Chapitre 52 : Anachronisme au pied de l’Himalaya


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

Disponible dans la boutique

Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Si chaque sentier mène à une route, l’inverse peut aussi être vrai. L’asphalte qui nous portait si bien jusqu’ici disparaît d’un seul coup et laisse place à un chemin défoncé. Des cailloux de grosse taille jalonnent la piste et nous obligent à mettre pied à terre. Dans tous les cas, la pente devient trop raide pour que nous puissions rester sur nos deux machines ; tellement pentue que nous devons être deux pour pousser chaque vélo. Il n’y a pas de doute, nous quittons la plaine pour la montagne. Pendant trois jours, suant et soufflant, nous progressons péniblement. Le mal d’altitude nous gagne et nous épuise. Nous sommes pourtant certains que nos efforts seront récompensés en haut du col. En dépit de la difficulté, nous refusons de faire demi-tour et nous nous obstinons à gravir la montagne par la voie la plus courte.
La joie nous récompense de nos efforts lorsque nous parvenons au sommet perché à 4 000 mètres d’altitude. Subitement, le décor, surréaliste, nous enthousiasme. Devant nous, la piste sinueuse débouche sur une large plaine inondée par un lac d’un bleu intense. Lisse, il tranche avec la montagne dénudée dont il lèche les pieds. D’une puissance majestueuse, le roc s’élève à 6 000 mètres d’altitude. Son sommet baigne dans un ciel d’une pureté inégalable. Alentour, les collines creusées de profondes ravines donnent au paysage un caractère de très grande aridité. Nous sommes loin de l’humanité, quelque part, perchés sur un plateau mystérieux. Pourtant, il y a bien un village avec une poignée de maisons et un temple bouddhiste, mais ces traces humaines se confondent si bien avec les paysages qu’elles semblent ne pas exister. Sur les berges du lac, une poignée de yacks broute l’herbe rase. Les faibles ondulations de leur fourrure flottant au vent donnent l’impression que cet endroit vit au ralenti. Un vieillard est assis près d’une maison. Son visage est marqué par des rides comparables aux crevasses des montagnes alentours. Le temps a usé l’homme et pourtant son visage nous sourit. Il s’en dégage une profonde humanité et un bonheur intense, celui de vivre, tout simplement. À notre vue, il appelle sa fille Jamyang qui nous indique le meilleur endroit pour bivouaquer sur les berges du lac. Après tant d’efforts fournis, nous voulons savourer en tête à tête ce coin de paradis et nous nous éloignons sur un dernier sourire. Le rivage parfaitement plat nous accueille pour la nuit. Nous trouvons même un peu de bois pour cuisiner. Avant de nous engouffrer dans notre tente, nous délassons nos corps par un bain revigorant en contemplant la course du soleil. Avant de disparaître derrière le col que nous avons franchi, il embrase la montagne et l’habille d’une robe de soirée d’un rose léger. Après quelques pas de danse avec les derniers rayons du soleil, elle se cache dans la nuit et nous protège des mauvais rêves. Comment serait-il possible de mal dormir dans un lieu tel que celui-ci ?

Nous quittons cet endroit empreint de magie le lendemain matin après avoir encore respiré à pleins poumons les effluves de la liberté, le cœur émerveillé par tant de beauté. Plus le sentiment d’être loin du monde des hommes est fort, plus le retour à la réalité est brutal. Une chaleur torride nous brûle les yeux dans la descente menant à Široki Brijeg. Mostar n’est plus qu’à une vingtaine de kilomètres ; le rêve se termine. Nous n’étions pas au pied de l’Himalaya mais au cœur de la Bosnie-Herzégovine. Nous n’avons pas passé la nuit sur les berges d’un lac himalayen mais près du Blidinje jezero. La montée pour nous y rendre n’a pas duré trois jours mais seulement quatre heures, le col n’était qu’à 1 280 mètres d’altitude, la montagne Čvrsnica ne culminait qu’à 2 228 mètres d’altitude. Ce n’est pas le mal d’altitude qui nous faisait suffoquer mais la chaleur intense, les yacks ne sont que des vaches de race européenne, Jamyang se nomme en réalité Teresa et le temple bouddhiste n’est autre qu’une église. Malgré tout, ce jour-là, cet endroit sublime nous a enchanté le corps et l’âme. Nous avons été bercés par la magie des lieux. Des rêves d’évasion ont embelli notre nuit passée sur les bords du lac de Blidinje et nous ont transporté dix-mille kilomètres plus loin au pied de l’Himalaya.
C’était il y a six mois… Les deux visions se sont superposées et fondues l’une dans l’autre.

Chapitre précédent     Retour aux chapitres     Chapitre suivant

Commandez le livre et le DVD de notre voyage dans la boutique

Good’aventure (le DVD) : 15 euros
Nouvelles vagabondes (le livre) : 20 euros