Chapitre 63 : Promenade en bateau (Indonésie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Ce qu’il y a de plus beau dans la navigation, c’est de débarquer. Benoîte Groult.

Nous contournons Singapour par les eaux et arrivons sur l’île de Batam, en Indonésie. Nous devons attendre trois jours le bateau qui nous conduira à Jakarta. Pour patienter, nous restons en compagnie du tenancier du bar-restaurant-casino clandestin situé à proximité des bureaux de la compagnie maritime « Pelni ». Peu à peu, nous faisons connaissance avec les fidèles clients qui sont à la fois accueillants, souriants, amusants et curieux. Leur passe-temps favori est le jeu de dominos. Certains s’exclament alors que d’autres ramassent l’argent gagné. Entre deux manches, on nous explique que cette pratique est tout à fait illégale et qu’elle a valu à certains des séjours en prison. Quelques parties d’échecs sont aussi disputées, ce qui nous vaut l’occasion de nous faire offrir à manger pour nous consoler de cuisantes défaites. Lorsque nous nous lassons du jeu, nous approfondissons notre apprentissage de la langue en discutant de tout et de rien (surtout de rien d’ailleurs). Un jour, éméché par l’alcool, un des clients lance la conversation :
« Cela fait deux ans que vous êtes mariés ? Et vous n’avez toujours pas d’enfants ? C’est quoi votre problème ?
– Euh… On y va pelan pelan (doucement).
– Non non. Quand on est marié depuis deux ans, on a au moins un enfant. C’est quoi votre problème ?
– … »
Durant les trois jours suivants, nous apprendrons à mieux connaître notre interlocuteur qui ne semble pas être une lumière. Il dévoile également son côté lubrique lorsqu’il s’assied à côté de Marion pour visionner des vidéos pornographiques sur son téléphone portable. Comble du raffinement, il lui lance même quelques clins d’œil avant qu’elle ne prenne congé.
Les journées passent, agrémentées de noodle soup, de parties de dominos ou d’échecs, de séances vidéos et de discussions un peu répétitives :
« From ?
– France.
– France ! Zidane ! Henry !
– Ya… (Oui)
– Where do you go ?
– Jakarta.
– Rabu ? (mercredi)
– Ya, rabu. »

Et le lendemain :
« From ?
– Zidane.
– Ah, France ! Henry ! Where do you go ? Jakarta ?
– Ya, besok. » (Oui, demain.)

Et enfin le jour J arrive :
« Eh, Zidane, you go to Jakarta today.
– Yes, with Henry. »

Nous avons en notre possession deux billets ekonomic. Pour deux cent soixante-trois mille roupies chacun, soit environ vingt euros, nous serons en troisième classe pour un voyage d’une trentaine d’heures. Une fois à l’intérieur du bateau, je pars en éclaireur et traverse un long dortoir où des dizaines d’adolescents, principalement de jeunes mâles au poil encore doux, me regardent passer en me lançant des « mister ! » amusés. Je repère nos deux couchettes, deux petits matelas posés au milieu de cent autres. Soudainement, alors que je croule sous les interpellations sans pouvoir poser mon regard sur quiconque, j’éprouve la même oppression qu’en Inde. Je suis mal à l’aise face à tous ces yeux fixés sur moi. À n’en pas douter, je dois être le seul étranger dans cette masse d’Indonésiens. Ma solitude en face d’eux est pesante. Notre lit repéré, je refais le trajet en sens inverse, sous les mêmes regards et les mêmes « mister ! ». Arrivé auprès de Marion, je lui fais le bilan de la situation :
« Ça va être galère, ils nous attendent de pied ferme !
– Et les lits, ils sont comment ?
– Bien, bien. Tu verras, ils sont parfaits… »
En pensant au trajet que nous devons effectuer pour retrouver nos matelas, la panique me gagne alors que Marion semble plutôt en colère. La perspective de passer plus d’une journée surveillés par tous ces regards ne nous réjouit pas. Nous savions pourtant que nous voyagerions d’une façon rudimentaire, mais nous n’imaginions pas être confrontés à une telle promiscuité. Une boule au ventre, nous nous lançons dans la mêlée avec nos sacoches sur le dos, soit près de cinquante kilos chacun répartis en une dizaine de sacoches.

Pour ce deuxième passage, les « mister ! » sont plus hystériques. Je n’ose me retourner au son d’une voix féminine criant « misteeeerrrrr », de peur qu’elle n’ait ôté son tee-shirt comme une groupie des Rolling Stones aurait pu le faire en plein concert ; à la bonne époque évidemment. Au Laos, nous étions hélés par les « sabaidi », au Cambodge par les « hello ». Ici, ce sera par les « mister », n’en déplaise à la douce sensibilité féminine de Marion. Même si leur anglais est limité, nous entendons soudainement « she is not a boy ». Un adolescent plus sagace que les autres a deviné la vraie nature de Marion et nous entendons maintenant des « miss ! » s’élever parmi les « mister ! ». Il ne manque plus qu’on nous demande « name ? » pour connaître notre nationalité et nous serons au comble du bonheur.

La félicité suprême, la voilà justement. Une jeune fille s’approche de nous et nous montre son ticket. Même étage, même bateau, même date, même couchette. L’excitation monte ; nous serons trois sur deux lits. Les garçons du dortoir m’envient déjà… En réalité, toute notre ligne de couchettes a été vendue en double. Plus on est de fous…

Marion fuit cette arène et file vers les étages du bateau pour chercher une solution. Pendant ce temps, je fais connaissance avec les adolescents alentours dont aucun ne parle anglais. Ils sont finalement tous très sympathiques, mais collés les uns aux autres, ils forment un groupe compact un peu déstabilisant. Marion revient après une heure d’absence. Elle est épuisée mais satisfaite. En mobilisant la moitié de l’équipage, elle a réussi à négocier deux matelas et une place au calme… au sixième étage. Nous chargeons tout sur notre dos et traversons à nouveau le dortoir en saluant nos admirateurs. Nous quittons rapidement le sous-sol et la surprise me gagne au fur et à mesure que nous progressons dans les étages : la moindre parcelle de plancher est occupée par une famille indonésienne ; la moindre marche est squattée par des gens qui, eux non plus, n’ont pas trouvé de lit. Nous enjambons des passagers assis par terre dans les couloirs, slalomons d’une marche à une autre, traversons le couloir des cabines « première classe » avec un pincement au cœur, grimpons encore pour finalement nous affaler sur nos deux matelas. Le voyage peut commencer.

L’endroit se révèle plutôt confortable comparé au chaos qui règne dans le reste du bateau. Situé près des cabines de l’équipage, l’espace où nous avons échoué n’est pas ouvert au public. Comme nous sommes passés maîtres dans la négociation, le personnel de bord n’a pu résister à la ténacité de Marion. Le commandant, sensible à notre statut d’Occidentaux, nous a finalement autorisé à nous y réfugier tout en interdisant aux autres passagers de nous suivre. Nous sommes donc seuls dans notre coin, parfois simplement accostés par des membres de l’équipage. Certains s’arrêtent et entament la conversation, avec toujours la même question :
« Where do you go ? »
Au premier, nous répondons Jakarta, au second aussi, au troisième également. Lassés par cette question qui n’a aucun sens alors que nous sommes sur un bateau sans escale en direction de ladite Jakarta, je réponds au quatrième que nous allons à Bangkok.
« Bangk… ? »
Son visage se fige. Songeur, il se demande si je me moque de lui ou si nous nous sommes vraiment trompés de bateau. Il me répond finalement :
« Jakarta ?
– Bien sûr Jakarta ! Où veux-tu qu’on aille autrement ? »
Il nous quitte en riant.

Un autre membre d’équipage nous explique que le ferry a embarqué deux mille personnes, mais qu’il peut doubler le nombre lors des départs en vacances. Compte tenu de ce que nous avons vu, nous nous demandons bien où ils peuvent les loger alors que le bateau est déjà plein à craquer. Notre surprise amuse notre interlocuteur qui ne voit rien de choquant dans la manière de faire voyager tout ce monde. Un passager moins insouciant m’explique que la qualité du service était satisfaisante à l’époque où l’État était en charge du bateau. Malheureusement, il l’a revendu à une entreprise privée qui se soucie plus de ses bénéfices que du confort des passagers. Les conditions de voyage sont maintenant déplorables, mais que faire ?
Nous occupons notre journée entre de longues siestes, de la lecture, du grignotage et du bavardage avec deux Australiennes logées dans une cabine en première classe. Nous sommes les quatre seuls Occidentaux à bord. Pour nous éviter d’utiliser les toilettes inondées par l’urine, elles nous proposent de passer dans leur cabine en cas de besoin. De temps à autre, nous déambulons dans le bateau pour nous dégourdir les jambes. Marion ne fait en réalité qu’une expédition dont elle revient furieuse après avoir été accostée par d’insupportables goujats en quête d’une proie facile.

Après trente heures passées à écouter les rires et les pleurs d’enfants, les pets, les rots et des chants ; après tout ce temps embaumé par les odeurs de nourriture, de tabac, d’urine et de transpiration, nous arrivons à Jakarta. La ville est déjà plongée dans les ténèbres et nous n’avons pas le courage de nous y hasarder. Nous décidons alors de passer une deuxième nuit à l’intérieur du ferry en attendant le lever du jour. Entre les ronflements de nos voisins et leur musique, le grésillement de la radio et l’odeur nauséabonde du dortoir où nous avons déménagé, le temps semble passer très lentement. Finalement, nous avons eu de la chance d’avoir passé les trente dernières heures à l’écart de cette ambiance difficilement supportable pour nous. Il suffit de regarder l’état de nos matelas, où chaque trou donne une information sur le nombre de résidents des lieux. À vue d’œil, une bonne cinquantaine de cafards loge sous mes fesses.

Il est 7h00 lorsque nous débarquons. Après presque un an de voyage nous arrivons enfin dans l’hémisphère sud !

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