Chapitre 42 : Curieux comme un Indien (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Chaque Européen qui vient en Inde apprend à avoir de la patience s’il n’en n’a pas et la perd s’il en a. Proverbe indien.

Chaque arrêt dans un village ou dans une ville provoque l’arrivée d’une marée d’Indiens surexcités et curieux. Ils arrivent par dizaines, se postent devant nous, les bras croisés pour certains, les mains baladeuses sur nos vélos pour d’autres, et ils restent là. Ce qui nous amusait les premiers jours nous agace à présent, d’autant plus que c’est systématique. Nous savons avant d’entrer dans un village que si nous posons le pied à terre et demandons un renseignement, il faudra moins d’une minute pour que plus de cinquante personnes nous entourent. Ce sont en général des hommes, car les femmes n’ont pas de temps à perdre avec deux Blancs et leurs vélos. Elles travaillent dans les champs, vont chercher l’eau et le bois, préparent la nourriture, lavent le linge. On regrette que la parité ne soit pas à l’ordre du jour dans la société pour que ces messieurs s’occupent autrement qu’en fourmillant autour des étrangers et pour que nos journées soient égayées par des rencontres avec les femmes. En réalité, si nous n’en voyons pas autour de nous, c’est qu’elles restent chargées du travail domestique. Cet « ordre des choses » aurait été instauré à l’époque médiévale durant laquelle les femmes (du Rajasthan principalement) devaient se cacher le visage d’un voile appelé purdah en présence de visiteurs ou à l’extérieur de la maison, à l’image du régime des talibans en Afghanistan. Cette coutume est restée dans les mentalités et elles ont maintenant du mal à occuper la sphère publique réservée aux seuls hommes.

Si nos vélos les intriguent, notre peau blanche aussi. À chaque arrêt, nous avons l’impression de nous trouver dans la peau d’animaux d’un zoo. Comment mangent-ils ? Que boivent-ils ? Comment se reproduisent-ils ? semblent se demander nos observateurs. Il se pourrait que nous apprenions à connaître les réactions des animaux en captivité. Pauvres bêtes, et pauvres de nous. Les bras croisés, ils nous épient de leurs gros yeux ronds. Nous soutenons parfois leurs regards mais rien n’y fait, ils restent là, nous regardant simplement. Comme ils ne parlent pas anglais, les Indiens, pourtant curieux, ne parlent pas tout court. Les bras croisés, muets, ils attendent.

L’effervescence monte quand l’un d’eux, exceptionnellement, parle anglais.
« What is the purpose of your journey ? » (quel est le but de votre voyage ?) Notre interlocuteur ne comprend pas notre réponse : « par simple curiosité. »
« What is the purpose of your journey ? » Certain que nous n’avons pas compris sa question, il l’écrit. Nous lui répondons par le même moyen et nous allons à nos occupations. Désemparé devant ce qu’il ne comprend pas, il est maintenant contraint d’en discuter avec un groupe de curieux. Tous leurs espoirs reposent sur les quelques mots d’anglais connus de ce notable ; son désarroi augmente leur frustration. Ils continuent de nous observer en épiant nos faits et gestes. Lorsque nous ouvrons une sacoche, ils se penchent pour voir à l’intérieur dans l’espoir d’y découvrir un moteur. Il s’en faut de peu qu’ils n’y plongent leurs mains pour percer le mystère. Nous sortons un cahier pour écrire quelques mots, et aussitôt ils regardent par-dessus notre épaule pour lire, incapables pourtant de déchiffrer le français. Nous sentons leur souffle sur notre nuque, leur épaule contre la nôtre.

Ils sont aussi curieux de nous que de nos vélos, ils s’approchent et nous regardent. Au restaurant, un homme ouvre mon cahier pour voir ce qui s’y cache. Je le regarde stupéfait. Il essaye de me dire qu’il ne parle pas ma langue et qu’il ne peut donc pas défricher mes écrits, à son grand regret d’ailleurs, en tout cas c’est ce que je comprends. Constatant mon énervement, la serveuse me dit de ne pas m’inquiéter :
« He is just looking ! (il ne fait que regarder).
– Oui, ils sont plus d’un milliard à just looking ! »

Certains restaurateurs sont plus expéditifs et font de leur mieux pour éloigner la foule des curieux à coups de bambous ou de seaux d’eau. Mais pour nous qui nous sentons oppressés, cela ne suffit pas toujours. Au restaurant, à Mul, notre hôte a compris la situation : nous voulons garder un œil sur nos vélos, pour éviter qu’ils soient palpés, abîmés ou peut-être même démontés. Le pauvre homme se démène comme un diable pour éloigner les intrus tout en nous servant au mieux. Armé d’un bâton, il réussit à tenir le siège pendant quinze minutes, dans une tension extrême. Ils se sont agglutinés à l’extérieur, au point d’en pousser quelques dizaines à l’intérieur dans un moment d’inattention de la part du restaurateur. Nous sommes maintenant encerclés par cinquante paires d’yeux sans que nous ayons eu le temps de réagir. Les bras croisés, ils nous regardent manger à moins de vingt centimètres de nous. Dehors, la foule grossit encore ; leur insistance est étonnante. Rassasiés et agacés, nous quittons le restaurant en forçant le passage, remerciant chaleureusement notre hôte pour sa détermination et pour la nourriture qu’il a tenu à nous offrir. Comme aucun homme ne s’écarte pour nous laisser partir, nous vitupérons contre eux et leur fonçons dessus, écrasant au passage les pieds trop près de nos pneus. Ce jour, la curiosité se paye par le sacrifice de quelques orteils. Pour ceux qui veulent savoir comment sont gonflés nos pneus, voilà la meilleure façon de leur donner une réponse.

Nous sommes à leur merci chaque fois que nous devons nous alimenter. Le temps d’un repas, ils peuvent nous observer sous tous les aspects. Si cela ne suffit pas, ils nous prennent en chasse à moto quand nous nous éloignons. Lorsqu’ils ont enfin satisfait leur curiosité, ils rebroussent chemin. Mais un Indien peut en cacher des milliers et il ne faut pas attendre longtemps avant que d’autres leur succèdent. Le phénomène se déroule en pleine campagne mais surtout à l’entrée des villes où il y a toujours des bandes de jeunes à moto qui nous suivent pendant des kilomètres. Bien sûr, il suffit que l’un d’eux le fasse pour que d’autres jugent utile de l’imiter. Très vite, un cortège nous encercle, au risque de nous faire tomber. Lorsque nous sommes empêtrés dans la circulation très dense, surtout en ville, les questions qu’ils nous posent nous semblent hors de propos comparées à la dangerosité de la situation. Tout en les écoutant d’une oreille, nous devons rester concentrés pour éviter les véhicules à contre-sens, ceux qui nous suivent, les vaches et leurs remorques surchargées et les piétons courant à sauve-qui-peut pour traverser la rue, le tout dans un concert de klaxons tonitruants et de moteurs rugissants. Dans ce contexte on ne peut plus irritant pour le cyclovoyageur à la recherche de paix et de sérénité, nous n’avons pas vraiment envie de conter fleurette ni de sympathiser avec un milliard deux cents millions d’Indiens. Nous les enverrions volontiers balader avant qu’eux-mêmes ne nous poussent sous les roues d’un camion pressé. Alors on leur demande de ficher le camp et de nous laisser en paix. Nous nous énervons franchement lorsqu’ils prétendent être de la police comme ce fut le cas à la sortie de Bellary, ou lorsqu’ils nous tendent un stylo pour obtenir un autographe en pleine course.
Dans tout ce brouhaha, l’accident finit inévitablement par se produire. À Marcheriyal, je termine ma course dans l’arrière d’une moto. On en vient presque aux mains quand je manifeste mon mécontentement. Les autres rient, c’est déconcertant. Près d’Allahabad, je rentre à nouveau dans un motard qui s’est arrêté juste devant moi après m’avoir doublé. Il me demande de rester poli, j’avoue avoir eu beaucoup de mal.

En pleine campagne, l’ambiance est plus détendue du fait d’une circu-lation relativement moins dense. Comme en Iran, il arrive souvent que les hommes fassent demi-tour lorsqu’ils nous croisent ou nous doublent puis nous attendent pour nous observer. Leur insistance nous met également en danger. Tels des animaux devant s’adapter à leur milieu pour survivre, nous avons développé plusieurs tactiques pour les éloigner. La première consiste à les inonder des mêmes questions qu’ils ont l’habitude de nous poser. Quand l’un d’eux ralentit à nos côtés, nous le regardons et lui demandons son nom, où il va, d’où il vient, quel est le but de sa présence, etc. Certains nous répondent consciencieusement puis s’en vont, happés eux aussi par le flot de la circulation. D’autres, excédés par tant de questions, s’enfuient rapidement. Leur comportement face à l’excès de notre curiosité montre que nous faisons finalement preuve de patience. Malheureusement, nous sommes prisonniers de notre lenteur et quand une moto nous côtoie nous sommes incapables de nous enfuir comme eux le font parfois.
La deuxième technique consiste à rester muet en se cachant derrière deux mots très simples : no english. Interloqué, on nous demande alors si nous parlons hindi. No hindi. Certains tentent par des gestes de nous poser quelques questions. Nous répondons par des signes complètement incompréhensibles, gesticulons dans tous les sens et sourions le plus stupidement possible. Cette méthode est la plus efficace pour abréger toute discussion.
La troisième technique est de loin la plus amusante. Nous avons très vite constaté que la femme compte pour rien dans la société indienne. Les hommes ignorent donc Marion et s’adressent systématiquement à moi. Forts de ce constat plutôt consternant, nous faisons en sorte qu’elle se trouve à ma droite. Ainsi, lorsqu’un homme souhaite nous poser des questions tout en conduisant, il est confronté à Marion. Beaucoup refusent de lui parler et font signe qu’ils souhaitent converser avec le « mâle ». Je ne les regarde pas et laisse Marion leur répondre avec sa douceur habituelle. Frustrés, ils nous quittent rapidement et continuent leur route. La plus amusante réaction a été celle d’un jeune homme croisé au sud de Godiya. Après avoir rebroussé chemin, il nous avait rattrapés pour venir nous interroger. Marion s’était retournée pour lui demander de ne pas klaxonner dans nos oreilles. Surpris de voir qu’il avait affaire à une femme, il avait fait demi-tour avant même de terminer sa question. En Inde, les hommes ont peur des femmes qui se montrent plus fortes qu’eux…

Ces stratagèmes peuvent paraître très irrespectueux de leur culture et ne résolvent malheureusement pas tous les problèmes. Pourtant il est nécessaire d’écourter les discussions pour libérer un espace vital suffisant, si précieux sur la route. Cela dit, « discuter » est un bien grand mot car il ne faut pas croire que les Indiens parlent anglais. Certains connaissent quelques mots, mais de là à palabrer pendant des heures, le compte n’y est pas. Par exemple, pour demander quel est notre pays d’origine, ils utilisent plusieurs phrases selon leur niveau d’anglais.
– Where are you from ?
– My village India. Your village ?
– Made in India. Made in ?
– America ?

Pour le premier, celui qui a pu nous demander notre provenance dans un anglais parfait, la discussion peut se prolonger avec d’autres questions, toujours les mêmes, dans le but de satisfaire une curiosité superficielle qui rend la discussion ennuyeuse. Ils ne s’intéressent pas vraiment au voyageur lui-même. Ils ne cherchent pas non plus à connaître notre opinion sur l’Inde, assurés, sans doute, que nous adorons leur pays. C’est ce que nous constatons à Godiya où nous devons impérativement imprimer des cartes postales, nous rendre chez un médecin pour soigner une inflammation de mon œil et aller ensuite dans une pharmacie. Autant dire qu’il peut s’agir d’un véritable parcours du combattant. Le temps d’imprimer nos cartes, le téléphone indien se met en marche sans que nous nous en apercevions et plusieurs journalistes viennent à notre rencontre. Nous leur expliquons que nous devons consulter un médecin et n’avons donc pas le temps de leur répondre. Mais les Indiens étant aussi tenaces que curieux, ils nous accompagnent et nous guident jusque dans un cabinet médical. Le médecin n’étant pas disponible avant une vingtaine de minutes, ils savourent leur victoire car nous ne pouvons plus leur échapper. Qu’à cela ne tienne, nous allons leur parler de notre voyage. Sans qu’ils nous le demande, nous leur annonçons le pays que nous avons préféré : la Turquie.
« La Turquie ? » demande l’un d’entre eux, surpris que des terroristes musulmans puissent être préférés aux sages hindous.
« Bien sûr la Turquie ! L’accueil musulman, c’est quelque chose vous savez ! Il n’y a pas de gens plus aimables au monde. Les Iraniens eux-mêmes nous ont aussi très bien accueillis. »
Les journalistes sont sous le choc. Devant leur désarroi, nous décidons d’enfoncer le clou :
« Vous ne nous demandez pas quel est le pire pays, mais nous allons quand même vous le dire. C’est l’Inde.
– L’Inde ? Ici ?
– Oui, c’est le pire, sans hésitation. Vous savez pourquoi ?
– Non, pourquoi ?
– Parce que les Indiens sont tous comme vous.
– Comme nous ?
– Oui, comme vous. On ne vous avait pas dit qu’on ne voulait pas vous parler ?
– Si mais on voulait vous interroger.
– Oui, vous nous avez suivis pendant une demi-heure malgré notre refus. C’est exact ?
– Euh… oui.
– Vous persistez à nous importuner. C’est exact ?
– Oui, mais…
– Et vous êtes plus d’un milliard à n’en faire qu’à votre tête sans penser un instant que nous avons simplement besoin d’être tranquilles. »
L’interview terminée, nous leur demandons de nous envoyer l’article une fois rédigé. Nous ne l’avons jamais reçu. Il y a peu de chance qu’ils aient retranscrit notre entretien.

D’un point de vue humain, l’Inde est le pays le plus difficile que nous ayons traversé. Inquisiteurs, les hommes nous regardent constamment manger, pisser ou pédaler. Cette curiosité est un réel problème et met nos nerfs à rude épreuve. Il faudrait pourtant s’y habituer car il est impensable d’infléchir les habitudes d’une population aussi dense. Du plus jeune âge et jusqu’à la vieillesse, leur curiosité à l’égard des étrangers semble être insatiable, sans considération pour la gêne qu’elle provoque. Nous sommes tristes de constater que nous ne sommes pas capables de nous en accommoder et nous nous reprochons notre grande intolérance envers un pays qui n’est pas le nôtre. Selon l’Unesco, la tolérance « c’est le respect et l’appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d’expression et de nos manières d’exprimer notre qualité d’êtres humains ». Benjamin Disraeli, qui écrivait que « le voyage apprend la tolérance », serait choqué en nous voyant nous énerver au lieu d’accepter cette différence que nous subissons sans la comprendre. « Un bon voyageur ne doit pas se produire, s’affirmer, s’expliquer, mais se taire, écouter et comprendre » écrivait Paul Morand.
Nous avons conscience que nous nous comportons de façon insultante et méprisante, et ce constat nous attriste davantage. Au début de chaque nouvelle journée, nous nous promettons d’être flegmatiques, gentils et calmes mais très vite nous insultons un Indien, puis un deuxième, un troisième… Nous souhaiterions partir, quitter ce pays qui nous rend si agressifs. Mais les parents de Marion doivent nous retrouver à Delhi au début du mois de mars et nous sommes donc prisonniers de l’Inde, de la curiosité de ses habitants, de leur désinvolture et de notre attitude irrespectueuse. Frustrés et honteux, nous savons qu’aucun homme ne pense à mal. Mis à part quelques rares idiots auxquels on ne peut pas reprocher d’être ce qu’ils sont, les autres sont d’une profonde gentillesse et ne nous veulent que du bien. Cette curiosité qui nous paraît malsaine est empreinte de bons sentiments. S’ils portent leurs mains sur nos vélos, ce n’est jamais pour nous voler. S’ils nous regardent avec insistance, ce n’est jamais pour nous défier mais pour rechercher le moindre signe d’appel à l’aide. Quand à un croisement nous cherchons du regard des panneaux, ils viennent en foule nous guider ou nous renseigner. Si nous peinons à enlever la chevelure d’une noix de coco, l’un d’entre eux intervient avec tellement d’énergie que la lame du couteau qu’il nous a arraché des mains ne résiste pas. Penaud, il nous rend les débris et réfléchit derechef à trouver une autre solution. Un autre jour, Marion perd une vis de sa sacoche qui tombe sur la rue au milieu d’un village. Très vite la circulation se trouve bloquée par l’attroupement qui s’est formé autour de nous. Pendant que Marion récupère sa sacoche, je tente de retrouver la vis dans la poussière de la piste. Autant chercher une aiguille dans une botte de paille. Nous expliquons la situation aux curieux tout en essayant de garder notre calme. En moins d’une minute, un homme nous la rapporte en même temps qu’un autre nous en offre une semblable débusquée dans un magasin proche. Nous ne pouvons qu’exprimer notre gratitude envers la centaine de personnes qui se met à observer la réparation. Malgré leur comportement insupportable, nous devons reconnaître que l’immense majorité de nos interlocuteurs ne nous a voulu que du bien et cette anecdote en est la meilleure illustration.

Pourtant nous en sommes arrivés à avoir peur d’eux, à ne plus nous arrêter pour acheter une douzaine de bananes ou quelques biscuits, à ne plus vouloir être ni entourés ni touchés à chaque pause. La traversée d’un village provoque en nous une poussée d’adrénaline et nous accélérons la cadence. Lorsque nous sommes contraints à l’arrêt pour demander notre chemin, nous tentons d’abréger nos questions pour pouvoir repartir avant que la foule ne nous bloque. Notre temps est compté dès que Marion pointe un doigt sur la carte posée sur la sacoche de son guidon. Ils sont déjà cinq penchés au-dessus et les autres arrivent en courant. Ils ont vu une femme blanche montrer quelque chose à un Indien ! « De quoi s’agit-il ? Je veux voir moi aussi ! » croit-on entendre. Le bruit de leurs sandales claquant sur la route hante encore mes nuits. Je presse Marion de se dépêcher et je m’élance sur ma machine. Dès que l’un d’eux esquisse un geste pour nous montrer la direction, Marion met un pied sur la pédale et lance un thank you précipité. Les hommes arrivent en courant mais elle est déjà juchée sur son vélo et me rejoint. Il s’en est fallu de quelques secondes pour que nous soyons à nouveau submergés. Mais tous ne perdent pas espoir et certains nous poursuivent à moto pour nous confirmer la direction à prendre et tenter d’en savoir plus sur nous : « Made in ? », « Village ? », « America ? »

Pour éviter la foule, nous développons des techniques de survie et demandons notre destination sans nous arrêter. Comme je pédale devant, je lance à un passant le nom du village où nous souhaitons aller en m’appliquant sur la prononciation pour qu’il me comprenne. Quand c’est le cas, Marion récupère la réponse en me suivant. À une intersection c’est un signe de la main indiquant la route à prendre ; au milieu d’une rue c’est l’oscillation de droite à gauche de la tête de la personne interrogée, signe que nous sommes sur la bonne route. Avant d’arriver ici, je trouvais ce procédé impoli et hautain. Demander une direction sans même dire bonjour ni s’arrêter, quel toupet ! Mais là, c’est notre seule chance de salut avant épuisement complet.

Oppressés, nous nous posons beaucoup de questions. Pourquoi fuyons-nous ces hommes pourtant sympathiques ? Pourquoi ne pouvons-nous pas comprendre ces gens qui ne nous veulent que du bien ? Pourquoi nous énervons-nous chaque fois qu’un homme touche le klaxon de nos vélos alors que ce geste nous amusait dans beaucoup d’autres pays ? Les récits d’autres voyageurs nous rassurent. Une amie auvergnate et son compagnon nous avaient parlé « d’un enfer de tous les jours ». Damien Artero décrivait son expérience avec plus de précisions : « Je confesse et admets que ça m’était bien égal de m’énerver sur ces pauvres malheureux qui survivent comme ils peuvent dans la plus grande et la plus dure démocratie du monde. Il m’arrivait même de les molester, de me frayer un chemin à coups de coudes dans les figures et à coups de genoux dans les cuisses. Je leur aboyais dessus, je les incendiais, je les invectivais sans retenue, à force. Je les détestais, non pas pour ce qu’ils sont, ni pour les raisons qu’ils ont de se comporter comme des bêtes ; non je les haïssais parce qu’ils me pourrissaient la vie, parce qu’ils faisaient surgir en moi le vil animal, la rage et la colère (…). J’en avais marre ; non seulement je détestais l’Inde, mais surtout je détestais la personne que l’Inde faisait de moi. C’était là, sans doute, la plus dure leçon. » (1)
Nous sommes finalement tous perdants. Eux ne peuvent pas avoir les informations qu’ils souhaitent ; nous ne pouvons pas échanger avec eux sur leur culture et leur mode de vie. Nous nous croisons sans véritablement nous rencontrer. C’est le premier pays où des gens si gentils envers nous réussissent à nous faire peur, à nous énerver et finalement à nous faire fuir, car on ne roule plus pour aller à leur rencontre mais on pédale à toute vitesse pour leur échapper. Alors les kilomètres défilent tout comme les habitants sans que nous puissions apprécier rien ni personne.

Par bonheur, ce calvaire prend fin chaque soir lorsque nous trouvons un lieu où dormir. Les Indiens disent qu’« il faut accepter les coups de pied de la vache comme on accepte son lait et son beurre ». S’ils nous font perdre patience le jour, ils nous réservent un bon accueil lorsque nous bivouaquons dans un village après une longue et difficile étape. Nous découvrons alors leur hospitalité, réconfortante et réparatrice.

(1) Damien Artero, Le grand détour, Géorama, 2009.

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