Chapitre 48 : L’enfer des sites touristiques (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Deux routes divergeaient dans le bois, et moi… moi, j’ai pris la moins utilisée et c’est ce qui a tout changé. Robert Frost.

L’Inde n’est aujourd’hui qu’au 46ème rang des pays les plus visités au monde. Ce positionnement en queue de peloton a conduit le ministère du tourisme à réagir. Dans le but d’augmenter le nombre de touristes étrangers (qui n’est que de six millions par an), il a lancé en 2009 une campagne de sensibilisation pour améliorer l’accueil hôtelier et faire du pays une destination de choix. En Inde, comme nous l’avons vu dans les villages reculés, l’invité doit être pris en considération à l’égal d’un dieu. Hélas, ce n’est pas vraiment le cas dans les lieux touristiques. Une fois de plus, le pays est en contradiction avec ses principes.

Dans le Kerala, des commerçants peu scrupuleux doublaient leurs prix pour les Occidentaux. Plus au nord, la découverte des temples d’Hampi a été rendue infernale par des hordes d’adolescents qui nous ont poursuivis en se moquant de nous, en nous insultant ou en nous faisant des bras d’honneur. Là, dans un des sites réputés comme les plus beaux et les plus spirituels du pays, les arnaques pour Occidentaux vont bon train. Un jeune homme nous demandait cent cinquante roupies par personne pour nous faire traverser une rivière contre dix habituellement. Nous lui demandions pourquoi le prix était si élevé pour les étrangers.
« Les Indiens viennent plus nombreux, alors ils paient moins » nous répondit-il.
Celui-là connaissait-il Atithi devo bhavah ? Après d’âpres négociations où nous avions fait appel à un groupe d’hommes compatissants, il s’était ravisé et avait descendu son prix à vingt roupies.

À Khajurâho, village réputé pour ses temples dits « érotiques », c’est la même chose. Chaque année, des milliers de touristes viennent jusqu’ici, attirés par les représentations du kâmasûtra sculptées sur des fresques ou sur les façades des temples. Ce recueil de positions sexuelles a été illustré autour du Ve siècle par Vâtsyâyana pour montrer comment trouver du plaisir dans l’union charnelle. Loin d’être l’ancêtre de la pornographie, cet « aphorisme du désir » est un traité destiné aux aristocrates indiens pour les aider à maîtriser les arts de vivre : la musique, la nourriture, les parfums et les pratiques sexuelles grâce auxquelles le kâmasûtra est célèbre. Ses soixante-quatre positions illustrées ont fait le tour du monde et certaines sont encore visibles sur les parois des temples de Khajurâho. Quand on sait combien la sexualité est un sujet tabou en Inde, l’existence de ces temples peut surprendre. Cela dit, ils datent d’une époque où la femme n’était pas encore une esclave ; la vie de couple était raffinée et apportait un plaisir réciproque.

Au pied d’un de ces temples, un jeune à l’esprit tordu s’affiche sans aucune gêne. Âgé de dix-neuf ans, il se vante d’avoir été déjà six fois en prison pour avoir escroqué les touristes.
« Mon travail, c’est de « baiser » les touristes. Chaque fois que j’en envoie un dans un magasin, je touche 40 % de commission. Il m’arrive aussi de coucher avec des Occidentales.
– Comme celles-là ? » Je lui montre deux fortes femmes aux cheveux grisonnants en lui posant ma question.

Cette rencontre illustre assez bien les échanges avec la majorité des Indiens rencontrés dans les sites touristiques. Ce garçon ne semble pas se soucier des attentes du ministère du tourisme qui demande à ses concitoyens de ne pas « arnaquer les touristes ni les faire payer des prix excessifs en échange d’un service ». Il ne semble pas non plus se soucier de ses ancêtres qui ont sculpté sur les façades des temples de Khajurâho des scènes prônant un plaisir partagé et réciproque. Comme il l’a dit, son « travail » est de « baiser » les touristes au sens propre comme au sens figuré dans le seul but de gagner de l’argent. Il se moque aussi de la croyance qui dit que des jeunes hommes perdent dix ans d’espérance de vie s’ils couchent avec une vieille femme en échange des dix ans qu’elle y gagne. Ainsi, il n’hésite pas à copuler pour soutirer quelques roupies à de vieilles femmes venues ici pour abuser de la jeunesse du pays en pratiquant avec eux posture de l’éléphant ou position de l’Andromaque.
Une fois encore, les Indiens ne sont pas les seuls coupables ; les touristes occidentaux sont largement responsables de la situation. À Hampi, la police a placardé des affiches demandant aux Occidentales de s’habiller décemment, en protégeant leurs cuisses et leur poitrine afin de respecter la culture et les mœurs locales. Pourtant, nous avons vu dans les ruelles poussiéreuses de la ville quantité de jupes relativement courtes, de décolletés dignes des plus profondes vallées du pays, ainsi que des pantalons transparents très suggestifs. Nous-mêmes n’avons pas toujours scrupuleusement respecté leur code vestimentaire, la chaleur nous dissuadant parfois de nous couvrir comme il l’aurait fallu. Mais nous avons évité de les heurter en nous habillant davantage à chaque arrêt. Les Indiens se croient autorisés à faire des propositions malsaines et souvent vulgaires aux Occidentales à cause de quelques-unes qui se montrent provocantes et impudiques. Un jour, j’interpelle un homme qui lance un « sexy girl » déplacé à Marion qui, transpirante et vêtue de vêtements amples, n’était pourtant pas, ce jour-là, à son avantage. Il ne s’était pas démonté pour autant et nous aurions pu en venir aux mains si, par chance, un musulman au regard apaisant n’était pas intervenu. À part ce manque de respect envers la femme occidentale, beaucoup aiment interpeller les touristes dans le simple but de se moquer d’eux. Après avoir appris l’hindi pour se faire passer pour un intouchable dans les rues de Varanasi, Marc Boulet pouvait ainsi les entendre saluer les étrangers d’un Bosharivâlâ enjoué (1) . Naïfs, les touristes répondaient avec le même sourire alors qu’ils venaient en réalité de se faire traiter d’« enculés »…

En flânant dans les rues de Khajurâho, nous voyons une Française déverser le contenu de son sac pour des enfants ravis de l’aubaine. Ce sont des biscuits, des fruits et des stylos qui partent dans les mains de ces jeunes qui préfèrent mendier ainsi plutôt que d’aller à l’école. C’est regrettable, mais nous sommes les premiers à être responsables. Le jour où les touristes ne feront plus l’aumône à ces enfants, les relations seront peut-être plus agréables et plus saines. L’Atithi devo bhavah règnera sur les temples de Khajurâho et ceux d’Hampi, et l’Inde pourra alors se vanter d’être un pays aussi accueillant que d’autres, à l’image de ses villages ou villes de campagne épargnés par un tourisme parfois prédateur, parfois imbécile.

(1) Marc Boulet, Dans la peau d’un intouchable, Le Seuil, 1995.

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