Chapitre 51 : Là où nos mondes se séparent (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

L’Inde est pleine d’étrangers qui tentent de comprendre ce pays. Il est inutile d’essayer… L’Inde est au-delà de cela, pour tout ce que vous dites, l’inverse est également vrai. C’est riche et pauvre, spirituel et matériel, cruel et gentil, colérique mais pacifique, et intelligent mais stupide. C’est tous les extrêmes. L’Inde défie la compréhension… Sarah MacDonald.

La légende dit que la déesse Gangâ est descendue des hauteurs célestes pour laver les hommes de leurs péchés. Elle fut interceptée dans sa chute par la chevelure de Shiva qui protégea ainsi la terre de la puissance des flots. Le Gange est ainsi né et les croyances hindoues affirment que ses eaux purifient les corps et libèrent les âmes des défunts . Plusieurs sites sacrés jalonnent ses berges mais le plus important est sans conteste la ville de Varanasi. Anciennement Kashi puis Bénarès, elle s’étale le long du Gange où des milliers d’hindous viennent se purifier chaque jour.

Les yeux fixés sur « la chevelure de Shiva », je rêve à cette puissance tranquille qui s’écoule de l’Himalaya au golfe du Bengale depuis des temps immémoriaux. Je pense en même temps à la longueur du trajet que nous avons parcouru et contemple avec gratitude les vélos soigneusement rangés sur la terrasse. Ils nous ont portés jusqu’ici sans trop protester malgré les routes cabossées, les pistes cahoteuses et les caresses brutales des milliers de mains d’inconnus. Attiré par le fleuve, je décide d’aller me promener le long des ghâts. Les constructions colossales destinées à contenir le Gange (qui s’élève plus de six mètres au-dessus de son niveau actuel en période de mousson) s’étendent bien au-delà de mon regard. Ici plus qu’ailleurs je sens le sang couler dans les veines du peuple.

Depuis notre hôtel, je descends le Pandey Ghât, reconnaissable à ses marches particulièrement enduites des bouses des bufflonnes parquées juste au-dessus. En bas, des jeunes Européennes s’exercent au yoga en faisant face au fleuve. Leur shirshāsana, posture sur la tête, intéresse beaucoup les Indiens, curieux comme à leur habitude de contempler à loisir de tels postérieurs étroitement moulés dans des caleçons à la mode occidentale. À leur droite, des hommes lavent leur linge sale dans les eaux du fleuve. Ils frappent les tissus sur des dalles de pierre puis les étendent sur des fils ou sur les marches, en priant le dieu de la propreté (s’il existe) qu’aucune chèvre ne vienne les piétiner. Je suis stupéfait de constater qu’ils parviennent à faire ressortir des eaux du Gange des draps et maillots de corps étincelants de propreté. Car si le fleuve est pour eux symbole de la pureté, pour nous Occidentaux il représente surtout un dépotoir à ciel ouvert. Des études ont montré que chaque jour quatre cents restes de cadavres humains y sont déversés ainsi que neuf mille carcasses d’animaux . Mais la plus grande pollution provient des déchets urbains et industriels. Sur les trois milliards de litres d’eaux usées déversés chaque jour dans le fleuve, seulement 20 % sont traités. Au XIXe siècle, Mark Twain écrivait qu’« aucun microbe qui se respecte ne saurait vivre dans une eau pareille ». Depuis, les choses n’ont fait qu’empirer et des analyses effectuées en 1986 ont révélé un taux de coliformes fécaux de 1,5 millions d’unités par décilitre, soit trois mille fois plus que la limite recommandée par l’Organisation mondiale de la santé pour une baignade sans danger. Le gouvernement a déjà financé plusieurs programmes de protection des eaux du Gange, en vain. En 2008, l’association WWF a classé le Gange parmi les dix rivières les plus menacées au monde. Face à ce constat, un nouveau programme appelé Clean Ganga a été lancé pour l’assainir d’ici 2020. Il en coûtera deux milliards d’euros et le résultat n’est pas garanti.

Je laisse les hommes laver leur linge et décide d’orienter ma promenade vers le nord, où se trouvent les ghâts les plus animés. Des jeunes jouent au badminton et tentent de séduire des Japonaises par des smashs ou des amortis. Quelques mètres plus loin, un homme enduit de cirage une barque en construction. Il applique délicatement le produit avec ses doigts et inhale en même temps des fumées envoyées par ses voisins frileux qui se réchauffent en brûlant des sacs en plastique apportés par une balayeuse. Deux chiens galeux se reposent à l’ombre d’une bâche tendue pour se protéger du soleil, à croire que seul cet astre est nocif. Plus bas dans le Gange, un bateau à moteur croise une barque où un homme remonte le fleuve à la pagaie avec deux touristes à son bord. Ceux-là ont certainement dépensé cinquante à soixante roupies chacun pour une excursion d’une demi-heure. Une misère pour les uns, une fortune pour les autres.
Je poursuis ma balade en slalomant entre les bouses de vaches qui ont échoué sur les marches tels des obus et je croise un sâdhu. Ces illuminés (le terme correspond à ce qu’ils recherchent) vivent dans une démarche de renoncement. Généralement vêtus d’une robe couleur safran, ils arpentent les pays avec une sébile pour demander l’aumône. S’ils ne possèdent rien c’est pour atteindre le monde de la réalité divine et échapper enfin au cycle des renaissances. À Varanasi, ce sont souvent des faux sâdhus, des charlatans qui accostent les touristes en leur demandant dix roupies pour chaque photo prise d’eux. Je passe mon chemin sans leur répondre.

Une odeur nauséabonde parvient à mes narines. Peints sur des murs des bâtiments monumentaux surplombant les ghâts, des dessins aux couleurs vives me font penser aux Simpsons. À leurs pieds, deux hommes sont accroupis, leur dhôti (habit constitué d’une pièce rectangulaire de coton nouée à la taille) relevé. Leur urine se mêle aux excréments d’autres confrères venus déféquer ici quelques minutes plus tôt. Comme la flaque immonde s’écoule en direction du Gange, quelques personnes ne manquent pas d’y marcher pieds nus. En contrebas, des Indiens ont entrepris de se purifier dans le fleuve. Seulement vêtus d’un caleçon, des hommes s’immergent cinq fois après avoir effectué une salutation au soleil. Ils doivent ensuite boire une gorgée du Gange, mais ils sont de moins en moins nombreux à s’y risquer ; il n’est plus du goût de tous les hindous d’avaler des millions d’Escherichia coli alors qu’il est préconisé de faire bouillir l’eau dès qu’un seul de ces coliformes est détecté. Pour l’un d’eux, c’est également l’heure de la toilette. Il se savonne de la tête aux pieds avant de se rincer puis de se laver les dents. Un groupe de femmes se purifie plus loin. Comme elles ne peuvent dévoiler leur corps, elles se lavent en sari. Navaroze écrivait que « le fleuve Gange semble être la parfaite illustration d’une religion qui exige de ses fidèles mille rites pour se purifier, mais laisse sa matière dégénérer ». Tous les Indiens se lavent là où je me salirais. Ils s’immergent dans une eau que je n’ose même pas toucher. Pire, certains la boivent. J’ai beau penser à Nietzche qui disait que « ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », l’idée de me baigner dans le Gange me répugne.

La foule se densifie. Sur ma gauche, un temple a été édifié à l’honneur de Hanuman, le dieu à tête de singe qui a apporté dans ses mains l’Himalaya auprès de son père pour pouvoir le soigner. Un brahmane chante quelques paroles en tapant des mains, repris en cœur par une dizaine de fidèles. À présent les marches sont occupées par un grand nombre d’Indiens bavardant ou préparant leurs offrandes. D’autres se font raser cheveux, barbes et aisselles avec toute la délicatesse qui leur est propre, c’est à dire sans grande précaution. Des enfants disposent quelques bracelets ou autocollants sur leur étalage en bambou et attendent les clients.
Je suis maintenant au Dasaswamedh Ghât, le ghât principal. Des dizaines de marches mènent du Gange recouvert de barques jusqu’aux ruelles commerçantes de la ville. Sur un large replat, des hommes se tiennent derrière leur étalage où sont disposés des noix de coco, des fleurs et des bidons en plastique. Les deux premiers éléments sont utilisés pour les offrandes ; les bidons servent à rapporter chez soi quelques litres ou centilitres de l’eau sacrée. Plus haut, une rangée de mendiants attend sur les marches que d’autres hindous aient besoin d’améliorer leur karma en leur faisant l’aumône. Au milieu de tout cela, quelques vendeurs ambulants proposent des produits de piètre qualité. Celui qui m’accoste voudrait que je lui achète un poussin en plastique jaune vif qui contraste avec la spiritualité des lieux.

Comme la foule est plus nombreuse, les affaires vont bon train et on ne cesse de me solliciter :
« Excuse me, boat ? » me propose un Indien pour une excursion en bateau.
« No.
– Good price. One hour : one hundred roupies.
– No, thank you.
– And hashish ? Good price ! »
Un peu plus loin, c’est au tour d’un garçon âgé d’une dizaine d’années :
« You need postcards ?
– No.
– Five roupies : one postcard. Good price ! »
Puis un sâdhu :
« Photo ?
– No.
– Ten roupies : one photo. Good price ! »
Et enfin un jeune homme :
« You need massage ?
– No.
– Ten roupies : one massage. Good price ! »

Le Dr. Rajendraprasad Ghât est semblable au précédent. La foule se presse dans un mélange étonnant de couleurs vives. Protégé du soleil sous un large parasol, un brahmane installé sur une estrade de pierres attend ses fidèles. Durant de longues minutes, j’observe le rituel qui consiste à retirer de l’argent à des pauvres gens en échange d’une pûjâ (prière). Il fait maintenant face à six femmes vêtues de magnifiques saris. Les offrandes vont bon train ; elles lui apportent du riz et de l’argent. Le saint homme prend garde de vérifier les premières roupies que chaque femme lui tend. Avec l’eau du Gange, il asperge ensuite leurs mains jointes en marmonnant quelques mantras. Je me demande si ce n’est pas le billet de dix roupies qu’il bénit plus que les pauvres gens qui le lui donnent.
Les femmes se lèvent, le brahmane compte l’argent gagné. Cent roupies la prière, voilà un métier plus lucratif que de transporter à la pagaie les touristes sur les eaux du Gange. Il convient juste de ne pas être trop scrupuleux pour soutirer, avec la bénédiction des dieux, de l’argent si durement gagné par des indigents. Les hindous sont tellement croyants qu’ils n’hésitent pas à jeter leurs dernières économies contre une pûjâ, quitte à ne pas manger durant plusieurs jours. Selon leurs croyances, s’ils sont pauvres aujourd’hui c’est qu’ils n’ont pas assez donné dans leur vie précédente. Alors les miséreux se saignent souvent pour obtenir des faveurs ou des bénédictions par l’intermédiaire des brahmanes. Ce sont justement eux, entre autres, qui ont instauré les castes, un système capitaliste qui implique que chacun reste à sa place : tu nais pauvre, tu resteras pauvre car les dieux en ont décidé ainsi. Une manière de justifier les inégalités sans que personne n’ait rien à y redire. Chacun est convaincu qu’il est impossible de changer son destin du fait de son appartenance à une caste. Un intouchable sait qui il est avant même d’être né et qu’il en sera ainsi toute sa vie. C’est écrit et il n’y a rien à faire, si ce n’est accepter sa destinée et tenter de survivre.
La place étant libre, des hommes s’avancent et déposent quelques pièces au pied du brahmane. J’éprouve de la peine pour ces malheureux qui s’empressent de donner leurs économies en échange d’une prière. Combien d’heures ont-ils travaillé, eux ou leur femme, sous le soleil ardent de leur campagne pour gagner ces quelques billets ? Combien de jours de privation cela va-t-il leur en coûter ? Ce serait pourtant bien inutile de leur exposer mon point de vue, tant ces croyances font partie de leur vie. Je me contente simplement de les regarder avec compassion.
Plus tard, comme aucun dévot ne vient, notre « saint homme » alpague un touriste japonais. Contre dix roupies, il lui propose de lui appliquer sur le front le troisième œil, un petit rond rouge. « Dix roupies pour un bon karma. Good price ! » lui dit-il. Je me demande s’il améliore le sien en agissant de la sorte.
Sur les ghâts, brahmane doit être le commerce le plus lucratif.

Dans des effluves d’urine, trois gendarmes surveillent attentivement les lieux : les yeux plongés dans leur journal, ils attendent que la journée s’écoule. Je passe devant eux puis traverse un replat où des jeunes jouent au cricket et où des adultes réparent une barque. Ici, sur les berges terreuses, les vaguelettes du Gange déposent des monceaux de détritus. Les colliers de fleurs et les noix de coco viennent s’échouer au milieu des sacs et bouteilles en plastique. Un homme, accroupi sur ses talons, deux bâtons d’encens dans les mains, débite des mantras à grande vitesse. Les jeunes contestent le dernier point du cricket. Je traverse encore quelques filets d’eau brunâtres et continue sur des ghâts plus paisibles. Les mêmes scènes se reproduisent : barques, linge, yoga, sâdhu, dix roupies, good price, urine, cricket, brosse à dents. Je croise aussi quelques vaches parties en balade, probablement en quête de quelques offrandes à se mettre sous la dent.

Le vent vient du nord ce matin. Il m’apporte maintenant les effluves de chairs brûlées du Manikarnika Ghât qui se distingue par l’accumulation colossale de bois. L’hiver n’est pas rude à Varanasi et ce n’est pas pour chauffer les maisons. Il s’agit du lieu de crémation le plus important et le plus sacré de toute l’Inde. Les hindous qui se font incinérer ici sont persuadés d’atteindre directement le moksha. Jours et nuits, les hommes de la caste des doms brûlent les corps des défunts sensés échapper au cycle des réincarnations. Il n’y a ici que des hommes car les larmes des femmes empêcheraient la libération de l’âme.
Devant moi passent quatre hommes qui transportent un corps sur un brancard de bambous. Il est enveloppé d’un tissu blanc et d’un autre en soie orangée. Un collier de fleurs de la même couleur est posé sur le haut du corps. Après avoir été immergé dans le fleuve, il est placé sur un bûcher dont le bois a été pesé au préalable pour en calculer le prix. Dans quelques heures, il n’y aura plus que des cendres… si la quantité du combustible achetée par la famille est suffisante. Je regarde un corps dont les pieds se font grignoter par les flammes. La tête dépasse aussi à l’autre extrémité du bûcher et quelques instants plus tard le crâne explose dans un claquement sourd : l’âme s’envole. À côté, la crémation est terminée et les doms nettoient les foyers avant d’accueillir le prochain défunt. Sept hommes attendent de pouvoir récupérer les cendres. Au milieu de tout cela, un Japonais se fait expliquer tous les rouages du métier par un jeune homme. Il est dit qu’il est interdit de filmer et photographier le lieu. Mais moyennant quelques roupies, tout peut s’arranger. Comme partout, l’argent a tous les droits. Autour d’eux, des chiens rodent à la recherche de quelques morceaux de chair rôtie. À en croire leur aspect rachitique, les corps doivent être bien consumés dans ce ghât. Ce n’est pas le cas partout. En effet, il faudrait entre deux cents et trois cent cinquante kilos de bois pour brûler un corps. Le santal est le meilleur mais aussi le plus cher. Il peut se monnayer jusqu’à deux cents roupies le kilo. Ceux qui ne peuvent pas s’offrir un bûcher à quarante mille roupies saupoudrent simplement le corps de leur défunt de quelques copeaux de bois de santal et utilisent d’autres essences moins onéreuses. Plus au sud, d’autres familles ont recours à l’incinérateur électrique pour éviter qu’un surplus de restes humains soit jeté dans les eaux du Gange. On nous dit qu’il est en panne depuis trois mois, le gouvernement n’ayant pas l’argent nécessaire pour le faire fonctionner. Ainsi, des corps à moitié calcinés se mélangent à ceux immergés dans les eaux sans crémation, c’est-à-dire, ceux des femmes enceintes, des personnes décédées de la lèpre, des enfants de moins de dix ans et les sâdhus. Le Gange charrie tous ces corps jusqu’au Golfe du Bengale et, accessoirement, jusqu’au nirvana.

Je décide de faire demi-tour après une balade de deux heures. Ce temps passé sur les marches de Varanasi me permet de répondre à beaucoup d’interrogations et d’incompréhensions accumulées durant les deux derniers mois. En revenant sur mes pas, j’ai l’impression d’effleurer les marches qui me portent. À l’instar des bougies posées sur les eaux du Gange, je flotte, je glisse le long du fleuve sacré. Je n’ai pas l’impression de faire partie du décor. Les gens s’activent autour de moi sans que je semble exister. Cette sensation me replonge dans mes souvenirs d’hôpital en 1997 où, ayant fait l’« expérience de mort imminente », je volais par monts et par vaux, invisible, rapide, souple… intouchable.
« L’étranger a la même place que les Dieux » nous a-t-on souvent dit. Peut-être est-ce finalement vrai. Je survole les ghâts et les observe comme si ma chair n’y était pas. Là-haut, je prends soudainement conscience de l’abîme qu’il existe entre les Indiens et le reste du monde (ou du moins ce que j’en connais). Non pas un abîme économique, chiffré par le cours des roupies et les ventes d’automobiles. Non, il s’agit d’un gouffre spirituel. Nous n’évoluons pas dans le même monde. Alors que nous passons notre vie à la rentabiliser avant notre mort, à essayer de profiter de chaque instant en nous disant qu’elle est trop courte pour être gâchée, les hindous de leur côté vivent avec pour seule obsession d’améliorer leur karma en vue d’une meilleure réincarnation. Les croyances transportent ces « fous de dieux » sur une autre planète, dans une dimension où l’imaginaire domine le réel. C’est d’ailleurs le rôle du tilak, ce rond rouge apposé sur le front entre les deux yeux. Le troisième œil de la connaissance permet de voir la réalité au-delà des apparences. Même si un brahmane me l’appliquait moyennant dix roupies, je ne verrais pas tout ce qu’ils sont sensés voir. Pour saisir ce qui se passe autour de moi, je pourrais m’approcher d’un sâdhu ou d’un brahmane, et leur demander la signification de chacun des gestes et rites que j’observe. Ce serait vain. Il faut plusieurs vies pour comprendre cette religion. D’ailleurs, je les soupçonne d’avoir inventé la réincarnation dans ce but, pour donner la chance à tous d’en comprendre les fondements. Elle est venue d’Iran apportée par des tribus aryas et compte trois millions de divinités. Il est bien difficile de se retrouver dans cette grande orgie divine, étant donné que chaque groupe a son dieu et le vénère comme il l’entend par des offrandes, des prières, des chants et des rites différents. Dominique Lapierre écrit dans Cette nuit la liberté que « la religion est une jungle si complexe que seuls quelques saints hommes ayant consacré leur vie à son étude peuvent y voir clair ».
J’ai souvent pensé que la religion fait plus de mal que de bien. Depuis les croisades meurtrières menées par les chrétiens jusqu’au conflit israélo-palestinien, je n’y vois que des interprétations fallacieuses qui ont conduit à des génocides au nom des dieux. Comme Marcel Mouloudji qui était « catholique par (sa) mère, musulman par (son) père, un peu juif par (son) fils (…), athée, oh, grâce à Dieu », je me suis toujours senti très éloigné des dogmes qu’utilisent abusivement les « hommes de Dieu », au nom du Tout-Puissant. Le gouvernement iranien, les papes du Moyen-Âge, les dirigeants israéliens ou les extrémistes musulmans, pour ne citer qu’eux, ont manipulé les populations pour asseoir leur pouvoir. Malgré tout, peut-on essayer de penser que la foi soutient les plus malheureux ?

On peut penser qu’elle permet à tous ces parias rencontrés sur les trottoirs de Chennai ou de Varanasi de supporter leur pauvreté. Nous avons côtoyé une profonde misère durant notre traversée de l’Inde et en arrivant à Varanasi, le sentiment de paix qui règne sur les ghâts pourrait me faire approuver la thèse selon laquelle des croyances aussi assurées que celles des hindous peuvent sauver des millions de miséreux. En effet, ce n’est pas la pauvreté qui rend les gens dangereux mais le désespoir. Si les Naxalites terrorisent une partie de l’Inde, c’est qu’ils sont désespérés de voir le gouvernement les abandonner à leur sort sans se soucier d’eux. Or, en vénérant leurs Dieux, les hindous des castes inférieures vivent dans l’espoir d’une vie meilleure. « Il n’y a de bien en cette vie que l’espérance d’une autre vie » écrivait Blaise Pascal. L’obsession qu’ils ont à vouloir améliorer leur karma les aident à oublier les conditions dans lesquelles ils vivent. Le « troisième œil » leur permet de voir au-delà de leur misérable enveloppe, au-delà de la crasse dans laquelle ils vivent, au-delà de la douleur qu’ils supportent. Même si le Gange est scientifiquement dangereux et contaminé, il reste encore pour eux le fleuve purificateur et ils continueront d’y laver leurs péchés. Ils portent le même regard sur ce fleuve immonde que sur leur vie. Elle serait insupportable pour nous Occidentaux, eux s’en accommodent en la percevant autrement, comme une simple enveloppe contenant leur âme prête à s’envoler vers le moksha. Ils doivent donc continuer à adorer leurs Dieux pour améliorer leur karma  et, comble de malédiction, ils ne doivent pas mettre fin à leurs jours sous peine de ne jamais pouvoir atteindre leur but spirituel. Alors les hindous vivent sur terre sans revendication, sans protestation, sans esprit critique quant à leur héritage et leurs conditions de vie.

Il est cependant intéressant de formuler le problème à l’envers. Sans l’hindouisme, y aurait-il autant d’indigents en Inde ? La religion permet-elle de soulager les miséreux ou est-elle au contraire responsable de leur pauvreté ? De tous les auteurs que j’ai pu lire durant mon séjour dans ce pays, Marc Boulet doit être celui qui s’est le plus profondément immergé dans la vie des plus misérables. Contrairement à Sarah Macdonald qui a passé une année en tant qu’expatriée à New Delhi, aux cyclistes comme Damien Artero et sa compagne Delphine qui ont sillonné le pays sur leur tandem, ou encore à Dominique Lapierre qui a longtemps vécu en Inde, Marc Boulet s’est mis dans la peau d’un Indien, et pas n’importe lequel. Il est sorti de son enveloppe de riche Occidental pour vivre comme un intouchable parmi les intouchables. Il a dormi comme un chien dans la gare de Varanasi et demandé l’aumône sur les ghâts. Même si son expérience n’a duré que six semaines, elle lui a permis d’être confronté au plus près et sans aucun filtre à la violence de la société hindoue : le passage à tabac de miséreux par des policiers, la pauvreté la plus crue, le mépris le plus total. Il a tiré les conclusions de son expérience et écrit ceci : « la tolérance indienne dont les Occidentaux parlent n’est qu’une profonde indifférence pour le sort d’autrui et cette société est sans doute la plus violente de la terre. Les puissants traitent les pauvres comme des esclaves. À l’opposé, la plus extrême misère et la soumission des individus explosent soudain en violence totale, irraisonnée ». Selon lui, c’est justement la religion qui est responsable de tant de violence en Inde. « L’absence de droits de l’homme naît du castéisme et donc de l’hindouisme. Un système social d’hommes et de sous-hommes qui empoisonne l’Inde sous couverture de la religion, de Dieu. Les Occidentaux n’y voient que du feu. Ils combattent à juste titre le racisme et l’antisémitisme dans le monde, mais ils posent un regard indulgent sur le castéisme et considèrent qu’il appartient au patrimoine culturel indien, tel le Tâj Mahal (…). Cette excuse culturelle m’horripile. On pourrait pardonner de même l’antisémitisme en racontant que ça fait partie du patrimoine européen. On peut toujours tout justifier (…). Je n’ai plus peur des mots. Le castéisme est un système ségrégationniste, tout comme l’apartheid en Afrique du Sud. Aussi ignoble, aussi condamnable. On est balayeur et laitier en Inde comme on est noir et métis en Afrique du Sud (…). L’expression « droits de l’homme » n’a aucun sens en Inde. C’est un concept moral fondé sur le respect mutuel entre les citoyens, un concept égalitaire impossible à greffer sur la société hiérarchique hindoue. » (1)

Finalement, après seulement quelques semaines passées dans la peau d’un intouchable, Marc Boulet en conclut que son « existence est inutile (…), sans valeur et sans droits ». Des millions de parias « sous-vivent comme des chiens ou des porcs », avec pour seul espoir d’avoir une autre vie, meilleure si possible. Selon Johann Wolfgang von Goethe, « une vie inutile est une mort anticipée » et les croyances qui fabriquent des sous-hommes les conduisent en réalité à leur perte. Ils sont morts avant d’être nés et ces croyances leur interdisent de se rebeller, de lutter pour leurs droits, pour une justice ou pour une meilleure répartition des richesses. Le système des castes instauré par les élites a pour conséquence de maintenir des millions d’individus dans des conditions de vie inimaginables pour nous Occidentaux. Je ne vois là aucune valeur à l’hindouisme, aucune sagesse. Cette religion est au service des riches. Les brahmanes sont des satrapes qui ne font preuve d’aucune magnanimité envers les miséreux qu’ils maintiennent dans la boue et la souffrance. Le sort des femmes n’est qu’un volet de leur cruauté ; celle réservée aux intouchables en est une autre. Comme Marc Boulet, je contredirais les Occidentaux qui affirment que « les Indiens sont tolérants et non violents ». La société indienne est en réalité cruelle et inique et l’expérience que nous y avons vécue ne me réconcilie pas avec les religions. Elle offre certes de bons côtés et nous avons bénéficié très souvent d’un accueil remarquable. Mais tant d’autres choses nous paraissent intolérables qu’il serait injuste de ne pas en parler. Comme nous remercions les Indiens pour leur gentillesse à notre égard, nous critiquons leur cruauté envers les plus pauvres et les femmes. Plus que jamais je me sens à ma place en étant athée.

Tout ce qui depuis deux mois m’avait parut étrange et irrationnel, comme le fait de se baigner dans une eau si sale et d’en boire une gorgée, de faire des offrandes alors que la nourriture manque, de prier avec autant de ferveur ; l’ensemble de leurs comportements, qui les rend à la fois insupportables et terriblement attachants, tout cela trouve une réponse sur les bords du Gange, à Varanasi. Dans cet endroit où la mort côtoie la vie avec une puissance inégalable, je prends réellement conscience qu’un monde nous sépare et toutes mes questions, mes interrogations et mes incompréhensions trouvent subitement un éclairage. En marchant sur les ghâts, je sens qu’il existe des forces que nous autres Occidentaux ne pouvons ni appréhender ni comprendre. Elles nous séparent de ce peuple à tel point qu’il me paraît difficile d’être un jour rassemblés. C’est aussi le sentiment d’Olivier Germain-Thomas qui écrivait dans Le Bénarès-Kyôto « que le fossé ne sera jamais comblé ».
Or, plus on comprend les choses et plus il est facile de les tolérer. Je ne cherche pas à justifier notre comportement envers les Indiens durant les deux mois déjà passés chez eux, mais je réalise aujourd’hui qu’il ne pouvait pas en être autrement. Nos cultures respectives sont tellement différentes qu’il nous a été impossible de nous adapter à ce pays. Peut-être faut-il se déconnecter radicalement pour être réceptif à tant de différence. Mais accepter tant de violence culturelle peut avoir de graves conséquences. À trop vouloir se mélanger à eux, certains touristes sont profondément affectés. Régis Airault, psychiatre au consulat français de Bombay, a vu passer beaucoup de compatriotes dans son cabinet. « Des personnes jusque-là indemnes de tout trouble psychiatrique éprouvent soudain un sentiment d’étrangeté et perdent contact avec la réalité.(2) »  Ils ont fini par perdre pied et doivent être rapatriés d’urgence en France. Ils sont victimes d’hallucinations pouvant aller jusqu’à de profonds délires. « Plongés sans repère dans un tourbillon de misère, de surpopulation, d’images et de lieux inconnus, on n’y comprend plus rien. Ces moments d’angoisse intense se teintent parfois de somatisations (plaintes corporelles) ou de sitiophobie (peur d’attraper une maladie). D’autres personnes peuvent présenter un état d’euphorie avec un sentiment de toute-puissance, ou au contraire un tableau dépressif avec idées de ruine. »
Le « syndrome indien » est communément répandu et imprévisible. Rien ne nous prépare à ce pays et il est légitime, voire conseillé, de s’en tenir écarté quitte à passer à côté de beaucoup de choses. Quoi qu’il advienne, il faut sûrement revenir à plusieurs reprises pour commencer à y comprendre quelques petites choses. Mais est-ce vraiment possible ? Pour citer à nouveau Olivier Germain-Thomas, disons qu’« une des méthodes consiste à regarder un escalier en spirale après avoir bu trois whiskies. Ensuite, on se demande : que veut dire comprendre l’Inde ? »

En revenant à mon hôtel, je m’aperçois qu’un seul élément manquait au décor décrit dans ce chapitre. Lorsque le soleil est suffisamment haut dans le ciel pour que les enfants soient réveillés, on peut observer d’étranges oiseaux. Reliés à la terre par un fil presque invisible, les cerfs-volants dansent au gré du vent. Eux aussi doivent avoir une belle vue de là-haut, à mi-chemin entre le monde des hommes et celui des dieux. Le fait de changer de perspective permet d’observer les choses différemment. Peut-être me faudrait-il être là-haut pour que, après des heures d’observation et d’écoute, je puisse comprendre ce qui lie ce peuple à leurs trois millions de divinités.
Dans une autre vie, peut-être. En ai-je vraiment envie ?

(1) Marc Boulet, Dans la peau d’un intouchable, Seuil, 1995.

(2) Régis Airault, Fous de l’Inde, Payot, 2005.

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