Chapitre 40 : Deux cents jours de voyage et la boule à zéro (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Chez les pauvres, il n’y a que les cheveux qui deviennent argent. José Artur.

Il est 7h00 lorsque nous nous réveillons de notre deux centième jour de voyage. Une demi-heure plus tard nous déjeunons avec les étudiants du boys hostel de Puttur. La veille, le responsable des lieux nous a proposé d’y dormir moyennant quelques roupies. Ils sont une quarantaine à dormir ici, entassés à quatre dans une chambre de dix mètres carrés durant leurs années d’étude en ingénierie informatique. Ils sont pour la plupart issus de la classe moyenne, une population pas vraiment riche mais pouvant tout de même financer les études des enfants et débourser trois cents roupies par mois pour l’hébergement et la nourriture. Ils ont entre dix-huit et vingt ans et ils pourront se marier à l’âge légal de vingt-et-un ans. Dans le groupe d’étudiants que nous côtoyons, environ la moitié fera un mariage d’amour, ce qui n’est pas évident étant donné qu’il n’est pas permis de fréquenter le sexe opposé avant le mariage. « C’est un crime » nous dit l’un d’eux. Les jeunes adultes nous envient quand nous les informons que nous avons fait un mariage d’amour, contrairement à eux dont l’épouse sera choisie par leurs parents.

Nous avons déjà pédalé pendant huit mille kilomètres durant deux cents jours de voyage, mais nous sortons d’une coupure de trois semaines et l’énergie nous manque pour avancer. Les vingt-quatre jours d’inactivité ont amaigri nos jambes et grippé notre coup de pédale. Nous avons le souffle court et avançons avec la même peine que celle des pèlerins que nous croisons. Simplement chargés d’une besace en toile, ils sont nom-breux à être partis à pied depuis leur maison pour se rendre au temple de Tirumala. Comme eux, nous traversons lentement la campagne indienne.

Des marchands de noix de coco sont assis derrière leurs fruits soigneusement rangés. Séparés d’une centaine de mètres les uns des autres, ils ont au préalable balayé devant eux avec soin pour accueillir décemment les clients et attendent maintenant qu’ils arrivent. Certains sont munis de cache-oreilles pour se protéger de la rigueur de l’hiver. Il fait pourtant 30°C en ce mois de janvier mais les Indiens sont frileux. Plus loin, un homme guide son attelage de zébus pour nettoyer le fond d’une rizière. Cette étape précède les semis. Dans une parcelle voisine, un vieil homme tient un récipient d’une main et de l’autre, d’un large geste régulier, jette le riz à la volée. Il faudra dès lors quelques jours pour que des plants d’une dizaine de centimètres émergent des eaux. Plus loin une famille entière s’est mise au repiquage. Des hommes sont accroupis près de plants de riz bien verts. Avec précision et rapidité, ils les arrachent un par un et les regroupent en petits paquets. Dans la rizière proche, des femmes vêtues de saris colorés les repiquent avec soin. Ainsi espacés d’une dizaine de centimètres, les plants vont rapidement grandir et seront récoltés dans deux mois. Ces gestes ancestraux permettent de faire vivre plus d’un milliard d’habitants. Hommes et femmes y travaillent dur pour obtenir la récolte escomptée. Ils ne manquent pas de nous saluer lorsqu’ils nous voient passer. Nous restons admiratifs de leur travail tout comme devant l’éclat des rizières verdoyantes.

Elles sont subitement remplacées par des champs de cannes à sucre qu’un paysan coupe à la serpe, puis par des arbustes épineux au milieu desquels paissent des vaches aux cornes peintes en rouge, vert ou bleu. Une patte avant attachée par une corde passée à leur cou ralentit leur allure en les forçant à boiter pour qu’elles ne s’évadent pas. Plus loin nous croisons un groupe de femmes qui, pieds nus sur la route, portent sur leur hanche ou leur tête de lourdes cruches colorées emplies d’eau. Le précieux liquide ne manque pas dans la région, mais les lieux où il est potable sont plus rares. Nous les saluons d’un gentil namasté (bonjour) qui les fait sourire. D’autres lavent le linge dans leur jardin ou dans les rivières. Nous les entendons frapper avec énergie les morceaux de tissus sur des pierres lissées par les années. De place en place, les voix des écoliers qui récitent avec entrain et conviction la leçon de leur instituteur rythme notre progression. En uniformes impeccables, ils sont assis en tailleur à même le sol dans la cour de l’école en face de leur maître assis sur l’unique chaise du lieu.

Rompant avec le silence tout relatif de la campagne, Tirupati nous accueille par des klaxons et une circulation dense. Le premier hôtel où nous nous arrêtons affiche un haut standing. Les chambres sont à mille six cents roupies (vingt-trois euros) et nous aurons désormais l’impression de faire des économies en faisant le tour de ses concurrents. En effet, plus loin, d’autres proposent des chambres à sept cents roupies, puis cinq cents. Là, on nous affirme qu’on ne trouvera pas moins cher. Cent mètres plus loin un hôtel peut nous héberger pour trois cents roupies. Comme nous n’avons pas besoin de la télévision, nous la négocions à deux cent cinquante roupies. Affaire conclue. Nous avons découvert durant notre recherche que tous les gérants d’hôtel de Tirupati sont plus ou moins antipathiques. Rares sont ceux qui nous accueillent avec un sourire. Ils font généralement visiter les lieux sans échanger un seul mot si ce n’est celui du prix de la chambre. Avachis sur leur chaise ou sur un banc, ils n’inspirent aucune sympathie et n’ont d’intérêt que pour notre signature sur leur cahier d’enregistrement en face de la somme qu’on accepte de payer. Il est midi lorsque nous délestons les vélos de leurs bagages et les rangeons dans la chambre. Nous nous évadons alors pour rejoindre la station de bus. Là, nous prenons un aller-retour pour Tirumala situé à vingt kilomètres. Il y a un départ toutes les cinq minutes ; nous voilà partis !

Ce qui frappe en arrivant aux temples de Tirumala, ce sont les échoppes de casquettes. On en trouve de toutes les couleurs, de tous les styles, pour toutes les têtes. Mais pourquoi diable les Indiens viennent-ils les acheter ici, dans un endroit si peu accessible ? Environ cinquante mille personnes gagnent quotidiennement cette montagne, cinq cent mille les jours de fêtes religieuses. Ils sont dix fois plus nombreux ici que les musulmans à la Mecque ou les chrétiens au Vatican. Les vingt millions de pèlerins qui montent dans cette montagne chaque année le font pour se faire raser le crâne. Qu’ils soient enfants (souvent l’année de leur cinq ans) ou plus âgés, hommes ou femmes, ils viennent ici pour offrir leurs cheveux au dieu Venkateshwara, une incarnation de Vishnu. Ce don est une pratique courante chez les hindous, qui doivent le faire au moins une fois dans leur vie. Ils le font pour obtenir une faveur d’un dieu ou pour le remercier de les avoir exaucés. Ainsi, chaque coup de rasoir est accompagné d’une prière faite dans une grande ferveur religieuse. Si ce lieu est particulièrement prisé pour un tel don, c’est que, selon la croyance, le seigneur Venkateshwara, nommé aussi Balaji, a été frappé à la tête par un berger. Sous le coup, une partie de son crâne devint chauve. La princesse Neela Devi coupa alors quelques-uns de ses cheveux et les implanta sur le crâne du seigneur Balaji. En retour, il lui promit que tous les pèlerins lui feraient don de leurs cheveux.
« Notre dieu Venkateswara apprécie beaucoup ces offrandes », expliquait le porte-parole du temple Ranga Rao à Hans Van Scharen, un journaliste belge (1). En effet, elles sont une véritable aubaine pour le temple. Les sept cents coiffeurs présents sur le site font tomber une tonne de cheveux par jour sous leur rasoir. Une fois triés selon leur qualité et leur longueur, ils sont revendus aux professionnels des extensions de cheveux naturels. Comme ils ont rarement été lavés avec des produits chimiques ils sont très convoités ; les plus beaux et les plus longs sont monnayés cent cinquante euros le kilo. Le New Delhi Television affirmait en 2007 que le chiffre d’affaires du temple s’élevait à plus de sept milliards de roupies par an, soit cent millions d’euros. Les fidèles ne se contentent pas de donner leurs cheveux et la valeur de leurs offrandes est estimée à plus de cinq milliards d’euros, ce qui hisse ce temple au deuxième rang des plus riches d’Inde.

Numéro un mondial des extensions, la multinationale Great Lengths achète soixante tonnes de cheveux par an en Inde, dont une grande partie dans ce temple. Une fois collectés, les cheveux doivent suivre un long processus durant lequel ils seront dépigmentés, triés, teints puis lissés ou frisés. Âgée de seulement vingt ans, cette entreprise a un chiffre d’affaires de cinquante millions d’euros et vend chaque année huit cent mille mèches de cheveux dans cinquante-trois pays du monde. En France, mille six cents salons proposent à leurs clientes la possibilité d’avoir une crinière de lionne moyennant une somme faramineuse. Pour mille euros minimum, des femmes soucieuses de donner du volume à leur chevelure peuvent ajouter cent cinquante mèches de cheveux longues de cinquante centimètres. Est-ce que les femmes hindoues vénérant Venkateshwara savent que leurs offrandes se vendent à deux mille euros le kilo ?
Nous lézardons parmi les pèlerins, admirons les femmes et les enfants qui, même la tête rasée, sont d’une beauté étonnante. Il faut être Indien pour avoir la patience d’attendre de longues heures dans des queues interminables avant d’entrer dans un temple pour y voir la statue de son dieu vénéré. N’ayant pas cette patience, nous redescendons dans la vallée après nous être suffisamment imprégnés des lieux. Le bus négocie les nombreuses épingles à cheveux qui nous conduisent à Tirupati. J’ai glissé dans ma poche droite un citron qui, ainsi écrasé entre ma jambe et celle de Marion, nous protège contre le mauvais sort. Le bus usé par les millions de pèlerins qui nous ont précédés n’est plus qu’un tas de tôle rouillée au ronronnement effrayant. Autour de nous, les Indiens aux crânes rasés recouverts d’une casquette sont d’un flegme inébranlable. Gagné par la fatigue et la quiétude ambiante, je finis par m’endormir dans les derniers lacets pendant que Marion reste sur le qui-vive.

Nous regagnons notre chambre d’hôtel où Marion s’endort rapidement. Je l’observe en silence alors qu’elle est allongée à mes côtés. Son visage endormi exprime une profonde sérénité. Je ressens le bien-être profond qui est le sien. Les yeux au plafond de notre chambre quelque peu lugubre, je pense à cette journée anniversaire. Que se passe-t-il dans la tête du voyageur après deux cents jours d’errance ? Mes sentiments sont contradictoires. À ce moment du voyage je suis partagé entre l’envie de revenir en France et celle de poursuivre la route. Étrangement, nous pensons à notre retour depuis notre départ. Où vivrons-nous ? Le village natal de Marion nous paraît tout indiqué bien que nous ne sachions pas encore dans quelle maison nous logerons. J’aimerais en construire une en paille. Nous l’imaginons suffisamment grande pour nous offrir l’espace dont nous avons besoin, mais pas trop pour éviter de trop lourdes et inutiles dépenses énergétiques. Bien sûr, nous voulons l’équiper de tout ce dont une maison moderne pourrait disposer : toilettes sèches, système de récupération des eaux de pluie, puits canadien, chauffage solaire et à bois, isolation performante, matériaux naturels locaux. De son côté Marion préfèrerait simplement réaménager la maison qui l’a vue naître et grandir. Elle tient trop à la vie au cœur de son village pour vouloir s’en éloigner.

Quelle sera notre situation professionnelle ? Marion exerce une activité qui lui plait. Kinésithérapeute, elle retrouvera du travail sans aucune difficulté. La situation est différente pour moi puisque je n’ai pas de situation fixe. Malgré un bagage universitaire solide, j’aspire à vivre de mes voyages. Vivre pour voyager, voyager pour vivre : voilà en quoi je voudrais résumer ma vie professionnelle. Vivre en marge des habitudes, c’est trop montrer sa différence. Le regard des autres est parfois difficile à supporter et il faut être sûr de ses convictions et de ses choix pour les assumer pleinement et répondre avec sérénité à ceux qui veulent semer le doute. Après six années ponctuées de nombreux voyages, je me sens enfin capable de vivre en harmonie avec mes choix.

Une troisième question tout aussi importante vient se greffer aux deux premières : quel sera notre mode de vie ? Allons-nous plonger tête baissée dans la spirale des heures de travail imposées par la vie occidentale et dictées par les crédits à la consommation ? Je ne le souhaite pas. Je voudrais au contraire me détacher des obligations de la soi-disant modernité pour vivre au plus près de la terre et recentrer mon attention sur notre vie de couple, notre vie de famille et nos amis, en harmonie avec nos aspirations écologiques. Revenir aux sources, ce sera aussi laisser la voiture au garage, cultiver un grand potager avec tout ce dont nous aurons besoin pour une alimentation riche et variée. Nous cultiverons le terrain que nous possédons à la sortie de notre village. Nous y avons déjà planté cerisiers, pommiers, poiriers et lilas avant de partir et je voudrais y voir pousser davantage d’arbres et d’arbustes. J’imagine déjà ses odeurs suaves en toutes saisons, et moi, allongé dans un hamac, faisant la sieste sous les trois sapins en haut du terrain. Je me vois aussi repiquer les salades, arroser les tomates, cueillir les pommes pour en retirer le jus, les poires pour en croquer la chair douce et observer nos futurs enfants jouer avec deux bouts de bois et une corde, ou observer des fourmis comme leur père a pu le faire, ici et ailleurs, partout dans le monde. J’aimerais voir ma famille s’agrandir autour de nous. Dans quelques mois je fêterai mes trente ans et encouragé par la présence de Marion, le désir d’être père se fait plus fort.

J’espère que la femme qui dort à mes côtés dans cette chambre crasseuse de Tirupati partagera toutes ces aspirations. Je la regarde se blottir contre moi ; sa chaleur me réconforte et j’ai la nostalgie de notre future maison. Nous sommes sur la route depuis deux cents jours déjà ; le voyage est encore long alors que tant de choses nous attendent en France. Pourtant, je sais aussi que tout cela peut attendre. Marion aura vingt-cinq ans dans un mois et elle a encore du temps devant elle avant d’être maman. Le voyage la rend plus belle et plus épanouie chaque jour. Je vois en elle la femme qu’elle devient, une future mère débordant d’amour et une douce épouse. Tout se passe comme si le voyage la sculptait pour en faire une œuvre d’art et il ne faudrait pas interrompre ce beau et long travail. Nous avons du temps pour discuter tout en pédalant. Nous partageons pendant des heures nos idées et envies, nous élaborons des plans, nous confrontons nos opinions. Jour après jour nous nous rapprochons l’un de l’autre en harmonisant nos envies et en faisant quelques compromis. L’avis de l’un fait changer l’autre et peu à peu notre couple se construit en une unité solide et viable. Notre avenir se dessine, à la fois rassurant et excitant. Bien sûr, de nombreuses interrogations demeurent sans réponse mais nous avons encore devant nous quelques centaines de jours pour trouver des solutions. Deux mille cinq cents kilomètres nous séparent encore de la vallée du Gange. La route s’annonce à la fois longue et palpitante et elle va certainement faire naître d’autres questionnements.

Quelques jours plus tard nous sommes à Hampi. Je demande Marion en mariage sur le chemin entre notre chambre et la dégustation d’un chapati aux mangues frites. Je n’ai jamais été très doué pour ces procédures codifiées qui me dépassent. Je dois avoir en moi un côté un peu sauvage et peut-être trop pudique qui m’interdit de dévoiler mes sentiments. Je préfère la sobriété, peut-être pour qu’ils soient plus durables. Marion le sait et elle pardonne ma maladresse d’un simple sourire suivi d’un baiser léger. Elle accepte d’être ma future femme.

(1) Hans Van Scharen (5 novembre 2005), « L’or noir de Venkateswara », extrait de http://lesoir.be/

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