Chapitre 41 : Les intouchables de la route (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

La route est un indicateur de la culture de la nation. Écriteau d’une borne en béton sur une route de l’Andha Pradesh, Inde.

Le système des castes, quoique révolu, persiste encore en Inde de façon officieuse. C’est une des particularités de la culture hindoue, un de ses fondements même. Il divise la société en quatre grands groupes facilement repérables. S’il se fait sentir à tous les niveaux, dans les restaurants, dans la rue ou dans les hôtels, c’est sur la route qu’il est, pour nous, le plus visible. De la quantité de décibels crachée par son klaxon dépendra l’importance de tel ou tel véhicule.

Les camions et bus sont bruyants en proportion de leur taille et de leur calibre et ils sont les maîtres du bitume ou des pistes. On peut d’ailleurs lire les deux mots Road King écrits en grosses lettres sur les pare-chocs. Les rois de la route se frayent un chemin à coups de klaxon et pourraient écraser quiconque s’opposerait à leur progression. Ce sont les brahmanes de l’asphalte.
Suivent les automobiles, qui peuvent être de petits véhicules d’apparence fragile ou de gros 4×4 robustes. Ce sont les Kshatriyas, de plus en plus nombreuses du fait de l’explosion de la classe moyenne, grande consommatrice de nouvelles voitures. Elles vont relativement vite et exigent également qu’on leur laisse la place, ce que nous refusons parfois avec beaucoup d’arrogance et un peu d’inconscience.
En troisième position viennent les motos et les autorickshaws, qui sont parfois pourvus de klaxons tonitruants et disproportionnés par rapport à leur gabarit. Eux se frayent un passage avec dextérité, en frôlant dangereusement les membres des castes supérieures ou inférieures au point de faire se hérisser les poils de nos bras. Véritables acrobates roulant à faible allure, ce sont les Vaishyas.

Enfin, vient en dernière position tout véhicule propulsé par la force animale. Nous y trouvons les attelages de vaches tirant leurs charrois, les pousse-pousses et bien sûr les vélos. Ces derniers ont parfois de misérables petites sonnettes qui servent en réalité plus à prévenir les piétons que quiconque du niveau supérieur. Composée de misérables, cette caste, les shudras, représente un quart de la population indienne. On les appelle aussi les intouchables. Nous en faisons partie.

Nous sommes donc des intouchables. Pourtant, à chaque arrêt dans une ville, un village ou en pleine campagne, tous veulent toucher nos vélos. Dès que nous posons un pied à terre, nous sommes entourés par des dizaines d’hommes qui nous observent avec curiosité. Les plus téméraires ne se soucient pas de notre présence pour examiner nos vélos et leur comportement a le don de nous énerver. Pour la première fois depuis le début du voyage, nous sommes contraints de surveiller nos bicyclettes en permanence pour les protéger des mains maladroites des Indiens. Nous craignons qu’ils ne les démantèlent en quelques minutes pour satisfaire leur curiosité. Mais pourquoi viennent-ils les palper alors qu’ils sont intouchables par nature ? Nous réfléchissons longtemps à cette question jusqu’à ce que la réponse arrive. Sur nos guidons sont fixés deux klaxons tonitruants qui élèvent nos vélos au rang de véhicules motorisés. Les Indiens en déduisent, par une logique qui leur est propre, qu’un moteur se cache quelque part et ils se mettent à sa recherche. Dans un village de l’Andra Pradesh, un enfant me demande ce que j’ai dans mes sacoches :
« Je ne sais pas, que crois-tu qu’elles transportent ?
– Je pense qu’il y a une batterie. »

Comme cet enfant, beaucoup pensent qu’un moteur se trouve quelque part sur le vélo. S’il est à essence et non pas alimenté par des batteries, le combustible est facile à localiser : il se trouve dans nos deux gourdes au milieu du cadre et est acheminé jusqu’au moteur par les câbles qui partent du guidon. Tout cela est finalement assez simple et logique. En guise de provocation, nous portons les gourdes à notre bouche et ingurgitons ce qu’ils croient être de l’essence. Sur leur visage, la stupeur est d’un comique irrésistible. Dès lors, soit leur théorie s’effondre tel un château de cartes, soit ils pensent que nous sommes des androïdes buveurs d’essence. Ils ne se laissent pas démonter pour autant et continuent leurs investigations. Certains voient dans les pédales le kick de démarrage alors que d’autres pensent que ce véhicule est plus moderne et possède un démarreur électrique, probablement une des manettes placées de part et d’autre de la potence. Des expérimentations destinées à confirmer leur théorie finissent par les casser. Car les Indiens ont cette fâcheuse manie enfantine de toucher à tout sans se soucier de la casse. Gandhi lui-même avait été sermonné lors de son premier séjour en Angleterre pour avoir touché sans aucune gêne un chapeau qui ne lui appartenait pas.

Malgré tout, nos vélos restent immobiles sous les manipulations plutôt brutales des Indiens. De leurs regards scrutateurs, ils nous implorent maintenant de répondre à leurs questions :
« Où se trouve le moteur ?
– Comment démarrez-vous cet engin ?
– Où est l’essence ? »
Autant dire qu’il leur faudrait plusieurs jours pour résoudre ces énigmes. L’embarras se lit dans les regards et certains abandonnent. D’autres persévèrent et montrent du doigt le mécanisme d’entrainement de nos bicyclettes. Le débat est relancé : à quoi servent tous ces disques et ces crans ? Où mènent les câbles partant du guidon ? Au moteur évidemment ! Mais comment cela fonctionne-t-il ? Y en a-t-il vraiment un dans ces sacoches ? Si au moins on pouvait les ouvrir ! En attendant de trouver la solution à ces énigmes, ils s’en prennent fatalement au klaxon qu’ils font gémir pour confirmer qu’il s’agit bien d’un véhicule motorisé. Nous coupons court aux investigations et nous nous éloignons, sans démarrer aucun moteur. Il s’agissait donc bien d’un vélo, un peu plus moderne que les leurs qui n’ont qu’une seule vitesse et qui font pourtant autant de bruit qu’un véhicule motorisé. Mais nous sommes pourtant certains qu’ils doivent encore attendre, avec la patience qui peut les caractériser, qu’un autre cyclovoyageur soit de passage pour approfondir l’enquête et en avoir le cœur net. Avis aux cyclonomades désireux de se rendre en Inde, il y a là-bas des mystères qui ne demandent qu’à être résolus.

Leur désinvolture fait naître chez nous un regret : en plus du fromage, nous aurions dû demander à mes parents de rapporter une tapette à souris qu’on aurait pu soigneusement placer sur notre guidon à chaque arrêt. Par simple curiosité…

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