Chapitre 44 : Être une femme en Inde (Inde)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Appeler les femmes « le sexe faible » est une diffamation ; c’est l’injustice de l’homme envers la femme. Si la non-violence est la loi de l’humanité, l’avenir appartient aux femmes. Gandhi.

Partir de l’Iran a été un grand soulagement pour Marion. Enlever son voile en signe de liberté retrouvée a été sa première réaction. Nous pensions que nous en avions terminé avec les restrictions vestimentaires, le regard pervers de certains hommes et leurs remarques désobligeantes. À notre arrivée en Inde, des femmes, le ventre plus ou moins dénudé sous des saris colorés, nous laissaient penser qu’elles avaient ici beaucoup plus de liberté. Pourtant, nous réalisons très vite que la situation est en fait bien pire.

Dès notre arrivée dans le Kerala, Marion sert de cible à la main baladeuse qu’un jeune lui promène sur les fesses en plein marché. Comme elle n’est pas de nature à se laisser peloter en public par n’importe qui (ni même par son compagnon d’ailleurs) elle poursuit l’insolent et sa colère provoque aussitôt un attroupement. Le fautif se fait remettre à sa place par un patriarche puis par d’autres hommes, apparemment heureux de n’avoir pas été pris, eux, en flagrant délit. Ensuite, Marion a été victime de nombreux gestes douteux, de regards provocants et de paroles déplacées qui ont limité radicalement notre confiance envers la gent masculine. D’un point de vue vestimentaire, elle ne peut pas dévoiler ses cuisses ni ses épaules, des zones considérées comme sensuelles. Il lui faut donc continuer de pédaler en pantalon et en chemise.

Au manque de respect des hommes s’ajoute leur conviction que les femmes comptent pour rien dans leur société. Nous sommes dans un pays où il vaut souvent mieux être une vache qu’une femme. Comme ses semblables, Marion est ignorée par les hommes qui ne lui parlent jamais, ne lui posent jamais de questions, ne s’intéressent jamais à elle sauf pour jauger son physique, ses jolies formes et la blancheur de sa peau. En ce qui me concerne, il m’est impossible de m’adresser à une femme en Inde (sauf à Sameera et d’autres d’un rang social élevé). Nous avons tenté l’expérience mais elles s’enfuient dès que je m’approche, détournent le regard, poursuivent leur route comme si elles avaient peur de moi. Même Marion éprouve des difficultés à communiquer avec elles. Un jour, alors qu’elle s’approche d’une fille pour l’aider à réparer son vélo, cette dernière s’enfuit à vive allure, le vélo à la main.

La situation de Marion n’a évidemment rien à voir avec celle des Indiennes. Un homme nous disait que les femmes appartiennent à leur mari et seules 30 % d’entre elles sont vraiment libres. Mariées très jeunes à des cousins ou oncles, elles sont privées d’éducation et travaillent dans les champs ou dans la maison de leur mari.
En plus de la promotion du don du sang, le Rotary Club a pour objectif de lutter contre l’illettrisme des femmes qui touche 30 % d’entre elles. Les rotariens voient dans leur éducation une amélioration de la vie dans les villages. Pour cela, il faut lutter contre les mariages précoces (avant l’âge de dix-huit ans). Les Indiens disent qu’« élever une fille consiste à arroser le jardin du voisin ». Des couples qui donnent naissance à une fille n’investissent pas dans son éducation car ils n’auront pas de retour sur investissement. Là, les femmes font ce qu’on attend d’elles et doivent renoncer à leurs aspirations ou leurs rêves. L’éducation des filles est un enjeu de taille pour le développement du pays. Comme le dit un autre proverbe pourtant indien, « si vous enseignez à un homme, vous enseignez à une personne. Si vous enseignez à une femme, vous enseignez à toute la famille ».

Plus grave que l’illettrisme et le manque d’éducation des femmes, la discrimination qu’elles subissent va trop souvent jusqu’à l’assassinat. Bénédicte Manier explique qu’en Inde, « les filles sont également mal-venues parce qu’elles coûtent cher : pour payer la dot de leur mariage, leurs parents devront dépenser leurs économies, voire s’endetter. Ils préfèrent donc les éliminer avant la naissance. » De ce fait « il est devenu fréquent en Inde d’avorter quatre, cinq ou six fois, jusqu’à être sûr d’attendre un garçon. Il y aurait 6,4 millions d’IVG par an dans le pays, en grande majorité non déclarées (…). Certains villages du Punjab (nord de l’Inde) ne voient plus naître que quatre à cinq cents filles pour mille garçons : la moitié des fœtus féminins y sont avortés (…). Par manque de soins ou de nourriture, la mortalité infantile des filles en Inde est une fois et demie plus importante que celle des garçons. Dans la région du Punjab, elle est quatre fois supérieure (…). L’Inde ne compte plus que quatre-vingt-treize femmes pour cent hommes (au lieu d’un ratio normal de cent cinq femmes pour cent hommes) » (1).

L’avortement est un des trois plus grands péchés pour la religion hindoue. Pourtant, il y aurait cent mille établissements d’échographie, officiels ou clandestins (2) . Leur slogan est explicite : « dépensez cinq mille roupies maintenant pour en économiser cinq cent mille plus tard. » On comprend pourquoi la dot des filles pèse si lourd dans la balance malgré son interdiction en 1961. Avoir une fille est aussi un déshonneur car seuls les garçons transmettent le patronyme. Malheureusement, les IVG qui se pratiquent de façon irraisonnée sont à l’origine d’un fœticide. Certains villages sont fiers de dire qu’ils n’ont pas vu naître de fille depuis dix ans. De graves problèmes ont été démultipliés avec le commerce de femmes, la polyandrie et l’augmentation des violences qui leur sont faites. En 2003, seize mille viols ont été répertoriés et deux millions d’adolescentes et de femmes seraient soumises à l’exploitation sexuelle.

L’Inde est une société patriarcale qui place la femme sous la domination de l’homme. Lorsqu’elles ne sont pas tuées avant de naître ou à leur naissance, les fillettes peuvent être maltraitées, exploitées, violées parfois, vendues aussi. Lorsqu’elles sont mariées, elles sont au service de leur mari. Et si par malheur celui-ci venait à mourir avant elles, elles sont accusées de lui avoir porté malheur à cause des fautes qu’elles auraient commises dans leurs vies antérieures. La seule façon pour elles d’en terminer avec cette malédiction consiste à se jeter sur le bûcher de leur conjoint. Il leur arrive aussi d’être brûlées vives par la belle famille ou par leur mari s’ils jugent la dot insuffisante. Il y aurait, selon la police indienne, environ sept mille femmes tuées chaque année à cause de la dot. La féministe Donna Fernandes explique qu’« aucune forme de violence contre les femmes n’est plus directement liée aux structures économiques que la demande de la dot (…). La dévaluation de la femme sur le marché du mariage est complète, sa seule valeur ce sont les biens qu’elle apporte au foyer de son mari. Une fois ce capital épuisé, elle est réduite à l’état d’objet et bonne à jeter » (3).

Pour nous être arrêtés chaque nuit dans les villages, nous n’avons pas compris pourquoi les femmes sont considérées comme une charge. Elles travaillent beaucoup et ce sont elles qui ramènent l’argent pour entretenir la famille alors que les hommes le dépensent dans l’alcool. Nous les voyons porter bois, bouses ou eau sur la tête et marcher ainsi sur de nombreux kilomètres. Bénédicte Manier a une vision assez semblable à la nôtre : « En parcourant les campagnes indiennes, il est fréquent de voir des femmes (même enceintes) marcher plusieurs kilomètres sous un soleil écrasant pour aller travailler aux champs ou ramasser d’énormes fagots de bois qu’elles transportent ensuite sur la tête. On les voit aussi accroupies de longues heures, façonnant les galettes de bouse séchée, avant de les ramener dans de lourds paniers à la maison où elles servent de combustible domestique. Pendant ce temps, au village, une partie des hommes, assis sur des charpoy (banquettes de corde) jouent à un jeu de société en buvant du chaï (thé épicé)… Naître fille en Inde n’est donc pas une bénédiction et on entend souvent des femmes dire que si elles ne veulent pas de filles, c’est aussi pour leur éviter cette vie difficile. »

Elles représentent à nos yeux la force du pays et elles devraient être reconnues en fonction de leur importance. Au lieu de cela, ce sont souvent des esclaves et elles n’ont pas le choix de leur destinée. Bénédicte Manier écrit que « bien des femmes n’ont aucune maîtrise de leur destin. (…) Jugées inutiles, certaines de ces petites filles sont aussi vendues par leur famille à des exploiteurs de main-d’œuvre enfantine, voire à des réseaux de prostitution (…). Dans l’État indien de l’Orissa, une fillette a été vendue par son père contre quatre kilos de riz ».

La situation de la femme en Inde est à l’opposé de l’idée que nous en avions. Pourtant, à mesure de notre progression, nous prenons conscience peu à peu du côté dramatique de la réalité bien différente de ce qu’en montre les sites touristiques. Selon Bénédicte Manier toujours, la place de la femme est l’illustration que « l’Inde est devenue le contraire de ce que souhaitait Gandhi : une société pour une bonne part violente, individualiste et intéressée, et non une société pacifique et dépourvue de concurrence entre individus ».

(1) Bénédicte Manier, Quand les femmes auront disparu, La découverte, 2008.

(2) Ashih Bose, Mira Shiva, Darkness at Noon. Female Fœticide in India, VHAI, Delhi, 2003.

(3) Roland Pierre Paringaux (mai 2001), « Femmes d’Asie en butte à la violence », le monde diplomatique.

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