Chapitre 31 : Un, deux, trois, ta’ârof, ou l’art de bien mentir


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Même si, au premier abord, cette tradition paraît assez charmante quand il s’agit de thé, elle a vite fait de vous dérouter. Vous ne savez tout bonnement plus les intentions des gens qui vous entourent, vous doutez de la sincérité de chacun et, à moins d’être un Iranien confirmé, votre interlocuteur a tout le loisir de se jouer de vous… Armin Arefi.

Il fait nuit noire lorsque nous traversons la frontière iranienne. Nous sommes le 30 octobre et le froid nous glace les doigts. La descente jusqu’au village de Maluneh nous frigorifie. L’homme auquel nous demandons où dormir pour la nuit nous invite chez lui. Nous jubilons et acceptons sans ambages. Une fois arrivé dans son salon, nous ne l’entendrons plus de la soirée. Sans le savoir, nous avons fait preuve d’une grande impolitesse en acceptant sa proposition avec empressement. Car si en Turquie une invitation est donnée pour être acceptée immédiatement, ici c’est tout autre. Il faut discuter, parlementer, et surtout refuser avant de finalement accepter. Ainsi en est-il du ta’ârof.

Le ta’ârof est un code de politesse qui régit la vie sociale des Iraniens. Il comporte un certain nombre de règles que toute personne doit connaître et appliquer. Il oblige notamment un client à insister pour payer ce qu’il veut acheter. Il est amusant d’observer les commerçants refuser avec obstination l’argent qu’un compatriote lui tend avant d’accepter puis de compter soigneusement les billets pour voir si le compte y est. Si un siège se libère dans un bus et que deux personnes veulent s’asseoir, chacune doit proposer à l’autre de prendre la place convoitée. La même chose se produit lorsque deux personnes s’apprêtent à entrer dans un bâtiment ou un ascenseur en même temps ; de longues discussions s’éternisent avant qu’une décision soit prise. Cela n’est malheureusement pas le cas sur les routes : une fois derrière le volant d’une voiture, les Iraniens ne font preuve d’aucune courtoisie et appliquent la loi du plus fort.
Le ta’ârof est usuel pour tout ce qui a trait à l’hospitalité. Tout individu se doit d’inviter une personne dans le besoin, même s’il n’a pas envie de recevoir quiconque chez lui. Évidemment, pour que ce soit loyal et équitable, le ta’ârof exige trois refus. Ce n’est qu’à la quatrième proposition que l’on peut accepter.
Certains disent que cela permet à chacun d’être poli et d’inviter son prochain même s’il n’en a pas les moyens. En effet, il suffit pour cela de ne pas faire sa proposition plus de trois fois. Lorsqu’un Iranien fait son invitation, il est donc fort probable que cela veuille dire tout autre chose :
« Bon, je t’invite par principe ! Mais cela m’arrangerait que tu refuses car je n’ai vraiment pas envie de te recevoir chez moi. »

Pour éviter tout malentendu, ce trait culturel mérite d’être connu avant d’entrer dans le pays. Or, après un mois et demi en Turquie, l’adaptation est difficile. En effet, il était jusque-là impoli de décliner toute invitation à boire un thé, à dormir ou à manger et si par malheur nous le faisions, il nous fallait justifier notre refus tout en étant sûr de décevoir nos interlocuteurs. Ici, nous devons penser et agir différemment. Il nous faut systématiquement refuser pour jauger la qualité de l’invitation. Comme nous ne savons jamais si les Iraniens que nous rencontrons sont sincères ou pas, ce ta’ârof nous fatigue. Il nous paraît tellement peu naturel que nous avons toujours un doute. Lorsque nous recevons une invitation, nous échangeons un regard comme pour nous demander :
« C’est du ta’ârof ? Veulent-ils vraiment nous offrir le thé ou nous invitent-ils juste par politesse en espérant que nous refuserons ? »

À chaque nouvelle rencontre nous nous demandons pourquoi ils rendent leur vie et la nôtre si compliquées. Comme il nous est impossible de distinguer ce qui est du ta’ârof de l’invitation véritable, nous avons l’impression de repousser constamment l’hospitalité iranienne. À l’inverse, nous sommes parfois trop fatigués et nous acceptons sans réfléchir, ce qui nous amène à vivre des situations embarrassantes. Un jour, nous avons quitté une échoppe sans payer, heureux de constater la générosité du vendeur qui a refusé notre argent sans savoir qu’il avait affaire à deux Auvergnats. Une autre fois, nous avons passé une soirée kafkaïenne dans le village d’Azizabad, entre Harsin et Khorramabad. Ce jour-là, une diarrhée tord le ventre de Marion. Nous décidons de bivouaquer dans le premier hameau après Harsin. Près d’une maison où nous nous arrêtons, un vieil homme nous invite à boire le thé.
« Un simple thé » pensons-nous, « ça ne peut pas être du ta’ârof. »
Sûr de nous, nous acceptons de bon cœur. Le temps de récupérer nos sacoches de guidon accrochées à nos vélos cinq mètres plus loin, le vieillard a disparu. D’autres ayant assisté à la scène s’empressent de nous inviter. Forts de l’expérience précédente, nous refusons fermement. Nous y mettons tant de conviction qu’ils ne nous lancent pas l’invitation une deuxième fois. Perplexes, ils nous regardent installer notre tente au pied de leur maison et nous apportent du pain et du riz. De notre côté, nous nous demandons si nous n’y sommes pas allés un peu fort et nous ne saurons jamais si leur invitation était sincère. Dans tous les cas nous sommes tous dans l’incompréhension. En agissant ainsi, ils n’ont pu faire preuve d’hospitalité envers les étrangers et ils nous ont laissés dormir sur le pas de leur porte. En refusant leur proposition, Marion a de son côté passé sa plus mauvaise nuit en Iran.
Contrairement à ce que disait un Iranien auquel nous avions refusé trois fois son invitation avant de l’accepter, notre culture est bien différente de la leur. Lorsqu’un commerçant (français) nous fait un cadeau ou lorsqu’un barman nous offre sa tournée, on n’en fait pas toute une histoire et on accepte de bon cœur. En venant en Iran, nombreux sont les touristes ignorants de la pratique du ta’ârof. Et même la connaissant, nous sommes loin de maîtriser cet art de l’esquive aussi bien que les Iraniens. Alors les histoires comme la nôtre relatant les mêmes mésaventures sont nombreuses.

Finalement le ta’ârof aura eu raison de nous. Voyant qu’il ne reste plus qu’un biscuit dans notre sac, je m’empresse de le tendre à Marion.
« Tiens Marion, prends-le, c’est le dernier. (J’insiste bien sur ce mot.)
– Non merci.
– Si si, il est pour toi.
– Non, prends-le, toi.
– Vraiment, tu ne le veux pas ?
– Non, mange-le.
– Bon, merci ma chérie ! »
Et le tour est joué. Il s’agit simplement de savoir compter jusqu’à trois. Nous avons tous un peu de ta’ârof en nous…

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