Chapitre 39 : Réincarnons-nous ! (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Que les âmes des voleurs et des tyrans reviennent sous la forme de loups ou de rapaces, et que les individus ayant mené une vie civique importante vont vers les espèces animales les plus sociales (abeilles, guêpes, fourmis). Platon.

La descente dans la vallée de Bodinayakkanur est vertigineuse. Nous quittons les montagnes de Bodi par une route tortueuse qui serpente au bord de précipices sans fond. Les paysages voilés par la brume sont pleins de mystères propices aux rêveries. C’est dans ce contexte qu’une interrogation me taquine pendant que nous descendons peu à peu les mille mètres de dénivelé. Si un malheur m’arrivait sur les routes indiennes, en quel animal voudrais-je être réincarné ? Cette question mérite d’autant plus d’être posée que les hindous, majoritaires en Inde, croient à la métempsycose. Le corps n’est pour eux qu’une enveloppe provisoire pour l’âme qui, elle, doit vivre jusqu’à atteindre le moksha, l’équivalent hindou du nirvana bouddhique. C’est pour cela que la mort ne les effraie pas puisqu’ensuite ils survivront. Ils agissent donc dans le seul but d’améliorer leur karma pour avoir un meilleur destin dans une autre vie. Il faudrait cinquante-deux millions de naissances successives pour renaître dans la peau d’un humain. Autant dire que les réincarnations peuvent nous attribuer des enveloppes diverses et variées et ma fantaisie du moment fait l’inventaire des choix possibles. On n’est jamais trop prudent…

La vache est l’animal sacré par excellence. Elle est le véhicule de Shiva, la déesse destructrice qui compte le plus d’adeptes. De nombreux temples lui sont consacrés à travers le pays. Dans les rizières ou les plantations, elles paissent paisiblement et on pourrait croire qu’elles ont la belle vie. Pourtant, nombreuses sont celles qui peinent à tirer de lourdes charrettes ou à labourer quelques lopins de terre. Et celles qui errent dans les rues ont généralement été abandonnées par leurs propriétaires qui ne souhaitent pas les voir mourir chez eux. Ce sont les vaches de réforme qui engorgent les ruelles des villes. Elles vivent d’offrandes, font les poubelles ou nettoient les trottoirs au gré de leurs pérégrinations. C’est ainsi qu’on en trouve sur les marchés, le museau plongé dans les cagettes de pommes de terre. Les hindous ont beau être patients, les bâtons s’abattent alors avec un claquement sec sur le cuir de la coupable. Des projectiles peuvent aussi leur être lancés. C’est ainsi qu’un couteau m’a frôlé le visage avant de finir sa course sur le dos d’une vache qui faisait honneur à l’étalage d’une commerçante. On a beau être sacré, il y a des limites. À y regarder de près, cette réincarnation me déplairait. Quel sentiment les anime quand, devenues vieilles, elles se retrouvent à la rue ? De plus, si je devais me réincarner en vache, il y a de grandes chances pour que mon caractère chatouilleux me suive dans ma nouvelle enveloppe. Je crains de ne pas pouvoir supporter la présence des oiseaux picorant sur mon dos, et encore moins de me faire traire deux fois par jour.
Quitte à vouloir être vénéré, pourquoi ne pas choisir l’éléphant ? Mes cinq tonnes imposeraient le respect et je vivrais comme un pacha. On me gratterait le dos avec des noix de cocos et je mangerais mes deux à trois cents kilos de fourrage quotidien avec gourmandise. Je pourrais déambuler dans les villes ou les campagnes avec fierté, pour la plus grande gloire de mon riche propriétaire. Pourtant, je crains que mon caractère auvergnat persiste dans ma nouvelle incarnation. Il est probable que je me sente alors coupable d’avoir coûté dix millions de roupies à mon propriétaire pour mon acquisition, et trois mille supplémentaires chaque année pour me nourrir. Au diable la sacralisation, je ne veux être ni vache ni éléphant.

Pourquoi ne pas être un crocodile ? Nous en avons aperçu quelques-uns se prélassant sur les berges d’une rivière du Kerala. Cette réincar-nation serait plus appropriée à Marion pour qui le soleil est source d’énergie. Mais si je veux rester avec elle, je devrai moi aussi être reptile. La perspective d’alterner baignades et longues journées de bronzage n’est pas déplaisante. Malheureusement, celle de finir en sac à main me fait froid dans le dos. Au diable les longues journées de farniente, je ne veux pas être dans la peau d’un crocodile.

Je pourrais aussi me changer en chien. Cet animal semble avoir la belle vie en Inde. Il erre avec nonchalance dans les rues sans jamais se faire importuner. Pourtant, contrairement aux apparences, il est considéré comme impur et n’est pas aimé de la population, même si la classe moyenne qui tend à s’occidentaliser commence à l’adopter comme animal de compagnie. Mais que se passerait-il si ma réincarnation m’envoyait dans un autre pays ? En atterrissant en Serbie ou en Bulgarie, le risque serait de finir écrasé par des chauffards. En Turquie, je serais obligé de remplir mon devoir de kangal et de courir après les cyclonomades de passage. Qu’on m’excuse par avance pour cette trahison envers les miens. Mais le pire serait peut-être d’être parachuté dans la capitale française. Certes, je pourrais manger à ma faim des mets de qualité tels que des pâtés hypoallergéniques au saumon, des chips au poulet ou des croquettes au label biologique de chez Ralph Lauren. Je pourrais profiter du chauffage l’hiver, de la climatisation l’été. Je visiterais les plus beaux appartements de la ville et je rendrais visite à mes congénères, anciens conducteurs de motocrottes, vétérinaires ou bergers réincarnés en chien de luxe pour mémés qui s’ennuient. Bien éduqué, je serais adoré par mes propriétaires qui s’amuseraient de mes performances à viser juste en levant la patte. Pensez donc, après quatre mois d’entraînement dans les toilettes turques, je me vois déjà comme le plus propre de tous les chiens franciliens. En revanche je pourrais ne supporter ni collier ni laisse, ni même les longues séances chez le toiletteur (moi qui ai déjà du mal à me raser une fois par mois), non plus que les smokings assortis aux robes de soirée de ma maîtresse hypothétique. Au diable le confort, je ne veux pas être un chien.

Je pédale depuis 2004 pour promouvoir le don du sang et on m’a donné des surnoms tels que Dracula ou Bloodman (homme de sang). Pour continuer mon travail, je pourrais me réincarner en sangsue, comme les deux que j’ai trouvées dans mes sandales près du lac de Mattupatti à Munnar. Mais ce doit être un geste volontaire et généralement une expérience positive pour qui s’y adonne. Or, ces animaux prélèvent le sang de force et ne laissent pas forcément un agréable souvenir. C’est la même chose pour les moustiques qui pullulent dans les rues indiennes. Pour ces derniers, le risque le plus important est de finir calciné dans une raquette électrique ou écrasé contre une cloison. Je ne souhaite pas avoir un mur comme sépulture. Tant pis, je ne veux être ni sangsue ni moustique.
Pourquoi ne pas revenir en mollusque ? Dans son livre Et si l’aventure humaine devait échouer, Monod propose un candidat pour relayer l’homme : les céphalopodes. Autrement dit, les pieuvres, seiches, poulpes et calamars. Il semble dire qu’ils pourront prendre notre place si, à la suite d’une catastrophe nucléaire par exemple, la vie disparaissait de la surface de la Terre et se maintenait uniquement dans les eaux. Une telle réincarnation serait donc un investissement à plus ou moins long terme. En calamar, je m’assurerais une longue descendance, loin des tracas liés au suicide de l’Homo sapiens et à la destruction avancée de milliers d’autres espèces. En pieuvre, je pourrais parcourir le monde sans limite et même, en prévision d’une importante montée des eaux, je pourrais revenir vivre à Nadaillat ! Malheureusement il y a un problème de taille : j’avoue ne rien comprendre à la sexualité peu ragoutante de ces animaux. Je n’ai pas l’intention de passer une vie à décrypter le mode d’emploi de mon appareil génital. Et quand bien même j’y parviendrais, personne n’a prouvé qu’ils en tiraient un quelconque plaisir. En observant leurs divagations dans les profondeurs maritimes, j’en doute fortement. L’abstinence et la frustration ne me motivent pas. Au diable mon instinct de survie, je ne veux pas être une seiche.

Les escargots ont une sexualité nettement plus compréhensible. Hermaphrodites, ils doublent leurs chances de séduction par nature. De plus, ce mollusque pourrait me rappeler mes errances cyclopédiques puisque je transporte moi aussi ma maison. Lent, il prend le temps d’apprécier les paysages qu’il traverse. Peut-être se fait-il inviter à boire un verre par d’autres animaux peinés de le voir si lourdement chargé. Une vie d’escargot me plairait. Je retiens cette option si d’aventure je devais revenir errer sur terre.

Pour vivre dans les airs, l’aigle me paraît la meilleure solution. Je pourrais contempler le monde depuis le ciel et me déplacer au gré du vent sans subir l’apesanteur. Les hindous le nomment Garuda et son rôle est de protéger le monde. L’aigle est aussi psychopompe et guide les âmes pour les conduire avec bonté jusqu’à l’Éveil et l’Illumination. Je pourrais ainsi survoler terres et mers pour donner du bonheur à ceux qui le demandent et j’en tirerais ainsi mon propre plaisir. Certes, cela peut paraître prétentieux mais après tout, n’est-ce pas une source de bonheur que de souhaiter celui de ses semblables ? Le bouddhiste indien Shantideva écrivait au VIIIe siècle que « quelle que soit la quantité de bonheur dans ce monde, elle résulte du désir de bonheur pour autrui ; quelle que soit la quantité de malheur dans ce monde, elle résulte du désir de bonheur pour soi-même ». La société individualiste dans laquelle nous vivons nous a fait oublier que donner est source de plaisir et l’aigle est le plus apte à remplir telle mission. Des vents favorables pourraient me conduire jusque dans les Andes où je retrouverais le condor planant au-dessus du canyon de Colca ou dans les étendues de Patagonie. Ce voyage me rappellerait quelques doux souvenirs. C’est décidé, s’il m’arrivait quelque chose en Inde, je voudrais m’envoler dans le corps d’un aigle.

Bien sûr, nous ferons notre possible pour que rien de tout cela n’arrive. Nous allons nous plier aux croyances locales et utiliser le citron, jugé bénéfique et purificateur. Chaque vendredi les hindous en écrasent sous chacune des roues de leur voiture quand ils en ont une, ou en plantent sur un pieux posé à l’avant de leur autorickshaw ou vélo. Le citron ainsi aplati est une offrande sensée éloigner les mauvais esprits et apporter chance et sécurité. De plus, cet acte simule un accident et son auteur diminue alors le risque d’en être victime. Pour obéir à ces rituels, nous pressons à notre tour des citrons dans nos bouteilles et en remplissons un sac. Nous en accrocherons un sur nos guidons lorsque nous retrouverons nos vélos. Reste à espérer que le pouvoir du citron pressé soit plus fort que celui de Shiva, la déesse destructrice. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas en Inde, nous allons le constater avec effroi.

Au terme d’une longue descente, un Indien gît sur le bas-côté de la route. Sa moto est à ses pieds, coincée sous des blocs de pierre échappés de la montagne. L’homme est vêtu d’une chemise blanche, la couleur du deuil. Il ne bouge pas, son regard est vide. Son crâne ouvert et sanglant a laissé échapper son âme. Aucun aigle ne le survole. Existe-t-il un dieu pour les malchanceux ?
« Il dort », nous dit notre chauffeur. « Pas de problème. »
Lui sera réincarné en âne…

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