Chapitre 47 : Branle-bas de combat à Nawegaon(Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

Disponible dans la boutique

Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Les rats nous observent dans l’ombre de leurs égouts. Ils se lissent les moustaches de joie. Michel Dansel.

Nous sommes tout de suite séduits par le cadre environnant et le calme qui règnent au parc national de Nawegaon. Devant nous un lac d’un bleu étincelant s’étend jusqu’aux collines les plus proches et encercle une île de taille modeste. Les arbres ombragent la route étroite et une jetée nous permet d’avancer au-delà des roseaux pour approcher le lac. Là, un pêcheur dépèce maladroitement un poisson fraîchement sorti des eaux.
Comme pour tous ses semblables de Maharashtra et du Madya Pradesh, la vedette phare de ce parc national est le tigre. On en dénombre une trentaine selon les dires d’un étudiant très préoccupé par la protection de cet animal peu aimé des Indiens. Il n’est pas possible de les approcher comme c’est le cas dans les autres parcs tels que celui de Kanha, un peu plus au nord, où des safaris sont organisés. Si de telles pratiques sont impossibles ici, ce n’est pas que la forêt soit trop dense pour y pénétrer, mais plutôt parce que nous sommes dans une région infestée par le terrorisme. En 1967, des révolutionnaires communistes ont attaqué des réserves de riz d’un riche propriétaire terrien, lançant ainsi le mouvement naxaliste. Depuis, les rebelles s’adonnent à des violences de toutes sortes : bombes, déraillements de train, assassinats en règle de policiers. Durant les cinq dernières années, les autorités ont dénombré plus de dix-mille morts, qu’ils soient civils, policiers ou fonctionnaires. Le premier ministre Manmohan Singh déclarait que « les activités des Naxalites sont la plus grande menace pour la sécurité de l’Inde » (1). L’État de Chhattisgarh tout proche de Nawegaon est considéré comme le cœur du mouvement. En effet, il sévit surtout là où le gouvernement a délaissé la population, là où les plus pauvres des pauvres tentent de survivre. De plus, la forêt dense qui couvre ce territoire est un terrain favorable au développement de rébellions qui savent en profiter. Violents et sanguinaires, les partisans maoïstes refusent toute autorité gouvernementale. Il est impossible aux officiers de patrouiller au sein du parc national sous peine d’être abattus par les rebelles sans autre forme de procès. Dans ces conditions, il est bien sûr inconcevable d’organiser des circuits touristiques et encore plus difficile de protéger les tigres ou les léopards menacés également par la déforestation massive et par les éleveurs qui voient en eux de redoutables prédateurs.

L’entrée du parc est un peu à l’image de la nature : elle tombe en ruines. Le centre d’accueil des visiteurs est décrépi et prêt à s’effondrer au moindre souffle. Les panneaux explicatifs sont trop vieux pour être lisibles, les papiers et plastiques jonchent le bord des sentiers avant de disparaître dans le lac, quelques animaux sont parqués derrière des grillages rouillés. Deux léopards tournent en rond dans leur enclos ainsi que quelques cerfs endémiques à cette région.
Avant de nous installer dans une chambre, nous souhaitons déjeuner dans l’unique restaurant des lieux. Nous nous adressons à un homme posté à l’entrée. Est-ce notre accoutrement ou notre accent, toujours est-il qu’il s’enfuit à moto. Il revient finalement de longues minutes plus tard accompagné d’un étudiant, probablement la seule personne anglophone du parc. Nous reformulons notre demande. Il est midi, nous sommes dans un restaurant et nous aurions aimé manger, ne serait-ce que du riz avec un peu de lentilles. Notre interlocuteur, ne semble pas sûr d’avoir bien compris.
« Euh… Vous voulez manger ?
– Oui, c’est pour cela que les gens viennent dans un restaurant, non ?
– Oui, oui… »
Branle-bas de combat dans le parc de Nawegaon. Interloqué, l’étudiant rassemble une demi-douzaine de personnes pour tenter de régler l’affaire. La cuisinière, une vieille femme souriante, vient aux nouvelles.
« Que se passe-t-il ? » dit-elle probablement en hindi.
« Ils veulent manger.
– Ils veulent manger ? » reprend-elle surprise et soucieuse.
Il faut un quart d’heure pour qu’une idée lui vienne à l’esprit : elle se décide alors à cuisiner et le premier plat de riz nous est servi après une heure d’attente.
Restaurés, nous souhaitons maintenant nous rendre à l’hôtel. Un officier nous demande si nous avons réservé une chambre. Le fait que nous ne l’ayons pas fait lui pose un problème de taille qu’il s’apprête tout de même à résoudre. Courageux et zélé, il empoigne le téléphone et contacte un de ses supérieurs à Godiya, là où nous aurions précisément dû effectuer la réservation. La problématique est la suivante : toutes les chambres sont vides, les dortoirs aussi, mais nous n’avons pas prévenu de notre arrivée. La lourdeur de l’administration indienne est telle que la situation est difficile à gérer pour les dix fonctionnaires du parc entassés dans le bureau étroit tapissé de posters jaunis. Finalement, après de longs pourparlers avec les autorités compétentes, l’officier, sous-chef dans sa hiérarchie, nous annonce avec une fierté non dissimulée que l’affaire est entendue : nous pouvons dormir sur place. Nous ne manquons pas de le féliciter pour pareil tour de force et l’assurons qu’il mériterait une promotion de chef d’équipe des bras cassés pour récompenser son esprit d’initiative.

Nous avons le choix parmi un grand nombre de chambres. On nous propose d’abord un dortoir. L’étudiant anglophone ne doit pas être au courant que le prix réservé aux touristes occidentaux n’est pas le même que celui proposé aux Indiens. Il nous annonce vingt roupies par nuit (trente centimes d’euro) aussitôt contredit par « l’officier sous-chef » qui nous en demande le double. Même après une inflation de 100 % due à notre couleur de peau, un tel prix reste attractif et nous demandons à voir les lieux. Il faut une demi-heure à un employé pour trouver la clef. En poussant la porte, une odeur de renfermé nous fait grimacer et nous supposons que la dernière utilisation remonte à très longtemps. Nous pensons même que la porte n’a pas été franchie depuis qu’elle a été posée en dépit des deux jours avoués en réponse à notre question. La poussière est palpable et une odeur fétide s’échappe de chacun des matelas rongés par les rats. Les toilettes plongées dans l’obscurité resteront un mystère ; nous ne poussons pas l’investigation plus loin et nous nous dirigeons vers les suites. Les quatre cents roupies par nuit (soit environ six euros) nous conviennent. La première salle est meublée d’une table, d’un canapé et de deux fauteuils d’époque. Plus loin, deux lits simples et une commode occupent une chambre. La pièce suivante fait office de buanderie avec deux lavabos et un grand séchoir. Enfin, une dernière porte conduit à la salle de bain et aux toilettes. Confortable et spacieux, l’hébergement nous convient et ce sera un plaisir de nous y reposer…

Confortable et spacieux : si les rats pouvaient parler, c’est ainsi qu’ils qualifieraient l’endroit eux aussi. Lorsque nous revenons dans notre chambre après dîner, notre pain, le savon, quelques sous-vêtements et un désinfectant pour les yeux sont sérieusement entamés. Nous réalisons alors que notre suite nuptiale héberge plusieurs familles de rats. Alors que nous nous apprêtons à plonger dans les bras de Morphée, nous les entendons s’agiter autour de nous. Ils sont partout : près des vélos, certains se régalent de notre poubelle et terminent le pain déjà entamé ; dans la commode, deux rats font connaissance et s’ébattent avec des petits cris aigus ; une famille a élu domicile dans le séchoir métallique de la buanderie depuis quelques générations et chaque mouvement déclenche des crissements à nous faire grincer des dents. De véritables autoroutes courent dans les plafonds et nous entendons les rats circuler d’une salle à une autre au-dessus de nos têtes. Le réseau routier se déploie aussi sur le plancher et notre lit est un rond-point que tous ne prennent pas soin d’éviter. Quant aux toilettes, c’est le lieu de détente : un rat y plonge gaiement au moment où nous avons besoin de les utiliser.
Le lieu nous plaît malgré tout. Le parc est un endroit idéal pour se reposer. Au restaurant, maintenant que nous planifions à l’avance nos heures de repas, nous sommes choyés par la cuisinière et les serveurs nous gratifient de sourires sincères. L’étudiant anglophone n’est jamais bien loin lorsque nous voulons quelque chose de particulier (une omelette par exemple). Et puis, chose rare et donc précieuse ici, ce n’est pas la foule, ni indienne et encore moins occidentale, et nous pouvons nous balader autour du lac sans être importunés.

Mais ce qui devait arriver arriva. Un homme solitaire peu convaincu par le confort des dortoirs vient s’installer dans la suite voisine. La porte en bois rudimentaire qui sépare nos chambres laisse passer tous les bruits. Nous savons déjà à nos dépens que l’intimité n’existe pas ici et nous découvrons maintenant que les Indiens peuvent ronfler fort et longtemps. Il est 5h00 du matin lorsque j’écris ces quelques lignes. En face de moi un rat me regarde d’un œil dubitatif, lui aussi énervé d’avoir été dérangé. Notre voisin dort encore lorsque nous fuyons, une fois de plus…

(1) Vanessa Dougnac (8 février 2012), « Inde : la guérilla oubliée », extrait de http://lepoint.fr/

Chapitre précédent     Retour aux chapitres     Chapitre suivant

Commandez le livre et le DVD de notre voyage dans la boutique

Good’aventure (le DVD) : 15 euros
Nouvelles vagabondes (le livre) : 20 euros