Chapitre 65 : Bali la touristique (Indonésie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Son parfum fort, doux et amer emplissait l’espace ; c’était le parfum de Bali, et la fleur commençait à se faner. Vicki Baum.

Bali fait partie des 17 508 îles indonésiennes. Surnommée « l’île des dieux », « le dernier paradis sur terre » ou encore « la perle de l’Indonésie », sa réputation internationale attire maintenant plus de deux millions de touristes par an, soit la moitié des visiteurs se rendant en Indonésie. Nous nous y rendons partagés entre la joie d’y revoir des amis et l’inquiétude de nous retrouver au milieu de touristes occidentaux et de subir les inconvénients qu’ils engendrent. Après la traversée en ferry du détroit de Bali, nous longeons la côte nord de l’île, flânant de plage en plage au fil de nos envies.

L’île est belle sous bien des aspects. Pemuteran est réputée pour ses coraux artificiels, son accès aux îles Manjangan et la qualité de ses fonds sous-marins. Plus loin, même si Lovina est un endroit fade et sans intérêt, l’épave d’un bateau située à quarante mètres des côtes de Tulamben est une curiosité. Le Liberty était un cargo américain réquisitionné pendant la seconde guerre mondiale. Touché par deux torpilles japonaises le 11 juin 1942, il échoua sur la plage de Tulamben. Un tremblement de terre en 1963 le fit glisser dans la mer où il repose maintenant. Il s’agit d’une des épaves les plus connues au monde par les plongeurs. Nous profitons du lieu en masque et tuba, nageant au milieu des bancs de thons et de poissons colorés. Plus à l’est, la péninsule d’Amed mérite également un détour. À Lipah, une plage permet un accès direct au corail, malheureusement en mauvais état.
Derrière un cadre enchanteur se cachent pourtant de nombreux problèmes. Le tourisme qui s’est développé depuis les années 1970 lui a fait perdre beaucoup de charme. Nous pouvons lire sur de nombreux documents touristiques que « Bali est certainement l’un des derniers endroits au monde qui, malgré le boom touristique, n’a pas complètement vendu son âme ». Nous avons du mal à acquiescer. Depuis notre arrivée, nous n’avons pas eu un seul échange amical avec des Balinais. Que l’on soit à Permutaren, à Lovina ou sur la péninsule d’Amet, nous sommes utilisés à l’égal de distributeurs automatiques de billets. Vendeurs de montres, de lunettes de soleil, de massages, de fruits, de bracelets, de tours en bateau : tous veulent faire du profit à nos dépens et les échanges sont réduits à cette seule fonction.
Nous sommes restés trois nuits dans une chambre à Lipah. Le deuxième soir, la gérante nous demande avec un large sourire si nous sommes confortablement installés, ce à quoi nous répondons que l’endroit est reposant, chose rare en Indonésie. Nous pensons entamer une discussion sur la pluie et le beau temps, la culture balinaise, la fragilité des coraux situés tout près. Bref, échanger des propos de bonne convivialité entre hôtes et invités. Nous déchantons !
« Peut-être voudrez-vous un massage ? (Rémunéré, bien entendu.)
– Non merci, c’est gentil.
– Bien, au revoir. »

La discussion s’arrête net lorsque nous expliquons que nous n’avons pas d’argent.
Le lendemain matin, au cours d’une promenade sur la plage, un jeune homme nous aborde. Lui aussi a un large sourire. Il me tend la main tout en s’approchant de nous. Méfiants, nous nous demandons ce qu’il souhaite nous vendre.
« Je m’appelle Yoman.
– Enchanté… Moi c’est Julien, et voici Marion.
– Vous voulez faire un tour en bateau ? »
Il me demande pourquoi j’éclate de rire. Je lui explique que nous étions persuadés qu’il allait tenter de nous soutirer de l’argent au moment où il s’est approché de nous.
« Non, c’est juste que nous sommes des gens charmants à Bali et que nous voulons sympathiser avec les touristes.
– Et leur vendre quelque chose. C’est systématique, symptomatique même !
– Mais non, l’argent vient en second. D’abord l’amitié », me répond-il pris au dépourvu.
Résumons. Les Balinais veulent sympathiser, ce qui explique le hello, les dents blanches bien en vue, la poignée de main fraternelle, les « what is your name » et « nice to meet you » d’usage. Nous sommes maintenant amis et il n’est pas utile d’aller plus loin dans les banalités conviviales. Ensuite viennent les affaires. Bateau ? Montres ? Snorkeling ? Fruits ? Taxi ? Massages ? Ils deviennent beaucoup plus loquaces. De notre côté, une chose nous échappe. Pourquoi, puisqu’a priori nous sommes devenus « amis », nous vendent-ils des marchandises ou services jusqu’à dix fois leur prix ?

À Tulamben, une petite bourgade très touristique, nous déjeunons dans un des nombreux restaurants conçus pour les étrangers. Un sourire hypocrite accroché entre ses oreilles, le serveur s’occupe d’un couple de touristes allemands commandant entrée-plat-dessert-vin. Comme les prix sont beaucoup trop élevés pour notre budget de voyageurs au long cours, nous ne commandons que le plat le moins cher, un mie goreng (pâtes frites). Cette modeste commande nous vaut un regard méprisant et un service bâclé, sans sourire ni sympathie. Est bien accueilli celui qui dépense suffisamment d’argent. Pour les autres, les gueux de notre espèce, ils sont servis comme on donne la pâtée aux chiens.

La situation n’est pas très confortable et nous fuyons plus que jamais le contact avec les « locaux ». Nous nous réfugions dans les guest houses et comparons avec d’autres étrangers les prix de nos chambres. À qualité égale, elles varient du simple au double. Tout aussi touristique, l’île de Koh Tao en Thaïlande était nettement plus paisible et accueillante que Bali.

Nous quittons la côte pour notre dernière étape en Asie. Le flot incessant des voitures, motos et camions nous accompagne jusqu’à Ubud. Ce gros bourg touristique est situé au centre de l’île, au milieu des rizières soigneusement entretenues par les Balinais. L’eau qui s’écoule doucement d’une terrasse à une autre imprègne de mélodie un paysage paisible. Nous trouvons une guest house au calme, en retrait de la rue principale. Notre hôte est souriant et exceptionnellement, nous semble-t-il, sans arrière-pensée. Il nous offre le thé, s’enquiert de notre confort sans chercher à nous vendre mille choses. L’endroit est calme et c’est ici que nous décidons d’accueillir Aurélie et Lionel, un couple d’amis responsables de notre séjour prolongé en Asie du Sud-Est. Dès notre retour en Thaïlande, gagnés par l’ennui, nous avions voulu faire comme beaucoup de cyclovoyageurs avec lesquels nous étions en contact et il s’en était fallu de peu que nous nous envolions vers l’Australie. Finalement nous avons pris notre mal en patience pour le plaisir de retrouver nos amis ici, à Bali. L’idée de les revoir nous permettait de tenir bon quand le moral était au plus bas. Nous nous en faisions une vraie fête. Malheureusement, les retrouvailles sont gâchées par des policiers qui nous arrêtent près de l’aéroport alors que nous sommes sur le chemin du retour à Ubud. Ils ont sur le visage la même expression que les officiers corrompus du Laos. Ils réclament le prix d’une amende en nous accusant d’avoir franchi une ligne blanche imaginaire. Nous n’en croyons pas nos oreilles : autour de nous les Indonésiens roulent comme bon leur semble : à droite, à gauche, au milieu, à contresens. À l’évidence les Occidentaux sont des cibles privilégiées pour ces policiers à la recherche de backshishs et toute occasion est bonne à saisir. Marion est excédée. Avec un aplomb qui les surprend autant que moi, elle leur demande de nous suivre jusqu’au commissariat. Surpris, ils nous abandonnent sans rien exiger de nous. Pour avoir le dernier mot, ils nous conseillent simplement de faire attention à l’avenir. Nous n’avons que faire de leurs menaces et nous partons sans regret vers un autre continent ; c’était notre dernière mésaventure asiatique. Après deux jours passés en compagnie de nos amis, nous les laissons seuls découvrir l’île.

Au revoir l’Asie, et merci à Aurélie et Lionel de nous avoir fait tenir jusqu’ici.

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