parler du bruit, du temps perdu dans la circulation, de la crasse et du manque d’intimité. Bref, toute cette dépense d’énergie n’est pas compatible avec une vie « à l’occidentale ».

Finalement, ils habitent ici depuis six ans et n’envisagent pas de vivre ailleurs. Ce centre de recherche offre un cadre de vie idéal pour toute la famille : Viki y possède un bureau où elle peut se consacrer à ses recherches pour le compte de l’Université autonome de Barcelone à laquelle elle est rattachée, Vincent y trouve son lieu de recherche, les filles leur école et toute la famille peut arpenter en toute sérénité les sentiers pour courir ou faire du vélo, les terrains de sport pour jouer au foot ou au cricket. Tel un paradis artificiel, ce campus est dans le contexte un véritable havre de paix.
Nous sommes dans une période de notre voyage où la densité de la population nous fatigue considérablement et nous a fait perdre patience. Nous profitons alors des routes désertes, du calme des champs alentours, du confort de notre lit, de l’amitié de nos hôtes et de leur compréhension. Nous repoussons plusieurs fois le moment du départ, qui sera d’autant plus douloureux que nous goûtons ici les bienfaits de notre culture européenne et de l’amitié.

Ce jour arrive pourtant. Nous accompagnons nos hôtes jusqu’à l’école avant de les saluer une dernière fois, puis parcourrons les derniers mètres avant la barrière. « De l’autre côté, c’est l’Inde », nous ont-ils constamment rappelé. Nous nous en approchons, nous l’entendons crier, la voyons et enfin la sentons. Elle est là, elle nous attend. Fidèle à elle-même, elle est bruyante, sale, agitée. Gandhi écrivait que « la goutte d’eau séparée de l’océan peut trouver un repos momentané, mais celle qui est dans l’océan ne connaît pas de repos ». Nous sommes cette goutte d’eau qui sera bientôt immergée dans l’océan dès l’instant où nous avancerons. L’agitation perpétuelle ne nous permettra plus aucun répit. La barrière se lève sans que nous osions avancer. Une boule au ventre nous retient dans ce cocon artificiel. Ni l’un ni l’autre n’avons envie de nous jeter à nouveau dans la bataille. Nous avons peur ; peur de revoir les Indiens, peur d’être à nouveau ensevelis et touchés par des centaines d’entre eux, regardés par des milliers d’autres. Nous devons pourtant avancer. Les premiers coups de pédale nous arrachent du centre de recherche. Nous devons ressentir la même douleur que celle d’un bébé à qui on coupe le cordon ombilical après neuf mois passés au chaud. Une autre vie débute. La différence est que nous savons ce qui nous attend. Nous ne lâchons pas un cri d’espoir comme le fait un nouveau-né, mais des larmes. Ce matin, nous sommes meurtris.

Adieu saint-nectaire, vin rouge, tranquillité et amis ; la foule indienne nous appelle à nouveau…

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