Chapitre 43 : Atithi devo bhavah


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Le rite hospitalier consistait en une réception solennelle de l’hôte, que l’on baignait, parfumait, à qui l’on offrait un repas et une chambre pour la nuit. Ce faisant, le maître de maison agit comme s’il offrait un sacrifice, et en recueille donc tous les fruits : prospérité, Paradis. » L’Atharva Veda, un des plus anciens textes sacrés indiens.

Nous roulons depuis quatre-vingts kilomètres lorsque nous arrivons à Pincha par une piste cahoteuse. Le petit village est composé de quelques maisons en béton recouvertes pour certaines de feuilles de palmiers et de tôles pour la plupart. On y trouve quelques boutiques et un restaurant. Cela suffit pour que nous nous y arrêtions pour la nuit. Un villageois nous conduit au terrain de badminton où nous pourrons planter notre tente. Satisfaits par ce choix de l’emplacement, nous installons le campement sous le regard attentif de quarante paires d’yeux, comme à l’accoutumée. Une femme se détache du groupe et s’approche pour nous offrir du sucre et deux biscuits en guise de bienvenue. Une autre nous invite à partager son repas, ce que nous acceptons volontiers.

Notre hôtesse Sameera est musulmane comme la majorité des habitants du village. Elle parle un anglais parfait ce qui n’est pas si commun en Inde, surtout pour une femme. Mais elle a eu la chance d’étudier cinq ans l’anglais avant qu’on lui mette la corde au cou (le mari noue une cordelette jaune autour du cou de son épouse lors de la cérémonie de mariage) et la bague au pied (les femmes portent leurs « alliances » au deuxième orteil de chaque pied). Mariée à son cousin à dix-sept ans, elle avait dû arrêter ses études pour travailler à la maison avec sa sœur. Comme souvent, ce sont ses parents qui ont décidé de son mariage. Elle s’intéresse à notre « union d’amour » et regrette d’avoir eu à subir un mariage arrangé. Elle souhaite que son bébé alors âgé d’un an puisse aussi se marier d’amour :
« Ce sera une génération moderne et il lui sera plus possible de choisir », nous dit-elle, optimiste.

Elle et son mari (qui est aussi son cousin) possèdent quelques prés cultivés par des ouvriers qu’ils embauchent à la journée moyennant cent roupies. Chaque matin à 10h00, un vacher se charge de la bufflonne dont ils sont propriétaires et la conduit dans la campagne environnante avec les autres animaux du village. Le soir, vers 17 heures, il ramène tout le troupeau. Le mari de Sameera travaille à la ville de Tsudunpalle et elle passe sa journée dans la maison de ses beaux-parents (à savoir sa tante et son oncle) avec son bébé et sa sœur mariée à son cousin mécanicien. J’emmène un jeune garçon sur mon porte-bagages et nous allons au village. Âgé d’une dizaine d’années, Amin me guide avec fierté dans les venelles pour aller saluer ses voisins. Certains sont occupés à nourrir leur cheptel, d’autres jouent au badminton. Nous nous arrêtons devant sa maison où sa mère abreuve ses deux bufflonnes. Comme souvent ici, elle est d’une grande beauté. Elle me sourit avec bonté sans pouvoir cacher la surprise de voir son fils accompagner un étranger. Je lui explique qu’Amin partira demain avec nous sur les routes du monde. Son éclat de rire est un délice. Elle ne semble pas d’accord mais apprécie la plaisanterie.

De retour chez notre hôtesse, je retrouve Marion entourée des curieux habituels. Des voisins vont et viennent jusqu’à la nuit. Nous restons avec Sameera en savourant son hospitalité. Sur une nappe étalée par terre sont posées deux assiettes en aluminium. En bonne épouse, Sameera doit attendre son mari et elle se contente de nous regarder manger. Elle est surprise lorsque je remercie Marion qui me sert du riz :
« C’est ta femme, tu n’as pas à la remercier. C’est son devoir de te servir ! »
Nous lui expliquons que les traditions sont différentes dans notre pays et qu’il y a de grandes chances pour que Marion ne me serve plus si je manquais de politesse.
« Mais non ! Ici je dois servir mon mari avant même qu’il me demande quoi que ce soit. C’est mon devoir ! »

Finalement nous ne verrons pas son mari. Le sommeil nous a pris de vitesse et nous rejoignons notre tente avant son retour. Au réveil, un voisin tient à nous inviter à prendre le petit déjeuner dans son restaurant. Nous nous installons dans sa boutique sombre et dévorons avec appétit les quatre galettes de tiffen copieusement assaisonnées de sauces piquantes. Un autre voisin a compris que nous voulions des citrons et il nous en offre un plein sac. Lorsque nous laissons enfin derrière nous le petit village de Pintcha, nous avons le cœur empli de gratitude.

Nous avons vécu beaucoup d’épisodes semblables durant les six derniers mois mais celui-ci est particulier car il s’est déroulé en Inde. Nous sommes arrivés dans ce pays avec beaucoup de préjugés ; à cause de l’expérience personnelle de Marion qui y avait déjà séjourné d’une part, et d’autre part en raison des récits d’autres voyageurs ou même d’Indiens qui nous avaient mis en garde contre les voleurs et les mendiants. Nous nous étions donc préparés à répondre à chaque attaque et nous étions prêts au combat. Nous avons donc commencé à pédaler en nous méfiant des Indiens qui allaient, on nous l’avait dit, nous mener la vie dure. Pourtant, très vite, un vieillard a souhaité nous offrir de l’eau. Plus loin, des paysans perchés sur leur charrette nous ont offert des bananes. Un automobiliste nous a tendu quelques biscuits pour accomplir son devoir envers les étrangers. Sur la route, ils sont nombreux à nous saluer et à nous souhaiter bon voyage. Depuis les rizières, les charrettes ou les motos, nous répondons à une multitude de mains levées en signe de bienvenue.

Très vite, nous nous rendons compte que nous ne courons aucun risque. Bien sûr il y a leur curiosité intempestive, envahissante mais sans aucune agressivité. C’est simplement un trait de caractère ; on ne s’y habitue pas mais ce n’est en rien une attaque. Nous reprenons confiance et décidons de bivouaquer quasiment chaque soir pour éviter les hôtels miteux. Marion est plus rassurée lorsque nous dormons près des habitations plutôt qu’en pleine campagne. En effet, la densité de population est telle que, quoi qu’il arrive, on ne peut jamais vraiment se cacher. Conscients qu’il nous est impossible de dormir à l’abri de tous les regards, nous préférons leur demander franchement de nous indiquer un endroit sûr. Dès lors qu’une autorité locale, que ce soit un homme volubile ou un patriarche respectable, nous indique où nous installer, nous sommes en quelque sorte sous sa protection et rien ne peut nous arriver. Ainsi, chaque soir, nous accomplissons un rituel pour dormir dans les meilleures conditions possibles. En premier lieu, nous nous mettons en quête de récupérer les calories perdues dans la journée. Pour moins d’un euro chacun, nous satisfaisons nos deux appétits féroces dans un modeste restaurant. Cela nous permet de ne pas abuser de l’hospitalité des Indiens qui sont toujours prêts à nous offrir du riz ou des lentilles. Restaurés, nous reprenons la route jusqu’à trouver un village d’environ trois mille habitants si possible, moins de trois cents serait l’idéal mais plus difficile à trouver. Lorsque nous arrivons près de maisons suffisamment éloignées du bruit des moteurs, nous demandons où bivouaquer. Toute la tension de la journée disparaît alors et la magie de l’Inde opère, surtout si le groupe habituel des curieux est composé de femmes et d’enfants. À partir de là, il n’y a plus lieu de s’énerver. Nous leur expliquons que nous venons de France, que nous pédalons depuis Chennai et que nous voulons aller jusqu’au Gange, le fleuve sacré. Nous leur demandons de ne pas toucher à nos vélos. Ils nous regardent alors d’une autre manière et tous se préoccupent de notre confort. Nous choisissons ensuite l’endroit où poser la tente. La cour de l’école est généralement choisie car elle n’appartient en réalité à personne. Nous essayons autant que possible de nous blottir à l’encoignure de deux murs pour n’être entourés que par un quart de cercle de curieux, contre un cercle complet si nous nous installons au milieu d’un terrain vague. Malgré tout, lorsque la place leur manque, ils grimpent sur les murets pour nous observer à l’aise.

Les doigts de la main droite joints sur la bouche, nos hôtes veulent savoir si nous avons mangé, auquel cas ils nous font comprendre que nous pourrions partager le repas de telle ou telle famille. Déçus de notre refus, ils nous montrent ou prendre l’eau pour nous laver, et nous nous exécutons toujours devant une kyrielle de paires d’yeux, curieux de constater ô combien notre peau est blanche. Si je peux me laver presque entièrement nu, à l’inverse Marion reste habillée et elle attend souvent la nuit, quand tout le monde est reparti et que la pénombre la protège, pour faire une toilette plus complète. Souvent, pendant qu’elle arrange la tente, je filtre l’eau en expliquant le fonctionnement de cet appareil que j’actionne durant de longues minutes. Les hommes ne se lassent pas de voir le liquide ainsi purifié remplir nos bouteilles en plastique, même si je doute qu’ils comprennent toujours le sens de cette opération.
Les gens se pressent autour de nous et épient chacun de nos gestes. Les enfants qui s’aventurent dans l’entrebâillement de la tente se font rapidement gronder par les adultes qui doivent trouver cela impoli (comme quoi, la curiosité a des limites, ici aussi). Ceux-là mêmes qui nous exaspèrent le jour deviennent les plus accueillants et souriants du monde le soir venu. Si nous sortons l’appareil photo, tous se disputent le premier rang au plus près du photographe pour être en bonne position sur le cliché. Enfin, quand le soleil a été dévoré par la nuit, nos hôtes se dispersent comme poussière au vent et nous laissent apprécier le silence de leur village, jusqu’au lendemain matin. Nous sommes enfin seuls avec la nuit qui nous enveloppe et la fatigue s’échappe peu à peu de nos corps et de nos âmes.

Nous parvenons parfois à échanger quelques propos agréables avec certains Indiens qui parlent un peu anglais. Quand nous pouvons leur exprimer notre désir de tranquillité, ils sont généralement compatissants et tentent d’éloigner la foule. Réfugiés au calme en leur compagnie, nous pouvons discuter plus longuement. Après Sameera, nous faisons connaissance avec Jain et Rai, patrons du restaurant où nous nous sommes arrêtés à Selundi. Ils tentent de chasser les curieux en leur jetant des seaux d’eau, en vain. Au moment où nous allons partir, ils refusent de nous faire payer notre repas et nous invitent chez eux. Nous les accompagnons à travers le village, suivis par un cortège d’enfants. Ils veulent nous emmener voir un temple et nous proposent de boire un thé en attendant que l’excitation retombe. Les enfants entrent librement à notre suite et personne ne semble gêné. Après une quinzaine de minutes, le maître de maison fait sortir tout le monde, estimant que chacun en avait assez vu. En guise d’au revoir, nos hôtes nous offrent un pän, du bétel recouvert de feuilles, qui a le pouvoir de rendre les lèvres sanguinolentes et de faire cracher des choses innommables.

Jain nous explique un des fondements du code de conduite hindou : Atithi devo bhavah, l’invité a la place de Dieu et doit donc être traité comme tel. Pour Jain comme pour la plupart de ses coreligionnaires hindous, il est de son devoir d’accueillir une personne qui vient vers lui. Dans une étude intitulée Hospitalité obligatoire et hospitalité pervertie dans les récits de l’Inde : ascètes, Brahmanes et autres figures d’invités, Nalin Balbir explique que « l’hospitalité indienne (…) est une valeur ancrée dans une tradition forte, ancienne et systématique (…). Bonne hospitalité vaut récompense, mauvaise hospitalité punition (immédiate et/ou différée) ». Comme les hindous croient en la métempsycose, c’est à dire à la transmigration de leur âme dans un autre corps, ils vivent dans le seul but d’améliorer leur karma. Ainsi, chaque bienfait leur permet d’accumuler des points qui leur donneront une plus grande chance d’atteindre le moksha. Nous comprenons à présent mieux toutes leurs bonnes attentions. Lorsque nous nous présentons dans un village, ils doivent nous accueillir de la meilleure façon qui soit ; il en va de l’honneur de la communauté villageoise. Jamais rien ne peut nous arriver et chacun de nos souhaits sera exaucé.
Nous quittons pourtant les villages sans verser de larmes comme en Serbie, en Turquie ou en Iran. Ici, nous avons le sentiment de vivre dans deux mondes séparés que rien ne peut réunir. Parler à un Indien signifie en réalité parler à cent paires d’oreilles ou plus, tendues pour capter la moindre information s’échappant de nos lèvres. Cela dit nous sommes toujours chamboulés par ces rencontres, par les regards très expressifs des enfants, par l’attention dont nous sommes les bénéficiaires. Ces soirées très simples ont été riches d’enseignements. Durant la journée, nous sommes avant tout occupés à fuir les foules et le contraste avec nos soirées paisibles et chaleureuses est stupéfiant.
Combien de fois a-t-on entendu dire : « l’Inde, on l’aime ou on la déteste. » Nous l’aimons le soir et la détestons le jour. En réalité, jamais nous n’avions eu à nous débattre dans de telles contradictions. Après tout, nous sommes au pays des contrastes. « L’Inde (…) est en même temps la plus belle et la plus horrible des nations, et les Indiens sont les plus doux et les plus violents de tous les peuples de la Terre. » écrivait William Sutcliffe dans « Vacances indiennes ». Dans « La Cité de la Joie », Dominique Lapierre écrivait ceci : « L’Inde ! Un continent d’un potentiel de richesse exceptionnel où survivaient des zones et des couches de pauvreté accablante. Un pays d’intense spiritualité et de sauvages conflits raciaux, politiques et religieux. Un pays de saints comme Gandhi, Aurobindo, Pamakrishan, Vivekamanda, et de responsables politiques parfois odieusement corrompus. Un pays qui fabriquait des fusées et des satellites mais où huit habitants sur dix ne se déplaçaient qu’au pas de bœufs tirant leurs charrois. Un pays d’une beauté, d’une variété incomparables et de hideuses visions comme les bidonvilles de Bombay ou de Calcutta. Un pays où le sublime côtoyait souvent le pire mais où l’un et l’autre étaient toujours vivants, plus humains et finalement plus attachants qu’ailleurs. »

Nos corps sont maintenant réglés en fonction du soleil et nous nous réveillons généralement à 6h23 avant que le soleil inonde notre tente. Nous nous glissons hors de notre cocon dix minutes plus tard. Lorsqu’ils ne sont pas déjà là à nous attendre, les premiers curieux arrivent aussitôt, à croire qu’ils nous épiaient derrière un mur, ce qui est tout à fait envisageable. Un groupe se forme à nouveau autour de nous. Ceux de la veille ont été rejoints par d’autres tout aussi intéressés. Nous les saluons et enfourchons nos vélos. Des enfants nous suivent sur quelques mètres en riant. Nous leur répondons avec un large sourire, le dernier avant de longues heures. Une autre journée de galère commence qui se terminera ce soir.

Cet accueil, qui nous réchauffe le cœur dès que nous posons les vélos, contrebalance de façon extraordinaire la pression de la journée. Les Indiens nous fatiguent mais ils font honneur à un de leurs proverbes : « celui qui a une maison n’en a qu’une, celui qui n’en a aucune en a mille. »

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