Chapitre 54 : Cas de conscience (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

À un moment de leur histoire, l’intense et absolue aspiration mystique des Hindous vers l’Au-delà, leur éternelle quête de Dieu, devint si exclusive, si nihiliste, qu’ils commencèrent à négliger la matière. Les sages indiens se retirèrent de plus en plus dans les grottes des Himalaya, les ermites dans les forêts, leurs yogis perdirent tout intérêt pour cette enveloppe physique qui nous sert de corps et ils négligèrent notre bonne vieille terre. Navaroze, écologiste indien.

11 mars 2011. Alors que nous déambulons autour du temple d’or d’Amritsar, bercés par les chants des sikhs et le bruit des gamelles de la cantine attenante, un tremblement de terre de magnitude 9 sur l’échelle de Richter est enregistré au Japon. C’est le quatrième en importance dans l’histoire du pays. Le tsunami qui en découle est dévastateur. Plus de vingt mille personnes vont trouver la mort, engloutis par une vague de quatorze mètres de haut. Mais le pire est à venir. La station nucléaire de Fukushima Daiichi va subir de graves dommages. Ne pouvant plus être refroidis, trois des six réacteurs vont entrer en fusion, laissant échapper un énorme nuage radioactif ; trois cent mille personnes vont être évacuées. L’accident est classé au niveau 7 sur l’échelle internationale Ines. C’est la deuxième fois dans l’histoire du nucléaire que le dernier niveau est atteint (la première fois c’était en 1986 à Tchernobyl). L’histoire se répète.

Deux semaines plus tard, nous revenons à Delhi en survolant à nouveau les contreforts de l’Himalaya. Nous évoluons au-dessus des montagnes d’un blanc immaculé dont les pics acérés semblent menacer notre avion. Des glaciers creusent de longs sillons sinueux ; les profondes ravines rejoignent plus bas les vallées déneigées. La nature offre ici un spectacle unique, une beauté nue, un cadeau ! Devant une telle splendeur, les larmes me montent aux yeux. Nous avions longuement hésité avant de nous rendre au Ladakh. En cette saison, les routes sont fermées et l’avion est la seule manière d’y aller. Or, j’estime que c’est un crime d’utiliser ce moyen de transport pour un trajet aussi court. En effet, prendre l’avion pour séjourner une semaine seulement sur ces terres himalayennes suppose une consommation disproportionnée de kérosène. Nous avons tout de même décidé, non sans remord, d’accompagner Denis Lepoupon et sa famille pour installer des balançoires à Choglamsar. La perspective de partager une expérience forte avec les Tibétains l’a finalement emporté.
Bien sûr, l’actualité nippone me préoccupe. La tragédie de Fukushima pourrait bien préfigurer, voire continuer, l’entreprise d’autodestruction menée par l’humanité, telle que décrite par Yves Paccalet dans son livre L’humanité disparaîtra, bon débarras paru en 2006. Notre périple en Inde a amplifié mes craintes avec, par exemple, la déforestation et l’érosion qui s’ensuit, la prolifération des décharges jonchées de sacs en plastique difficilement destructibles, et les émissions inconsidérées de CO2. D’aucuns me reprocheront mon pessimisme, je pense que je suis seulement réaliste. Tout cela m’attriste.

Un voyage en Inde rend impossible l’insensibilité à la pollution. Nous l’avons côtoyée de façon très intime et avons été choqués par son ampleur. Pourtant, ce pays en voie de développement est moins pollueur que n’importe quel pays dit développé en matière d’émissions de dioxyde de carbone. Ramenées par habitant, elles sont relativement faibles comparées à celles des pays occidentaux. Aux États-Unis elles s’élèvent à dix-sept tonnes de CO2 par an et par personne, en France six tonnes, en Inde une tonne et demie. Mais alors que la courbe baisse lentement dans la majorité des pays occidentaux, celle des pays en voie de développement connaît une croissance terrifiante. Des études ont montré que les Chinois, qui n’émettaient « que » trois tonnes de CO2 par habitant en 2000, vont en émettre autant que les États-uniens à l’horizon 2017 (1). L’Inde suivra logiquement le mouvement et devrait doubler ses émissions en vingt ans. Aujourd’hui, elle est la cinquième plus grande consommatrice d’énergie dans le monde derrière les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne et cause déjà d’importants problèmes environnementaux. En 2002, Christiane Galus écrivait dans Le Monde qu’un « gigantesque nuage de pollution recouvre chaque année, d’avril à octobre, le sud de l’Asie, du Pakistan à la Chine en passant par l’Inde (…). Ce nuage polluant d’origine anthropique (issu de la combustion de bois de cuisson et de chauffage, des brûlis et de l’utilisation du fioul par un grand nombre d’individus) serait la plus grosse pollution du monde : un nuage qui s’étend sur une surface équivalant à celle des États-Unis, avec une épaisseur variant entre deux et trois kilomètres » (2) .

La forte pollution de l’Inde s’explique par le nombre de ses habitants. S’il faut quatre Indiens pour consommer autant de CO2 que moi, ils sont plus d’un milliard à se déplacer dans des véhicules polluants, à utiliser et brûler du plastique chaque matin pour se réchauffer (ce qui contribue à grignoter la précieuse couche d’ozone), à prélever le bois des forêts sans discernement pour se chauffer et cuisiner, à déverser leurs déjections directement dans les canaux alimentant les cours d’eau.

Dans les années 60, l’Inde a connu la révolution verte. Cette industrialisation de l’agriculture a permis de tripler en vingt ans les rendements du blé et du riz et de multiplier par sept le revenu des paysans. Si elle a permis au pays de sortir du cycle des famines, elle a aussi entraîné des dégâts écologiques irréversibles. En voulant doper les rendements pour augmenter les productions, les paysans ont abusé des engrais chimiques et des pesticides et puisé de façon démesurée dans les nappes phréatiques. L’agriculture rejette dans les eaux davantage de nitrates, pesticides et herbicides, elle détruit les forêts et appauvrit les sols. Selon une étude commandée par le gouvernement indien, près du quart de la superficie de l’Inde s’est transformé en désert ou est en cours de désertification et un tiers du territoire est soumis à une dégradation des sols (3) . La surexploitation des pâtures et la déforestation sont les principaux responsables. Selon l’écologiste M.S. Swaminathan, « en 1950, un tiers de l’Inde était encore couvert de forêts. Mais depuis, un territoire grand comme la Suisse est déboisé chaque année, soit près de deux millions d’hectares ; ce qui fait qu’aujourd’hui seulement 11 % des forêts recensées par le gouvernement ont une densité qui mérite le nom de forêts » (4) .
Des régions entières ont vu leur sol disparaître mousson après mous-son et se sont transformées en de vastes déserts. Les paysans ont dû quitter leurs rizières desséchées pour les bidonvilles des grandes villes où ils sont devenus de misérables mendiants. La déforestation entraîne la disparition du bois de chauffe. Dans l’État d’Orissa, les femmes devaient parcourir plus de sept kilomètres pour chercher du bois en 1980 alors qu’en 1969 elles en parcourraient moins de deux. Souvent elles ne peuvent même plus se déplacer tant la forêt est éloignée. Elles ramassent alors les bouses de vaches et les font sécher pour les brûler ensuite. Ces intrants manquent aux sols et sont remplacés par des engrais chimiques.

Confortablement assis dans l’avion, je me désole. Ai-je fait le bon choix ? Aurais-je dû monter dans cet avion ? Ces questions devraient se poser pour tout ce qui touche à notre consommation et à nos comportements. Le voyage est-il un caprice de riche ? Peu importe lequel ; la route peut nous promener sur des milliers de kilomètres à vélo ou à pied, il n’existe pas de voyage strictement écologique, respectueux de la nature, dès lors qu’on traverse plusieurs continents. Bien sûr, nous faisons de notre mieux pour réduire notre impact, mais inévitablement, vient un moment où nous devons pénétrer dans un aéroport, dans un port, dans une station de bus ou dans une gare. Sans compter les nombreux kilomètres superflus comme ceux parcourus par les Iraniens en nous suivant, en nous doublant, en faisant demi-tour et en nous redépassant ! Le voyage « zéro émission carbone » est une impossibilité, il n’existe pas et ce serait pure hypocrisie d’affirmer : « je voyage à vélo, je voyage proprement ». J’écrivais dans Le tao du vélo que « quiconque s’engage dans un voyage à vélo de longue durée souhaite laisser derrière lui une empreinte minime sur l’environnement. Le cyclonomade a le souci d’utiliser le moins possible les moyens de transport polluants pendant ses pérégrinations. Hélas, quelques heures d’avion détruisent les effets de cette sobriété ; l’effort est réduit à néant par le choix de la facilité ». Ce voyage, que nous faisons en grande partie à vélo, est ponctué de larges tronçons de bus et pire, d’avion. Nous avons déjà effectué un vol entre Dubaï et Chennai et d’autres sections semblables nous attendent plus loin, sans parler de notre retour depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’en France. En deux ans de voyage, chacun de nous deux va émettre environ huit tonnes de CO2 (six rien que pour les trajets en avion). Cette pollution ramenée à l’année est deux fois supérieure à « ce que la terre peut supporter par personne et par an pour stopper l’accroissement de l’effet de serre » selon la fondation GoodPlanet (5) . Notre condition d’Occidental consommateur d’énergie est celle d’un pollueur inconséquent. Pour nous consoler un peu, nous nous rappelons qu’en Auvergne nous n’émettons qu’environ deux tonnes de CO2 par an et par personne (ce qui correspond tout de même au maximum du seuil de tolérance de notre planète) et nous espérons que les années à venir passées sagement chez nous contre-balanceront les excès de notre long voyage. Nous ne cessons pourtant pas de nous inquiéter pour l’avenir de nos enfants, car selon Frank Fenner, « les petits-enfants des générations actuelles vont être confrontés à un monde beaucoup plus difficile… » (6)

Même si la situation est inquiétante, beaucoup refusent de voir la réalité en face. Ceux-là sont les plus dangereux et pourtant leur chute sera la même que la nôtre. La nature ne fera pas le tri entre ceux qui se sont éperdument moqués d’elle et l’ont exploitée, ceux qui ont eu conscience de la catastrophe à venir, et enfin ceux qui ont fait leur possible pour sauver le bateau. Dans le livre que je relis, Paccalet affirme que « le genre homo disparaîtra bien avant d’avoir atteint les dix millions d’années d’âge. Ce sera notre faute, notre très grande faute. (…) Notre espèce ne survivra pas aux désastres qu’elle provoque. Nous n’en avons plus pour très longtemps ». Il prédit l’une des plus grandes catastrophes que l’humanité connaîtra prochainement. Il la situe dans le golfe du Bengale où se conjuguent plusieurs causes naturelles : marée de vive eau, typhon et crue du Gange, les deux derniers étant exacerbés par le réchauffement climatique pour l’un, la déforestation au Népal et en Inde pour l’autre. Il l’estime à cinq millions de morts. Tôt ou tard, même si elle est provisoirement endiguée par des révolutions vertes et quelques autres progrès, la régulation de notre espèce aura lieu. Plus nous la repoussons, plus nous la subirons avec violence et effroi. Paccalet nous compare à des lapins, obsédés par le sexe dans un but reproductif. Tel des lapins terrassés par la myxomatose, nous mourrons d’une épidémie. Ce peut être une bactérie ou un microbe. Les Japonais, toujours très soucieux de l’hygiène, penchent plutôt pour un accident nucléaire, beaucoup plus radical que n’importe quel autre élément pathogène. Pour Lester R. Brown, c’est la pénurie alimentaire qui causera la destruction de l’humanité (7). Quant à Svetlana Alexievitch, elle est convaincue que « cette civilisation de la consommation ne peut pas être éternelle, elle ne peut que se terminer tragiquement ». Frank Fenner est encore plus sceptique (ou réaliste) lorsqu’il prétend que l’« Homo sapiens devrait disparaître, peut-être dans cent ans (…). Un grand nombre d’autres animaux également. C’est une situation irréversible. Je pense qu’il est trop tard. J’essaie de ne pas trop le dire car il y a des gens qui essaient de faire changer les choses. Les efforts de réduction ralentissent un peu les choses, mais il y a déjà trop de monde (sur Terre) ». Quant à ceux qui disent que l’homme est suffisamment intelligent pour apporter les solutions aux problèmes qu’il a engendré, je citerai Julien Offray de la Mettrie : « je déplore le sort de l’humanité d’être, pour ainsi dire, dans d’aussi mauvaises mains que les siennes. »

En pensant au destin de l’humanité, je n’oublie pas le don du sang qui sauve bien des vies. Je fais partie de ceux qui ont été sauvés. Sans ce geste, la planète aurait été allégée de mon corps et de millions d’autres. Mais là aussi se trouve une contradiction humaine. Le don du sang fait appel à la fraternité, la solidarité, la générosité, la compassion. C’est bien ces qualités qui pourraient sauver notre espèce, si nous pouvions les mobiliser. Finalement, l’espoir existe en Inde, dans le pays de toutes les contradictions. Ce pays est le seul au monde a posséder un ministère spécialement dédié aux énergies renouvelables et il produit un effort collossal dans ce sens. Ainsi, elle est la cinquième plus grande nation productrice d’énergie éolienne au monde, près d’un million de cellules photovoltaïques sont déjà installées dans le pays et, en champions du recyclage, les Indiens produisent même des carburants en utilisant les déchets plastiques. Il y a urgence mais si chacun de nous fait sa part pour le bien de tous, alors nous pouvons encore espérer laisser une planète viable aux prochaines générations.

De retour à Delhi, nous lisons dans les journaux que les responsables de la station nucléaire de Fukushima Daiichi déclarent qu’elle n’est « plus utilisable ». Que ferons-nous lorsque, un jour, nous utiliserons ces termes pour parler de notre belle et chère Gaïa ?

(1) Peter Foster (30 septembre 2011), « China set to exceed developed world in carbon emissions », The New Zealand herald.

(2) Christiane Galus (14 août 2002), « Le nuage brun d’Asie pourrait menacer le climat de la planète », Le monde.

(3) 25 novembre 2009, « One-fourth of India headed for desertification », extrait de http://www.thefreelibrary.com/

(4) François Gautier, Un autre regard sur l’Inde : une réécriture de l’histoire de l’Inde, Broché, 2001.

(5) Son site internet http://www.actioncarbone.org vous permet de calculer votre bilan carbone.

(6) Christophe Magdelaine (8 mai 2012), « Il est déjà trop tard, l’espère humaine devrait s’éteindre ce siècle », extrait de http://www.notre-planete.info.

(7) Lester R. brown (22 avril 2009), « Could food shortages bring down cililization ? », extrait de http://www.scientificamerican.com

 

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