Chapitre 64 : Manque d’air à Java (Indonésie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Des écoliers s’arrêtaient sur le chemin de l’école et regardaient la télévision, le temps de fumer une cigarette. Tout le monde fumait, même les enfants de cinq ans. Nigel Barley.

Un souvenir de mes années passées sur les bancs de la faculté de géographie me revient brutalement à la descente du ferry : avec plus de mille habitants par kilomètre carré, l’île de Java est un des endroits les plus densément peuplés au monde : dix fois plus que la France, deux cents fois plus que le plateau du Cézallier… Or, je constate aujourd’hui que les cent trente-six millions de Javanais ne se déplacent pas avec des attelages de bœufs, des vélos ou à pied, mais bien en scooters, motos, voitures, bus, fourgonnettes et camions. Jamais nous n’avons vu une telle densité de véhicules !

Noyés dans la puanteur des gaz d’échappement et submergés par la crasse, nous fuyons Jakarta sur une route cabossée. Il nous est impossible d’échapper au trafic même lorsque nous pensons nous en éloigner en empruntant un réseau secondaire. Nous gravissons les pentes du Tangkuban Perahu, un des cent vingt volcans de l’île. La circulation est tout aussi dense et plusieurs fois nous risquons d’être renversés. Des véhicules peinent dans la montée et crachent des nuages de pollution plus noirs que jamais. Les masques de protection dont nous nous sommes équipés dès les premiers kilomètres nous paraissent dérisoires et nous avons l’impression de fumer l’équivalent d’un paquet de cigarettes à chaque kilomètre.

Un sentiment de ras-le-bol nous envahit. Mis à part les déserts iraniens et quelques journées passées au Laos, au Cambodge et en Thaïlande, cela fait sept mois que nous évoluons sur des routes bruyantes et polluées par des milliers de moteurs. Nous avons le sentiment d’être sans cesse baignés dans une pollution nauséabonde et nos poumons tout comme nos tympans demandent grâce. Nous rêvons de calme, nous souhaiterions entendre à nouveau le souffle du vent (même de face) et le chant des oiseaux. Nous avons l’impression d’être arrivés au bout du rouleau avant même d’avoir gagné le bout du monde. Fatigués de respirer tant de poussière, nous grimpons à l’arrière d’une camionnette pour rejoindre Bandung où nous achetons un ticket pour le premier train en partance vers l’est. C’est ici la période des vacances et il ne reste de la place que dans celui en partance pour Malang. Allons donc à Malang. Les premières et deuxièmes classes étant complètes, nous voyagerons en troisième classe. Enhardis par notre expérience précédente en bateau, nous acceptons cette nouvelle épreuve avec philosophie : le trajet devrait durer deux fois moins de temps. Pendant quinze heures nous cherchons en vain une position confortable. Même si nous sommes cette fois-ci loin de la circulation, nous sommes tout de même enfumés plus que de raison. Non contents de respirer la pollution à longueur de journée, les Javanais continuent à soigner leurs poumons en fumant des cigarettes les unes après les autres. En Indonésie, 70 % des hommes âgés de plus de vingt ans fument. Ils n’attendent pas d’avoir atteint la majorité pour s’intoxiquer. Ainsi, Ardi Rizal, un enfant de deux ans, a commencé à l’âge de dix-huit mois et consomme maintenant quarante cigarettes par jour. Des vidéos le montrant en train de fumer ont fait le tour du monde. C’est aussi ce que fume Tori, un orang-outang du zoo de Taru Jurug. Les responsables sont d’ailleurs inquiets de le voir mourir à petit feu alors qu’il est devenu l’attraction phare du parc animalier…

Depuis Malang, nous tentons de rejoindre le volcan Bromo tout proche. Cette fois-ci, le trafic est moins dense et nous parvenons à respirer quelques bouffées d’air presque frais. La sensation est agréable mais de courte durée. À mesure que nous nous approchons du parc national de Bromo-Tengger-Semeru, la qualité de l’air se détériore. Des milliers de touristes viennent ici chaque année pour admirer le volcan qui crache ses cendres à des kilomètres à la ronde. Au sommet, les vendeurs de masques de protection respiratoire font fortune. Déjà équipés, nous les saluons et nous nous enfonçons dans la caldera pour nous approcher du cratère vrombissant. Auvergnat d’adoption, j’ai toujours vécu au milieu des volcans et j’ai également pu en admirer de beaux spécimens en Nouvelle-Zélande, au Pérou, au Chili et en Bolivie. Si les phénomènes volcaniques m’ont toujours fasciné, je n’avais pourtant jamais eu l’occasion d’observer un volcan en éruption et jamais je ne m’étais approché d’un cratère encore « vivant ». Nous marchons sur les lèvres de la gueule béante du Bromo qui laisse échapper des grondements ou des soupirs. Nous pouvons entendre sa respiration saccadée, percevoir les vibrations de son cœur, frémir à chacun de ses tressaillements. En Indonésie, il suffit de s’approcher d’un volcan pour sentir vivre la terre.
La vue qui nous est offerte sur le parc national le lendemain matin est tout aussi stupéfiante. Une marche nocturne sur le mont Penanjakan nous permet de surplomber un site envahi par les Indonésiens. Loin du tumulte touristique, nous voyons le soleil éclairer peu à peu les volcans. Un champ de brume voile délicatement leurs pieds. Du Bromo, nous ne voyons que les cendres émerger des nuages. Autour, plusieurs volcans se dressent fièrement, tel le Semeru. Ce cône parfait est le point culminant de l’île. À 3 676 mètres d’altitude, son sommet laisse échapper un panache qui se dissipe lentement dans l’atmosphère. Ses cendres se déposeront sur celles déjà accumulées depuis des milliers d’années.

Il nous faut deux jours pour arriver à Bondowoso. Là, on nous met en garde contre la pente abrupte d’une route en mauvais état qui mène au Kawah Ijen, le « cratère vert ». Assagis par nos expériences passées sur les reliefs extrêmement accidentés de la région, nous décidons de prendre un minibus. D’âpres négociations avec le chauffeur nous permettent de diviser par trois le tarif initialement annoncé ; nous ne payons finalement « que » le double du prix demandé aux « locaux ». Qu’à cela ne tienne. Comme nous avons payé deux fois plus que les autres passagers, nous gardons nos positions et ne lâchons pas une demi-fesse de notre territoire durement conquis bien que le minibus ne cesse de se remplir. Il y a douze places assises pour vingt-cinq personnes sans compter les vélos, sacoches et bagages soigneusement empilés et amarrés sur le toit. Entassés dans ce bruyant tacot, l’air nous manque cruellement. Nous ne regrettons pourtant pas notre choix, tant la pente est raide et la piste en piteux état. Notre seule crainte est de devoir pousser le véhicule trop lourdement chargé s’il refusait d’avancer.

Nous avons roulé trois heures lorsque nous arrivons au terminus à Sempol. Il nous faut encore le même temps à vélo pour arriver à un col où quelques maisons ont été construites pour accueillir les touristes et aussi des ouvriers qui travaillent près de là dans une exploitation de soufre. Cet endroit a été rendu célèbre auprès du public français par Nicolas Hulot. En dehors du paysage remarquable qu’offre le volcan, c’est surtout pour relater le destin dramatique des mineurs que le reporter était venu en 1997. Mais nous n’avons pas comme lui d’hélicoptère pour nous y rendre, alors nous imitons les Indonésiens et escaladons à pied des derniers kilomètres. Il est 3h30 lorsque nous nous lançons à notre tour à l’assaut du cratère. Après une demi-heure de marche, nous arrivons à un campement situé à 2 000 mètres d’altitude. Beaucoup de travailleurs dorment ici pour pouvoir commencer leur journée au plus tôt. Nous en croisons maintenant plusieurs portant leur fardeau sur l’épaule et avançant au rythme des grincements de leurs paniers. L’odeur de soufre est de plus en plus forte à mesure que nous approchons des bords du cratère. Là, nous quittons le chemin des mineurs qui plonge dans les ténèbres, pour contempler le site du haut des crêtes du volcan. Les végétaux sont brûlés par les gaz qui s’échappent des entrailles de la terre. En contrebas, le lac vert émeraude illumine par sa beauté le fond du cratère, mais s’y baigner serait mortel en raison de son acidité. Avec un pH de 0,2, son eau est l’équivalent de ce qu’on trouve dans les batteries de voitures. D’épaisses fumées sortent de la terre à son extrémité sud-est à l’emplacement d’une solfatare, une fumerolle rejetant du soufre. L’épais nuage de vapeurs qui s’en dégage nous dissuade de descendre à notre tour au fond du cratère. Chargé de dioxyde de soufre, de sulfure d’hydrogène et d’acide chlorhydrique, il attaque la peau, les poumons et les yeux. Nous nous contentons de regarder les allées et venues des mineurs, véritables forces de la nature, qui émergent du brouillard avec sur leurs épaules deux paniers emplis de soufre. Ils sont trois cents à venir quotidiennement l’arracher à la montagne pour le vendre ensuite. Leur chargement de quatre-vingts kilos leur rapporterait quatre euros. En plus du poids que je n’arrive même pas à soulever, le trajet du cratère jusqu’au lieu de pesage est long et pentu ; rares sont ceux qui parviennent à effectuer deux allers-retours dans la même journée.

À Ijen, ces hommes de faible gabarit transportent sur des pentes extrêmement raides et dangereuses des charges bien plus lourdes qu’eux. Certains sont en sandales, d’autres en bottes en caoutchouc, ou simplement pieds nus. Ils ne semblent pas gênés par la fumée qui les tue pourtant à petit feu et n’hésitent pas à demander à chaque touriste une cigarette ou deux, qu’ils fument abrités derrière un rocher. En se tuant ainsi à la tâche pour un salaire de misère, ces mineurs fournissent la matière première pour la fabrication d’engrais, de fongicides, d’allumettes (les mêmes qui leur permettent d’allumer leurs cigarettes), de pommades dermatologiques, d’acide sulfurique et bien d’autres produits largement utilisés en Occident.

Nous nous plaignions du manque d’oxygène, du désagrément occasionné par la pollution des voitures, de l’odeur de cigarettes, de la surpopulation dans les transports en commun, de la fumée du Bromo et de l’odeur de soufre du Kawah Ijen. Finalement nous ne manquons pas d’air ! Nous ne devrions pas nous plaindre puisque nous sommes ici de notre plein gré, libres de partir dès que nous le souhaitons. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dès notre retour au pied du cratère. Nous arrivons le lendemain sur l’île de Bali, notre dernière étape asiatique, fuyant cette misère insupportable et conscients de notre impuissance.

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