Chapitre 49 : Deux cents millions d’Heros (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Si l’on ne se met pas en question, si l’on ne court pas une vraie aventure, au bout de laquelle on sera vainqueur ou vaincu avec le risque de se casser la gueule, alors ça n’a aucun intérêt. Louis Guilloux.

Si l’Inde est loin derrière la Chine et son demi-milliard de vélos, elle en compterait tout de même environ deux cents millions, soit quatre fois plus que le nombre de motos et deux fois plus que celui des voitures enregistrées dans le pays. On en voit partout dans les campagnes et dans les villes. Les vélo-rickshaws sont les taxis des pauvres et permettent de transporter deux passagers ; d’autres bicyclettes servent de magasins ambulants et croulent sous des marchandises ; d’autres encore sont de simples moyens de locomotion pour aller d’un village à un autre ou sont utiles aux paysans pour arpenter les rizières.

Près de la moitié des bicyclettes provient des usines de fabrication de la marque indienne Hero cycle. En 1956, cette entreprise construisait ses six cent trente-neuf premiers exemplaires. Trente ans plus tard elle entrait dans le « Guinness des records » comme le plus gros fabriquant de vélos au monde. Aujourd’hui, elle en produit dix-huit mille chaque jour. Robustes, ils n’ont qu’une vitesse, une large selle et une béquille fixée sur la roue arrière qui traîne souvent sur le bitume. Durant notre traversée de l’Inde, nous en avons vu des milliers.

Comme les motards, les cyclistes ont la manie de nous suivre. Qu’ils soient assez petits pour prendre le risque de se faire éclater les parties géniales sur le cadre à chaque coup de pédale, ou assez vieux pour laisser tomber une longue barbe blanche sur leur potence, les Indiens que nous dépassons nous suivent quasi systématiquement. Ce qui nous énervait au début a fini par nous amuser. Agrippés à leur guidon, ils nous suivent en grinçant des dents et pédalent avec frénésie pour nous redoubler avec satisfaction. Malheureusement pour certains, leur vélo usé par des milliers de kilomètres ne permet pas de telles folies et la chaîne déraille à la première accélération. Nous les redoublons alors en les saluant courtoisement. Aux abords des villes, c’est parfois un véritable peloton qui nous suit. Comme dans une course cycliste, ils jouent des coudes, appuient vigoureusement sur les pédales pour nous approcher au plus près et nous doublent quand ils le peuvent. On les entend nous suivre dans un vacarme de métal rouillé, de grincements de chaînes, de roues voilées et de garde-boues dévissés. Ils en oublient les fardeaux installés sur leurs porte-bagages : cousine ou épouse (qui sont parfois l’une et l’autre), lourd fardeau ou jeune fille (qui sont souvent équivalents), pots à lait, sacs de riz, cruches d’eau, bonbonnes de gaz. L’un d’eux en a même oublié son pied-bot, alors qu’un autre a dû faire demi-tour après s’être aperçu de son excès d’enthousiasme.

Les plus téméraires portent des attaques. Le buste droit, ils nous dépassent avec fierté, avant de ralentir quelques mètres plus loin, à court d’énergie. Chaque fois qu’un Indien nous double, nous estimons sa « durée de vie » avant d’être rejoint : cinq cents mètres, un kilomètre maximum. Ils nous déçoivent toujours en tenant très rarement plus de deux cents mètres. Il nous arrive parfois de les imiter. Lorsque l’un d’eux nous provoque trop fièrement, je le poursuis et, arrivé à sa hauteur, je le regarde fixement. Fatigué, il ralentit ; je fais de même. Il s’arrête ; je m’arrête, et les bras croisés, je le regarde aussi fixement que si j’étais moi-même indien.

Certains sont conscients du combat inégal dans lequel ils se lancent. Un jour alors que je double un vieillard pour la deuxième fois, celui-ci me supplie de ne pas me mettre en danseuse pour rester à égalité :
« Seat down please, seat down please ! » me lance-t-il en me faisant signe de m’asseoir.
Je m’assois mais cela n’y change rien, il restera derrière moi dépité.

Leur comportement est différent en rase campagne. Quand nous les dépassons simplement en raison de notre rythme plus soutenu que le leur, ils accélèrent la cadence et nous suivent durant de longs kilomètres. À l’approche de leur village de destination, ils portent l’estocade finale. Comme les divertissements sont plutôt rares, je me prends souvent au jeu et me mets en chasse pour les vaincre à la manière d’un champion cycliste. Dans la campagne près de Khajurâho, un adolescent se montre particulièrement accrocheur. Comme nous le doublons une première fois, il réplique en nous devançant à nouveau puis pédale devant nous pendant plusieurs kilomètres. N’aimant pas avoir un vélo en point de mire pendant trop longtemps, nous nous arrêtons pour manger quelques fruits et biscuits. Notre concurrent du jour s’arrête et nous attend. Comme il ne se décide pas à repartir, et qu’il nous est impossible d’être aussi patients qu’un Indien, nous enfourchons à nouveau nos vélos après quinze longues minutes d’attente. Le jeune homme reprend la route derrière nous, nous laisse prendre de l’avance puis nous double avec entrain en nous lançant un good bye condescendant. Il pédale avec acharnement alors qu’il approche de son village. Vexé et aussi joueur, je me lance à sa poursuite et je le dépasse sur sa ligne d’arrivée en lui lançant un hello narquois. Il est battu à plate couture à domicile, humilié devant ses amis spectateurs du sprint final et visiblement très amusés.
Imperturbable, Marion continue son petit bonhomme de chemin et me retrouve un peu plus tard. Elle ne se prête pas souvent à ces enfantillages et préfère conserver son énergie à d’autres fins plus utiles. Cela dit, il lui arrive parfois de se prendre au jeu, notamment lorsque le nombre de poursuivants devient insupportable. Quand tout ce monde lancé à nos trousses l’irrite je lui demande :
« On met les gaz ? »
Ce à quoi elle répond :
« On met les gaz ! »
Le peloton se disloque en quelques secondes et chacun retrouve son rythme de croisière, loin derrière les cyclovoyageurs de passage.

Le jeu peut parfois être dangereux car certains, plus opiniâtres, mettent de l’ardeur à l’ouvrage. Nous avons déjà pédalé durant cent trente kilomètres dans la journée et roulons à 20 km/h, notre vitesse de croisière. Soudain, un adolescent nous suit et cette fois-ci c’est Marion qui accélère la première pour mener le train à 32 km/h. Imperturbable le jeune homme s’accroche avec une obstination à la limite de la provocation. Une course poursuite épique est lancée ; elle va se dérouler sur cinq kilomètres. Là, un compère de notre poursuivant prend le relais et, grisé par l’espoir d’une victoire, porte une attaque. Notre compteur affiche 36 km/h et il pédale maintenant comme un forcené. Il abandonne finalement la partie quelques centaines de mètres plus loin. Nous le saluons une dernière fois en lui cachant notre fatigue ; les muscles de nos jambes sont brûlés par l’excès de toxines. Ces deux-là auraient mérité la palme de la persévérance. Grâce à eux nous sommes arrivés plus tôt que prévu à Varanasi.

On ne peut pas faire plusieurs choses en même temps sur les routes de ce pays. Un moment d’inattention peut conduire à des accidents où que l’on soit, sur une grande route ou une piste, en rase campagne ou dans une ville. On n’a jamais su si cet homme, qui un jour nous avait suivi était trop absorbé par la contemplation de nos vélos ou par les fesses de Marion. Toujours est-il qu’il en a oublié de regarder la route et a fini sa course dans un autre vélo à grand fracas de roues et de garde-boues brisés. En Inde, un vélo garé sur la chaussée est une banalité parmi d’autres. Ce cycliste aurait pourtant dû savoir qu’entre vouloir satisfaire sa curiosité ou pédaler, il faut choisir…

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